CHAPITRE VI
L'administration coloniale. — Le choix d'un ministre. — Compétence nécessaire. — Valeur de nos gouverneurs et des administrateurs. — Organisation du service central. — Développement rapide de nos colonies sagement administrées. — Comparaison avec les colonies anglaises et allemandes .
Il est un fait de notoriété établie que quiconque a, à un moment de sa vie, de propos délibéré, ou même fortuitement, habité, parcouru ou seulement visité une partie quelconque de nos colonies y est resté inévitablement attaché de fait ou au moins de sentiment et de cœur. Et je garde la conviction que si, chez nous, on avait moins la phobie des longs voyages, des traversées en mer, nous serions la nation la plus attachée à son empire colonial qu'il soit au monde. Combien en ai-je vu de ces hommes jeunes chez qui le désir de faire un beau voyage ou seulement de se livrer à une partie de chasse extraordinaire a déterminé la passion du séjour aux pays lointains et en a fait un « colonial ».
C'est que dès lors il voit autrement, il pense d'une manière différente. 11 comprend l'avenir brillant qui peut être réservé à toute entreprise sur un sol où tout est splendeur et luxuriance. Et puis le charme du nouveau, de l'imprévu, éveille sa curiosité. Cette vie plus facile, moins étriquée, plus active surtout, l'attire. 11 se sent vite des aptitudes à l'organisation, au commandement. Il sent la joie d'établir, de fonder, de créer. Il y est venu en touriste, il y reviendra en colon. Car il a su que facilement une concession dite « petite » et que le gouverneur peut de sa seule autorité lui octroyer, compte parfois plusieurs milliers d'hectares. Quel domaine pour lui qui, propriétaire foncier cependant et non des moindres, comptait par dizaines, au plus par centaines d'hectares ! C'est toute une vie nouvelle qui se révèle à lui. Il sent qu'il va faire « quelque chose », qu'il deviendra « quelqu'un ». Et il naît en lui une passion saine, affranchie des futilités ou des perversités nocives. Et si, par bonheur, il a quelques notions pratiques ou si la maturité de son esprit Tamène à comprendre que la technicité est nécessaire et qu'il ne la possède pas, il s'ajoindra un aide compétent. Et il réussira sûrement, souvent bien au delà de ses rêves les plus ambitieux.
Ce serait, certes, faire naître chez nous un courant colonial, dont la force serait bientôt irrésistible, que d'amener une partie de notre jeunesse active et pensante à entreprendre des voyages
dans nos possessions d'outre-mer. De simples voyages de touristes feraient naître des vocations coloniales. Elles auraient l'incontestable avantage de faire voir les choses telles qu'elles sont, car elles ne réclament pas autre chose que la perception précise de la réalité des faits. Et ce sera assez lorsque ceux qui se seront imprégnés de cette sensation comprendront tout ce qu'il y a à faire, et combien est séduisante la tâche de créer une œuvre nouvelle qui peut être si fertile en résultats. Le simple « tourisme colonial » que l'on a cherché à organiser avant la guerre et dont l'idée reprendra, quand le calme sera revenu, peut avoir les conséquences les plus heureuses. D'aucuns se fixeront et les autres comprendront d'une façon plus saine, car plus vraie, ce qu'est cette voie nouvelle dont ils n'avaient pas imaginé ni les beautés ni l'avenir.
Mais que l'on ne se figure pas que l'on sait tout, que l'on a tout vu, quand on a visité un coin de ce vaste empire. A chaque parcelle s'attache une sensation nouvelle nullement amoindrie par ce que l'on a vu déjà, en un autre point. On peut aborder notre belle colonie asiatique après avoir visité l'Afrique et l'on gardera l'impression profonde et des tableaux simples et primitifs du continent noir et des merveilleux décors de l'Indo-Ghine qu'ont décrit avec leur prodigieux talent un Loti ou un Claude Farère.
11 est des degrés dans ces impressions comme
des gradations dans l'émotion ressentie, à mesure que des centres nouveaux s'offrent à nos yeux surpris, à notre esprit étonné, à nos réflexions qui s'encombrent de sensations vives. Et de même que les émotions de notre prime jeunesse restent vivaces en nous, souvent embellies encore, enguirlandées par le charme du souvenir, sans que celles de l'âge mûr puissent les effacer, de même s'accumuleront en notre esprit les sentiments nouveaux quêteront naitre successivement chaque coin soulevé du voile de l'inconnu.
11 est, dans ces sensations, des gradations, des étapes, qui chacune apportent, successivement, leur part d'émotion et d'impressions nouvelles. Loin de les atténuer les unes par les autres il semble qu'au contraire l'esprit s'apprête et se dispose à les mieux concevoir. C'est ainsi que celui qui, une première fois, aborde notre Afrique du Nord et visite cette admirable ville qu'est Tunis, que la sagesse de nos gouvernants a voulu conserver intacte avec tout le caractère vivant de son activité indigène, ne peut manquer d'en remporter une sensation profonde. Mais un voyage dans le Sud, une visite des oasis, par son imprévu et sa nouveauté frappera profondément son esprit. Et encore d'autres étonnements lui seront réservés s'il s'en va, plus tard, visiter le Sénégal ou s'il entreprend un voyage dans les contrées, si peu parcourues encore, de notre Afrique équatoriale.
Et c'est de toutes ces perceptions que naît cet
esprit différent qui sépare ceux qui ont vu de ceux qui veulent discuter des choses dont ils ne peuvent établir valablement la portée parce qu'ils n'ont pas subi ce que Ton peut appeler l'impression de l'ambiance, et qui a incontestablement sa valeur de répercussion sur notre façon de comprendre et d'interpréter.
De là, de ce manque de connaissance exacte de nos colonies vient tout le mal qui a pour base la négligence complète de notre force d'expansion et pour conséquence les erreurs graves dont nous souffrons. Il n'est pas douteux que si, ceux à qui sont confiées les destinées de ce que l'on a, en une expression fort juste car elle correspond à la réalité des faits, appelé la « Plus Grande France » étaient choisis parmi des « coloniaux » les choses marcheraient certainement mieux. 11 n'a pas fallu moins que la guerre, dont la conduite et l'outillage exigent des compétences techniques, pour nous convaincre de la nécessité de choisir nos ministres mis à la tête des départements techniques, ailleurs que parmi ceux qui n'ont d'autre mérite que d'avoir fait de la politique et de représenter des groupements du Parlement qui, par le nombre de voix dont ils disposent, peuvent influer sur la longévité du Ministère. Car tout est là dans les préoccupations gouvernementales, se maintenir en équilibre et pour ce faire, prendre un peu des éléments des partis qui peuvent avoir intérêt à assurer cette longévité.
Mus par cette haute conception de l'intérêt des masses, c'est-à-dire du pays, on ne peut du même coup se préoccuper des aptitudes techniques d'un ministre. Ce n'est là que question secondaire. Ce qui le prouve mieux que tout le reste c'est ce passage d'un titulaire d'un portefeuille, d'une fonction dans une autre, diamétralement opposée. Or, chaque ministère a sa cote, sa valeur hiérarchique. Et, par une de ces conceptions singulières, celui des colonies, qui par la diversité des services qu'il comporte est un véritable Etat dans l'Etat, n'occupe que le huitième ou le neuvième rang. C'est un poste de débutant dans l'exercice de la fonction de ministre. Et ce débutant sera quelconque comme antécédent : avocat, médecin, pharmacien ou petit commerçant; il n'est arrivé, que très rarement, que ce soit un colonial. Et alors il adviendra que la question l'intéresse, il s'y donne et ébauche des réformes que la vie éphémère du cabinet laissera le pied en l'air ou bien ? Dans tous les cas il a travaillé, il a montré quelque aptitude à ces hautes fonctions administratives auxquelles rien ne l'avait préparé cependant. Alors il redeviendra ministre, un jour, quand le groupe qu'il représente entrera dans la combinaison nouvelle. Mais il est ministre pour la seconde fois et,dès lors, il est en droit d'exiger un avancement et un portefeuille ayant un meilleur classement hiérarchique, et il se désintéressera de tout ce qu'il avait ébauché. Il arrivera
encore que son inaptitude aura fait du nouveau titulaire un administrateur déplorable, néfaste aux intérêts qui lui sont confiés. On attendra alors, dans l'inaction que l'on essayera de rendre la plus complète, que cette influence nocive disparaisse. Or il pourra se faire, par malchance, que le cabinet reste au pouvoir longtemps. Ce sera au plus grand préjudice des colonies.
Certains ministres se rendant sans doute compte de leur ignorance, en la matière dans laquelle on les avait improvisés grands juges, ont voulu entreprendre un voyage dans une colonie s'imaginant qu'ils auraient du coup acquis par la visite d'une seule, la notion de toutes. Abuno disce omnes pensaient-ils.
Que de conséquences fâcheuses peuvent avoir de semblables pérégrinations. Car le ministre doit? par fonction, tout savoir. Il décide, il tranche. Nous en connaissons les conséquences. Un cas précis les montrera.
L'Afrique occidentale française commençait à avoir déjà une organisation, très complète au point de vue agricole allant jusqu'aux stations d'étude et aux laboratoires de recherches. Ce dernier établissement dont le ministre n'avait pas compris l'intérêt et la valeur, eut le don de l'irriter. « J'arrive à Dakar, dit-il, et où me conduiton ? Dans un laboratoire où je vois des fourneaux et des cornues ! Aussi je l'ai fait fermer. » Et ainsi, jusqu'à la chute du ministère, le service fut privé
d'un de ses indispensables rouages parce que le ministre n'en avait pas compris l'organisation et la portée.
Hélas ! on écrirait un livre avec tous les faits qui montrent en même temps l'incompétence de certains ministres et par déduction une des causes, la plus grave peut-être, de la stagnation, chez nous, de la question coloniale. Car parfois cette incompétence dépasse toutes les limites que l'indulgence la plus grande pourrait admettre. Le fait suivant en donnera toute la mesure.
Un directeur entre dans le cabinet du ministre et l'entretient de difficultés survenues à Saint- Pierre et Miquelon. Le ministre le laisse parler puis, après un moment :
— Mon cher directeur, ce que vous me dites là est fort intéressant mais nous avons assez à faire en nous limitant à nos colonies. Revenons-y.
L'on dira c'est là une exception. Sans doute. Mais il est assez de prévoir qu'un semblable malheur puisse arriver à nos colonies que d'être gérées par des hommes aussi notoirement ignorants, même des notions primaires de géographie, pour mesurer toutes les conséquences qui peuvent en découler. Aussi envisage-t-on avec inquiétude l'avenir si rien ne vient modifier notre régime administratif et notre organisation politique.
Il n'est pas douteux que, si le titulaire du portefeuille des Colonies était un technicien, connaissant notre empire d'outre-mer et rompu aux
méthodes administratives, qu'encore, par surcroît, il reste chargé pendant de nombreuses années de gérer les intérêts qui lui seraient confiés, les choses iraient tout autrement. Et il est singulier de constater qu'alors qu'il est des ministres qui se sont spécialisés en matière de finances, de commerce ou d'agriculture et y ont acquis un renom justement mérité; pas un de ceux qui ont montré des aptitudes à s'assimiler les difficiles questions de la matière coloniale n'ait été tenté d'y revenir en prenant possession de ce portefeuille dans une nouvelle combinaison ministérielle. Instabilité et incompétence, tels sont les deux tares qui pèsent le plus lourdement sur notre administration coloniale.
En déduction d'une semblable situation, apparaît l'impossibilité dans laquelle se trouve tout le personnel dirigeant, d'imprimer au service dont il a la charge une action agissante, continue et pouvant donner des résultats efficients. Aussi le plus grave reproche que l'on puisse faire à un •directeur c'est d'aller de l'avant, c'est d'avoir de l'initiative. Avec une semblable méthode aucun progrès n'est possible. 11 faut dire qu'au surplus, le plus souvent, les directeurs n'achèvent pas leur carrière dans un ministère où il est peu aisé d'entreprendre et de mener à bien une œuvre ou une réforme profitable à l'intérêt général. La haute valeur du personnel dirigeant, la somme considérable de travail qu'il fournit, l'intérêt réel qu'il
porte à la tâche qui lui est confiée produiraient des résultats tangibles si plus d'initiative lui était laissée et si l'impulsion dirigeante d'un ministre compétent s'effectuait pendant de longues années.
Au sujet de l'organisation de ce personnel de l'administration centrale une seule critique peut être formulée. Pour la plus grande majorité, il est recruté sur place, c'est-à-dire dans ces mêmes bureaux où il a accompli les premières périodes de sa formation. Il semble non douteux qu'il y aurait un avantage très grand à ne confier de hautes fonctions qu'à des agents qui auraient accompli un stage prolongé dans les colonies et y auraient donné des preuves d'une incontestable valeur. Ils y auraient acquis la pratique des choses et leur esprit se serait pénétré des besoins de la cause qu'ils auront à soutenir, et les solutions qu'ils apporteraient aux questions qu'ils ont à trancher seraient marquées au coin de la pratique acquise au contact des hommes et des choses.
C'est une admirable école que celle à laquelle se forment nos administrateurs coloniaux. Préparés par un enseignement solide et précis ils mènent une vie robuste, d'initiative et de décision. Les fonctions qu'on leur demande de remplir sont tellement multiples qu'elles exigent une attention soutenue et un travail de tous les instants. Leurs occupations vont des préoccupations politiques les plus délicates aux travaux matériels d'ordre technique. Vivant d'une existence qui crée entre eux
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et les chefs indigènes une collaboration incessante, il s'établit entre eux et la population locale des liens solides basés sur le bien qu'ils font et le respect qu'ils savent inspirer. Aussi leur autorité est grande. Et quand le noir a prononcé : « Commandant y en a dit », il n'y a pas à répliquer.
Ne serait-ce pas une sage mesure que de recruter le personnel agissant, de l'administration centrale, parmi ces hommes si spécialement et si complètement préparés à voir la solution des questions qui se présentent non pas seulement sous le petit côté de « la forme administrative »,mais sous l'angle du bon sens, de la saine pratique et en tenant compte de la contingence du milieu dans lequel les réglementations doivent trouver leurs applications? Cela nous dégagerait sans doute de l'esprit routinier, étroit et par trop soumis aux influences politiques. Et quelle autorité aurait un semblable personnel instruit des véritables besoins locaux auprès de ministres qui, si l'ancien système de leur désignation prévaut malheureusement encore, sont si complètement ignorants des besoins des énormes contrées dont la destinée dépend de leur décision.
Il ne faut pas laisser dire que nous ne savons pas coloniser. Car coloniser cest organiser et administrer des pays nouveaux. De nombreuses pages de notre histoire coloniale prouvent quel parti remarquable nous avons su tirer de régions que rien n'indiquait encore, comme vouées à la pros-
périté que nous avons su faire naître et dont les moyens de mise en valeur sont ces deux forces qui se pénètrent et s'entr'aident : la création de l'outillage économique et l'organisation de la production agricole.
Si chacun des groupes de nos colonies a reçu une impulsion plus ou moins vive et a été le théâtre d'activités plus ou moins accusées, il en est qui peuvent être cités comme un modèle dont des nations sont venues s'inspirer pour en appliquer les méthodes dans leur propre domaine. L'œuvre accomplie en Tunisie se classe parmi ces types de résultats rapidement acquis sur lesquels s'est fondée une réalisation qui fait le plus grand honneur à ceux qui ont eu pour mission de procéder à son organisation et d'assurer ses destinées. Chargée d'impôts, acculée à une faillite certaine, la Régence a vu en quelques années sa situation financière se transformer du jour où la France lui a accordé sa protection.
En quelques années son outillage économique s'est organisé. Des voies de pénétration ont desservi des régions où dès lors les échanges commerciaux ont pu s'organiser. Ses côtes, redoutées des navigateurs, ont été partout rendues praticables par la construction de nombreux phares. Des ports ouverts aux grands navires ont rendu plus intenses encore les transactions avec le dehors, basées sur une production dont une colonisation rapidement grandissante a accru sans cesse la
prospérité. De sages mesures ont établi une sécurité complète dans les transactions foncières et permis aux nouveaux arrivants d'acquérir des domaines en toute quiétude. L'immatriculation foncière a été la base sur laquelle on a pu asseoir les fondations de cette colonisation agricole. Elle a dès lors rapidement progressé. Des statistiques exactement établies le montrent clairement. Elles permettent de constater le rapide essor qu'a pris l'immigration française.
Née d'abord d'éléments divers et en général peu appropriée par ses antécédents au métier d'agriculteur qu'elle venait exercer, elle est restée, au début, hésitante. Mais ses efforts ont trouvé un effectif appui dans une administration prévoyante. Des centres de colonisation furent créés et rapidement tous les lots disponibles furent mis en culture par de nouveaux arrivants. C'est alors que, pensant qu'il était nécessaire de donner à cette colonisation une organisation technique, je proposai la création d'une école coloniale d'agriculture. L'idée fut combattue par le ministère de qui relevait la direction suprême du protectorat. Je m'entendis dire « que ce n'était là qu'une affaire de façade qui ne conduirait à aucun résultat pratique car nous n'aurions pas d'élèves ». Cependant l'école fut édifiée et ouverte en 1897. Au concours d'admission cent dix huit candidats se présentèrent et quarante furent admis à suivre les cours. Depuis lors et jusqu'au début des hostilités, l'école
n'a cessé de prospérer et les résultats furent ceux que l'on était en droit d'en attendre. Les élèves se fixèrent, pour la plupart, dans la colonie. Ils apportèrent dans leur installation et leurs cultures un esprit de méthode qui leur fit obtenir plus et meilleur. Bien vite ils prirent la place qui leur revenait. Ils sont aujourd'hui à la tête du mouvement d'expansion raisonné. Ici comme en France, comme partout, la science servant de guide à l'exploitation du sol a apporté son heureuse influence.
Souvent l'on a formulé des regrets de ce que l'Algérie n'ait pas, dès le début, bénéficié des mêmes dispositions administratives que la Tunisie. Il faut tenir compte du fait que son origine fut tout autre. Notre colonisation, en ce point, est née de circonstances fortuites, presque indépendantes de notre volonté et dans tous les cas imprévues et auxquelles aucun désir d'expansion n'avait présidé. Cependant si les débuts furent moins rapides et les méthodes plus hésitantes, les résultats acquis à l'heure actuelle sont tels encore que notre belle et grande possession de l'Afrique du Nord a éveillé des convoitises chez nos rivaux. Bien que notre situation démographique ne nous ait pas prédisposés à l'organisation de colonies de peuplement nous avons acquis, là, des résultats remarquables. Une étude attentive nous montrerait que le défaut de natalité, qui est une des causes de la décroissance de notre force relative, car le nom-
bre pèse toujours dans la balance de la puissance des nations, n'est, chez nous, dû qu'aux circonstances de milieu qui dominent notre façon de vivre. En effet on constate qu'en Algérie la natalité dépasse de beaucoup la proportion qu'elle acquiert en France.
Considérée au début comme pays malsain, l'Algérie devient au contraire un sanatorium dont la France n'est pas seule à profiter. Progressivement le bon renom de son agréable climat hivernal, le côté admirablement pittoresque de ses sites, développe chez elle le tourisme et, en la faisant mieux connaître, provoque Fafflux d'un courant qui ira grandissant rapidement.
Enfin, à ces deux possessions, est venue s'ajouter cette partie dont on a dit avec juste raison: « A qui donc serait le Maroc si ce n'est à nous? » C'eût été méconnaître les droits imprescriptibles que nous ont acquis les faits d'armes de nos armées. On a trop peu fait état, dans les tractations qui eurent lieu avant la guerre, de cette page glorieuse de notre histoire. La victoire remportée par Bugeaud à Isly, le traité du 10 septembre 1845, l'aide financière accordée au sultan étaient autant de titres qui venaient renforcer encore notre situation géographique.
Née d'hier, vue seulement au travers les fumées de la terrible guerre, cette terre nous apparaît déjà, grâce à l'habile et clairvoyante administration du général Liautey, pleine de promesses pour
un avenir prochain. Peut-être pourra-t-on dire que le Maroc a eu la chance de naître, pour nous, au seuil d'événements graves où il ne devenait plus qu'une préoccupation secondaire. La [conséquence en fut une liberté d'action plus grande laissée à son habile organisateur. 11 sut montrer toute la plénitude de son talent dont nulle entrave ne vint amoindrir l'action.
Déjà nos colonies proches, montrent les succès qu'a su nous ménager une organisation sagement conduite. Nos possessions lointaines dont la genèse et l'histoire sont moins connues encore du public ont, elles aussi, de nombreux exemples de faits non moins probants. L'action du général Galliéni à Madagascar dont les conséquences et les effets sont retracés dans un beau livre qui est le manuel pratique de la colonisation en pays d'une civilisation fruste et primitive, a donné de brillants résultats. Sous son heureuse influence la Grande lie a pris un essor rapide qu'accusent les progressions de son commerce général et plus particulièrement encore de ses exportations. Alimentées par des productions nombreuses et variées elles prendront chaque jour une importance croissante.
Notre grand empire Indochinois dont les larges et prévoyantes conceptions de Jules Ferry ont assis les bases, alors que l'opinion non encore avertie de la nécessité de notre force coloniale, fit à ses débuts une opposition dont le souvenir reste dans la mémoire de tous, constitue une des
preuves les plus éclatantes de notre puissance d'organisation. De grands noms restent inscrits sur les pages lumineuses de son histoire. Une création pleine d'habileté et d'énergie, des réalisations guidées par une étude attentive, ont caractérisé le passage à la tête de ce vaste territoire, où se réalisent déjà tant de prévisions sagement conçues d'hommes remarquables. Parmi eux il faut citer surtout Paul Bert, Paul Doumer, de Lanessan, dont M. le Gouverneur Général Sarraut est le digne continuateur.
On ne peut discuter ni l'amplitude de l'œuvre accomplie ni les réalisations tangibles qui en sont les conséquences. Une étude attentive, étayée sur tout un ensemble de faits, de détails, en établirait aisément les incontestables effets qui répondent déjà à l'esprit le plus pessimiste et empreint du plus complet scepticisme, sur nos aptitudes à organiser et à administrer. Mais à ceux qui pourraient douter encore j'opposerai des faits que je me plais à citer car ils démontrent clairement, par comparaison, ce qui est certes la meilleure façon d'établir la valeur absolue d'un fait, tout ce que nous avons su faire en transformant, sous la continuité de l'effort, des coins de brousse fruste et inhospitalière en de merveilleuses colonies aux villes organisées, salubres, riantes, actives, vivantes, au commerce intense et prospère, basé sur des productions agricoles couvrant sans cesse des étendues plus grandes.
Ces modèles, c'est l'Afrique encore qui nous les fournira. Mais ce sera, maintenant, le versant atlantique de cette vaste terre qui sera le champ de notre activité. 11 nous offrira l'avantage d'être de création récente, ce qui nous a permis de suivre son évolution, ses étapes, et d'enregistrer les progrès rapidement accomplis et les résultats définitivement réalisés. J'ai eu l'occasion de montrer récemment ' l'évolution et les progrès de notre colonisation en Afrique occidentale.
Trois points de la côte méritent de retenir l'attention. Ce sont la Guinée française, la Côte d'Ivoire et le Dahomey. Chacune de ces colonies fut le théâtre d'actions individuelles, administratives ou militaires qui sont dignes d'une étude détaillée. Je me contenterai d'en indiquer les traits qui caractérisent leur origine, leur organisation et leur développement.
De l'examen de leur histoire se dégagent de puissants enseignements qui montrent le génie de notre race, presque ignoré et souvent contesté de créer, d'organiser et d'administrer.
Alors qu'en 1817 nous installions un modeste établissement dans la petite Ile de Gorée, située en face de cette pointe avancée du Sénégal où s'est construit depuis, le port de toute première importance qu'est Dakar, les Anglais fondaient la Sierra- Leone et créaient la ville de Freetown. C'était,