CHAPITRE VII
Que nous manque-t-il pour réussir? — Vulgarisations des notions coloniales. — Moyens à employer. — Préparons des colons. — Enseignement technique. — Organisation dans les colonies. — Formes à donner à la colonisation.
On vient de voir que nous avons le privilège de posséder tout un personnel gouvernant auquel il faut accorder pleine et entière confiance. Dès lors la pensée qui vient à l'esprit c'est que nous avons déjà sinon tout ce qu'il faut pour réussir, du moins un des éléments principaux : l'organisation administrative. De fait elle correspond très exactement aux circonstances, elle est adaptée à nos besoins et si parfois les influences politiques ne venaient jouer leur rôle et imposer aux colonies des personnalités dont, sans discuter les mérites, on peut dire que le moindre défaut consiste en un manque de préparation à la fonction à laquelle ils sont appelés, si de plus ces choix n'avaient le grave défaut de barrer la route à ceux qu'une longue carrière coloniale, lentement gra-
vie, échelon par échelon, a préparés et adaptés et de tuer chez eux la confiance, le courage et l'émulation, tout serait pour le mieux. Mais il faut le dire le gouverneur qui se sent par ses capacités, par les services qu'il a rendus déjà, par les preuves tangibles de la valeur de son administration, le droit d'aspirer à un gouvernement général doit, en même temps qu'il administre, cultiver ses appuis politiques.
Or cultiver ses appuis politiques, cela veut dire quitter sa besogne, qui réclame cependant la présence, venir dans la métropole plus que de raison, répondre aux recommandations, faire droit aux demandes, pas toujours justifiées, et surtout promettre beaucoup, en un mot faire lui aussi de la politique. S'il était affranchi de cette servitude notre corps gouvernant serait certainement au premier rang de l'administration coloniale de tous les peuples qui ont fait œuvre d'expansion.
On peut se demander comment il se peut faire qu'ayant en main des bases si solides notre colonisation progresse d'un pas aussi lent. Je veux, autant que dans les étroites limites, une étude rapide peu le permettre, répondre à cette question qui est d'ordre primordial, car en somme si c'est quelque chose que de savoir que nos colonies sont bien administrées, qu'elles sont bien préparées à recevoir un vaste mouvement de colonisation, ce serait plus encore d'apprendre que cette coloni-
sation progresse et qu'elle rend, sous l'effort accompli, tout le bien qu'on est en droit d'en attendre.
Or je n'hésite pas à le déclarer hautement, s'il est des exemples, plus nombreux qu'on ne le pense, car comme je l'ai montré déjà ceux qui réussissent ne vont pas se vanter de leurs succès et seuls font entendre leurs clameurs ceux qui ont échoué, si, dis-je, il est de nombreux exemples de succès cela montre que la colonisation peut réussir, qu'elle doit donner des résultatsfavorables mais non qu'elle a acquis, dès maintenant, tout le développement nécessaire. Et il s'en faut de tout qu'elle ait pris l'importance qui doit nécessairement lui revenir pour qu'elle acquiert et remplisse le rôle qui lui revient.
Que faut-il donc pour que le but soit atteint? Il faut avant toute chose que nos colonies soient plus exactement connues du grand public.
Eh quoi ? nous avons un empire dix fois plus vaste que le territoire métropolitain où vit une force agissante de plus de 50 millions d'habitants et nous l'ignorons, et nous n'en tirons pas tout le large parti qu'il peut nous offrir ? Nous élevons autour de la nation mère un mur de Chine plus haut peut-être et plus étanche que celui du Céleste Empire, et nouveaux fakirs nous vivons dans la contemplation de notre nombril sans vouloir regarder au dehors et en bouchant hermétiquement nos oreilles aux voix du lointain
qui clament bien haut : là est la richesse, là est la force, là est l'avenir !
Le monde colonial reste malgré tout, contre tout appel, contre toute raison aussi, un monde à part dans lequel de temps à autre quelques nouveaux fidèles pénètrent, dont encore pas mal de gens se servent, mais que bien peu servent et soutiennent.
Il y a des publications coloniales, il y a des journaux coloniaux bien faits, par des journalistes de talent, il y a des sociétés d'études coloniales, mais tout cela constitue un monde à part. Ni la grande presse, qui atteint le public, ni les sociétés savantes ne font une place suffisante à à l'étude des questions coloniales. Ce que l'on retient de ces mondes lointains ce sont leurs singularités. Si d'aventure quelques portes s'ouvrent, dans l'action des préoccupations quotidiennes, c'est que l'on aura signalé quelques faits merveilleux qui auront éveillé la curiosité. Ce qui a le plus fait pour populariser notre vaste et belle colonie du Congo, ce ne sont pas les prestigieuses explorations, les glorieuses luttes vaillamment soutenues, c'est surtout la réclame que l'on fit autour d'un savon fameux dont une superbe calèche, conduite par des noirs bon teint, distribuait, sur les boulevards des prospectus alléchants.
Et pourtant un quart de siècle s'est écoulé à conquérir ce gage de force, un autre s'achève et encore l'effort nécessaire pour populariser et mettre dans l'esprit, comme à la portée de tous,
cette grande valeur, n'est pas fait. A qui la faute, sinon à ceux qui tiennent les rênes de notre fortune économique ? Mais s'ils sont grandement préoccupés des courants d'opinions de l'intérieur du pays que leur importent les clameurs qui viennent du loin : elles ne représentent pas une majorité à la chambre et le ministre qui est le représentant des régions d'où elles viennent ne détient qu'un portefeuille secondaire dont le rang lui interdit sans doute de jouer un rôle trop encombrant.
Et pourtant toutes les fois que, parlant en public, on évoque les tableaux de ces pays lointains, et qu'à l'appui des paroles on montre par le moyen des projections, ou mieux encore des films, des scènes de cette vie ignorée, quels enthousiasmes on soulève ! Que de questions nous sont posées ensuite. Que de vocations s'éveillent. Que de demandes affluent réclamant les moyens de se rendre dans ces régions nouvelles pour y trouver une vie que l'on espère meilleure et plus facile. Mais le plus souvent il faut les modérer, ces élans, car la colonisation ne peut être œuvre de hasard. 11 y faut pour réussir mettre toutes les chances de son côté. Une conférence, quelque séduisante qu'elle puisse être, n'est pas destinée à autre chose qu'à faire voir ce que pourra être cette vie nouvelle. Mais elle ne donne pas un enseignement suffisant pour qu'il puisse être prudent et sage de l'entreprendre sans préparation préalable.
Si, en effet, on compte trop d'échecs du début c'est parce que cette préparation nécessaire, indispensable, a manqué totalement. Nous avons surtout fait de la colonisation que l'on pourrait appeler accidentelle. Ceux qui s'y sont résolus ont été le plus souvent poussés non par des résolutions objectives, mais plutôt par des décisions d'ordre négatif: ce sont, trop souvent, des déshérités, des désabusés, des lassés de la vie qui se sont ainsi lancés dans l'inconnu sans préparation, et aussi sans ressources suffisantes. Parfois ce sont des hommes jeunes que leurs familles ont envoyés au pays lointain espérant les séparer de quelques passions dangereuses. Détestables conditions pour réussir. Et ils sont partis sans destination fixe, comme sans but déterminé, flottant sur les océans telle une épave que le gré des flots jettera sur telle plage ou sur telle autre.
Et malgré tout n'avons-nous pas constaté des succès ? Combien donc est clémente cette terre lointaine qui rend au centuple le peu qu'on veut bien lui donner ! Mais c'est sans doute trop lui demander que d'exiger d'elle des certitudes contre de si faibles avances. Aussi n'est-ce pas trop vouloir que de considérer comme nécessaire une préparation, un apprentissage qu'exige tout métier.
Et s'il fut un temps où l'on disait encore que l'agriculture s'apprend en tenant les mancherons d'une charrue on sait, de nos jours, que n'yréus-
sit que celui qui possède la science complexe de l'agronomie moderne. De toutes les industries il en est peu qui nécessitent, à un plus haut point, à côté d'une préparation technique dont des sciences multiples sont la base, un esprit d'accommodation, d'adaptation tout spécial qui permet de tirer parti des circonstances infiniment variables qui naissent des changements de sol, de situation ou de climat. Aussi notre agriculture n'est-elle entrée dans la grande voie du progrès que lorsque les clairvoyances d'hommes de haute science tels que Boussingault, Pasteur, Schlessing, Deherain et tant d'autres, ont mis les déductions de leurs méthodes à la portée de nos agriculteurs et aussi lorsqu'enfin, sous l'influence heureuse de l'administration de M. Méline et de M. Tisserand, fut organisé l'enseignement complet de l'agriculture.
Aujourd'hui des écoles de tous rangs préparent par un enseignement technique des agriculteurs qui seront aidés dans la conduite de leurs exploitations par les directeurs départementaux d'agriculture, par les professeurs d'arrondissements, par les stations agronomiques, par des sociétés spéciales, des organisations syndicales, et soutenus par les encouragements que leur distribuent les comices, les concours agricoles, et même par des primes à la culture et à l'élevage.
Voilà donc nos agriculteurs métropolitains encouragés, aidés, soutenus et guidés. S'il en est
besoin leurs produits seront favorisés par une protection venant de dispositions douanières spéciales. Telle est la situation faite à ceux qui restent dans leur pays et jouissent de tous les agréments que leur accorde une vie paisible exigeant, sans doute, un labeur constant, mais qui du moins s'écoulera dans un milieu que tous les privilèges matériels et moraux rendront douce et facile.
Mais que, si se sentant l'esprit plus entreprenant, et soutenu par une initiative et une énergie plus grandes, ce môme homme, jeune, vigoureux, bien préparé par des études solides qui se seront terminées par son passage sur les bancs d'une école d'agriculture, veut porter son savoir, sa résolution, ses capitaux là-bas, vers les terres lointaines de la France coloniale, dans quelles conditions va-t-il se trouver ? Peut-il, après avoir suivi les cours des écoles d'agriculture, songer à utiliser son bagage scientifique dans les colonies ? Les méthodes sont-elles les mêmes, les bases culturales semblables ? Ce serait une grave erreur que de le penser. Et il ne faut plus perpétuer encore cette erreur trop souvent commise, et qui consistait à croire que le triomphe de l'exploitation coloniale résidait dans le transport de nos cultures dans ces terres lointaines. Et nombreux furent ceux qui partaient emportant avec eux des semences de blé ou de betteraves et des boutures de vignes dont la culture ne pouvait conduire qu'à des insuccès. Nous avons vu les raisons qui déter-
minent la spécialisation nécessaire. Elle se traduit par ce principe que l'organisation mondiale moderne ne doit pas perdre de vue : à chaque terre, à chaque climat, la culture qui s'en accommode le mieux et donne les plus hauts rendements. Les moyens de transports mieux organisés feront le reste.
Donc l'agriculture coloniale est spéciale. Donc encore il faut se pénétrer de ces principes qui reposent sur des bases différentes et conduisent à des résultats différents aussi.
Lorsqu'il y a vingt-cinq ans fût créé à l'Institut National Agronomique la première chaire d'agriculture coloniale on se demandait à quoi rimait ces deux mots, tant on était pénétré de la pensée que les colonies étaient faites pour les exploiter, au sens péjoratif du mot, non pour les cultiver. Mais l'idée fît son chemin. Le courant était créé. Et l'on vit, dernièrement, ceux-là mômes qui en avaient été les plus résolus détracteurs s'en faire les apôtres. Peut-être d'aucuns leur en attribueront un jour la paternité. Tulit alter honores ! Mais qu'importe ? L'essentiel est que la chose soit. Et elle est.
Quoi qu'il en soit, cette chaire unique n'avait pas la prétention de fournir aux élèves agronomes toutes les notions, très complexes, sur lesquelles se fonde l'agronomie coloniale. Poursuivant le développement de l'idée je proposais de fonder à Paris un établissement qui centraliserait les efforts
faits dans l'ordre économique et agricole, dans nos colonies. Sous la présidence et la vigoureuse impulsion du regretté Milne Edwards une commission réunie pour étudier ce projet, l'adopta. Ainsi fut créé le Jardin Colonial.
La naissance de cet établissement, très modeste cependant à ses débuts, n'eut pas lieu sans soulever des tempêtes. Eh quoi ! on osait créer un organisme scientifique indépendant ? Les colonies s'arrogeaient le droit exorbitant de prétendre être maîtresses chez elles ? C'en était trop et toute une campagne s'organisa. Passons.
Cependantpar une évolution patiente et une activité incessante l'établissement de Nogent, grandit. Il publia ses travaux dans un bulletin qui lui était propre. Et bientôt il organisa l'Ecole supérieure d'Agriculture coloniale. Dès lors la base définitive de l'agronomie coloniale était solidement fondée et de là partit son organisation par un décret qui créait des services d'Agriculture coloniale, dans toutes les colonies et établissait les règles de recrutement et d'avancement de ce personnel.
De ce fait la France prenait la tête du mouvement de la mise en valeur des terres coloniales par l'agriculture. Et la nouvelle école s'honore d'avoir compté au nombre de ses élèves des hommes jeunes et instruits venus de toutes les parties du monde et même des Indes néerlandaises. C'est qu'elle était la première, la seule école du genre.
Son principe ne fut calqué sur nul modèle existant, il s'adaptait exactement aux besoins qu'exige impérieusement la mise en valeur méthodique de nos possessions d'outre-mer. Au surplus l'école ne fait double emploi avec aucun établissement similaire. On n'y enseigne pas les principes de l'agronomie générale. Cet enseignement revient aux écoles d'agriculture. C'est, à proprement parler, une école d'application ne visant que la matière coloniale.
On a dit : Pourquoi n'avoir pas créé le Jardin Colonial dans une colonie ? Laquelle ? Nous en avons de nombreuses, situées sous des climats très différents. Ce qui aurait convenu à l'une n'aurait pas servi à l'autre. Au surplus cet établissement n'a pas pour but de cultiver, mais de poursuivre des recherches sur les applications des produits, dans ses laboratoires et de donner l'instruction générale préparatoire.
En même temps, nous venons de le voir, se créaient, dans les colonies, des services d'agriculture comprenant des stations expérimentales dites : Jardins d'Essai. Ces organismes chargés de renseigner, par des démonstrations tangibles de leurs cultures, les nouveaux arrivants sur la possibilité de pratiquer telle ou telle culture, mettent à leur disposition des plants d'arbres ou d'arbustes : caféiers, cacaoyers, arbres à caoutchouc, etc., préparés en vue de ces distributions. Et c'est, là, rendre déjà un service immense. De la sorte si.nl
épargnés au nouvel arrivant de pénibles débuts et abrégé, le temps d'attente, jusqu'à la récolte prochaine. Mais il y a plus, il est de ces plantes, tel le cacaoyer, dont les graines ne supportent pas un transport prolongé. Le colon ne pourrait les apporter avec lui ou les faire transporter C'est ainsi que pour propager ce précieux arbuste on dut faire venir les semences au Jardin Colonial où elles furent semées. Et ce sont ces premiers plants que l'on fit voyager dans des conditions spéciales. Dès lors les Jardins d'Essai de la côte occidentale d'Afrique étaient à même de mettre à la disposition des colons, des semences produites sur place.
Je m'excuse de toutes ces indications d'ordre trop technique sans doute. Elles étaient nécessaires, cependant, semble-t-il, pour montrer plus clairement toute la distance qui sépare cette agriculture spéciale de l'agronomie générale. Ainsi se trouve établie la nécessité d'un enseignement technique.
Partant de là on voit combien il peut être dangereux de songer à se lancer dans de semblables entreprises sans nulle préparation préalable. Or tous ces faits le public les ignore, non pas que l'on doive songer un seul instant à les lui enseigner, cela ne servirait à rien, mais que du moins il doive savoir qu'il y a des méthodes qui sont autres et qu'il faut posséder si l'on veut se lancer dans les entreprises coloniales.
Car si dès l'école primaire, et cela a été un grand bienfait, on.dit aux enfants comment pousse le blé ou la pomme de terre, on les laisse complètement ignorants au sujet des productions coloniales. Pour un peu ils croiraient que le chocolat pousse en tablettes. Et sans aller si loin on entend avancer couramment des faits qui prouvent combien est complète, jusqu'à l'invraisemblance, l'ignorance du public surtout ce qui constitue cette base, dont on ne sait se passer cependant, et qui est la production coloniale.
Un fait nous montrera jusqu'où va cette ignorance. En parcourant les régions du Congo je constatais la présence du caféier croissant abondamment à l'état sauvage dans les clairières de la grande forêt. Cependant arrivant à un poste où une cordiale hospitalité me fut offerte on me dit, après le repas : « Nous ne vous offrirons pas de café, nous en manquons. Il n'en est pas arrivé d'Europe par le dernier courrier. »
Ainsi l'on passait sans cesse près de ces beaux arbustes que sont les caféiers et nul ne se doutait que ces fruits rouges comme des cerises, cachaient des graines d'une excellente qualité.
Il ne faut pas douter que si l'enfant apprenait déjà ce que sont nos colonies et ce qu'elles produisent, si arrivé à l'âge du raisonnement on lui montrait tout l'avenir qu'elles offrent, bien plus nombreux seraient ceux qui orienteraient leurs vues vers les exploitations de ces terres lointaines
qui rendent si largement sous l'effort adapté et conscient. Mais cette instruction on ne la trouve nulle part. Le monde colonial reste un monde à part ayant ses réunions, ses assemblées, ses revues, ses journaux même, mais qui n'a pas de contact avec le grand public.
Et alors, si quelques-uns de ceux qui vivent en marge de la société, et des lois, s'avisent de lancer quelques affaires à grands fracas, promettant des résultats merveilleux, on accepte sans contrôle, car à quelle source l'établirait on, et si Faffaire mal étudiée ne reposant sur aucune donnée sérieuse, et au surplus fortement majorée d'apports ruineux, échoue, on s'en prendra non à l'organisation elle-même qui seule est en faute, mais aux colonies. Et de la sorte tout effort est pour longtemps paralysé et le scepticisme le plus complet règne à l'égard des entreprises coloniales.
En serait-il ainsi si toutes ces choses lointaines étaient moins ignorées du public? Si chacun recevait dé bonne heure des notions saines, exactes, précises, contrôlées même par l'organisation de notre enseignement qui, dans ses premiers degrés surtout, peut être à bon droit considéré comme un modèle, il s'établirait dans son esprit un juste équilibre qui le mettrait en garde contre les emballements irraisonnés aussi bien que contre les suspicions injustifiées.
Mais qu'est chez nous l'enseignement colonial ? Il existe une école coloniale. Organisation excel-
lente qui forme nos administrateurs et dont l'influence s'est grandement fait sentir et dans le recrutement et dans l'organisation de ce corps d'élite où l'on voudrait voir puiser les cadres de toute notre administration coloniale. Mais cette école est spéciale, elle a un but déterminé, défini, limité, et le public n'y a pas d'accès et aucun contact n'est établi avec lui.
D'autre part, je l'ai montré, il s'est créé un enseignement technique d'agriculture coloniale. Bien que récent il a déjà rendu de signalés services en mettant à la disposition des entreprises coloniales des hommes instruits de toutes les connaissances nécessaires pour diriger ces organisations.
Mais que trouvons-nous, dans notre .enseignement général pourtant si étendu, aux ramifications si nombreuses et chaque jour plus développées, qui corresponde à la préparation de l'esprit et de l'action coloniale? Absolument rien. Bien mieux, nous avons vu que la mise en valeur des terres lointaines doit se faire avant tout par la culture. Que fait-on pour inciter les agriculteurs à se diriger dans cette voie? Bien encore ou presque rien. Il existe en tout et pour tout un cours d'agriculture coloniale à l'Institut national agronomique. Les résultats qu'a donnés cet enseignement, le nombre de vocations qu'il a fait naître aurait dû déterminer un courant de propagande et de développement. Or, à l'heure actuelle, aucune des
écoles nationales d'agriculture n'a un cours d'économie ou d'agriculture coloniale. Cependant chaque année quelques-uns des élèves sortants se dirigent vers nos colonies.
Quelles connaissances vont-ils y apporter ?
Celles qui s'adaptent à la mise en valeur du sol métropolitain ? Ce n'est pas le lieu, ici, de montrer la distance énorme qui sépare, l'une de l'autre, ces deux agricultures. Appliquer les notions de l'une sur le terrain de l'autre c'est faire fausse route et courir à des échecs certains. 11 les faut à tout prix éviter.
Il est tout à fait nécessaire, si l'on veut voir le mouvement colonial, prendre toute l'ampleur qu'il peut acquérir, d'en répandre partout des notions exactes d'abord, de préciser ensuite les ressources que nous offrent nos territoires d'outremer. 11 les faut préciser pour que chacun sache exactement quelle doit être la préparation qu'il devra tout d'abord subir. Puis on devra connaître quelles sont les conditions dans lesquelles on se trouvera. Ces notions sont si peu connues que bien souvent je me suis entendu demander, par exemple, par des personnes prêtes à partir pour Dakar, Libreville ou Tananarive, s'il était nécessaire d'emporter une tente et une carabine. Car on se figure encore, couramment, que ces pays, sont restés à l'état d'enfance et que l'on mènera en s'y rendant, la vie qui fut imposée aux explorateurs.
II faut aussi que les notions enseignées soient très exactes et pour cela elles ne peuvent être dictées que par ceux dont les voyages aux colonies ont fait le substratum sur lequel ont germé et se sont développées les notions acquises. Je ne dirai pas que quiconque a voyagé est apte à enseigner utilement. Car il ne suffît pas de regarder pour voir clairement et déduire avec précision, et ils sont nombreux ceux qui ont côtoyé les faits les plus intéressants, sans savoir les interpréter. Mais il est nécessaire cependant d'avoir vu car autrement l'enseignement deviendra purement spéculatif alors qu'il est nécessaire de lui donner des bases objectives.
Il faut donc se méfier, en matière de colonisation, de ces théoriciens qui veulent parler de questions dont ils ne peuvent établir la valeur faute d'avoir vu et surtout compris les circonstances qui en commandent l'application. S'il est excessif de dire que l'on se ressent toujours de ses origines car les lois de l'hérédité chez l'homme ne répondent pas toujours aux règles qui président à la seule descendance physique chez les autres êtres, en raison du développement intellectuel individuel, du moins il est certain qu'une préparation est nécessaire pour arriver sûrement à un résultat déterminé, en mettant de son côté toutes les chances de succès.
Aussi sans vouloir rendre nécessairement suspects les avis et les conseils de ceux qui parlent,
sans baser leur dire sur une connaissance suffisamment approfondie et des lieux et des sciences préparatoires aux déductions vraiment précises, convient-il de mettre une certaine prudence dans les conclusions hâtives apportées par le seul désir de « faire des affaires >>. Car autant il faut redouter l'inaction dont nous souifrons, autant faut-il craindre les courants qui naissent sous la seule influence de l'appât du gain. Elles sont nombreuses les affaires qui se bâclent sans souci du lendemain. Ceux qui les créaient n'ont pas examiné d'assez près toutes les circonstances qui entourent cette organisation et avec la meilleure bonne foi du monde entraînent les capitaux dans une voie sans issues.
Le remède à un semblable état de choses est de vulgariser les notions exactes par un enseignement généralisé. 11 trouverait des auditoires nombreux, sous la seule condition qu'il soit bien fait, c'est-à-dire en même temps exact, vrai, sincère et rendu attrayant par un exposé clair et précis. Le public sait discerner entre celui qui se contente d'analyser les sentiments de ceux qui ont vu et qui ne peut, n'ayant pas vécu de la vie coloniale faire autre chose que de donner les appréciations des autres et celui qui, pénétré de son sujet par le fait de ses propres souvenirs, par des impressions éprouvées, rend son récit vivant parce que vécu et plein des émotions ressenties.
En se reportant à la faveur dont jouissent les
conférences, au sujet colonial, on peut être assuré du succès qu'aurait un semblable enseignement où seraient étudiées, d'une façon complète, les grandes lignes des questions qui dominent la mise en valeur de nos possessions d'outremer.
Jusqu'à l'heure présente, alors qu'il existe à Paris les cours les plus divers consacrés aux sujets dont l'énoncé du nom seul surprend, il n'est pas un seul cours de colonisation, un seul enseignement qui donne au public un moyen de s'instruire ou tout au moins de s'initier à des questions qu'il ignore et du développement desquelles dépend cependant une des sources, et non la moindre, de notre prospérité à venir.
Mais si les notions exactes et précises doivent être mises au service de toute entreprise coloniale et si une connaissance exacte du milieu, des choses et des gens doit en servir de base, un autre facteur intervient pour une part non moins importante : c'est le capital.
J'ai montré quelques exemples d'entreprises nées de rien et commencées avec seulement, comme mise de fonds, les ressources personnelles, très modestes, de colons avisés et persévérants. Mais dans ce cas un facteur intervient : c'est le temps. Or nous n'avons pas de temps à perdre. Plus que jamais l'adage « Times is money », est exact et vrai. Si au point de vue individuel des semblables procédés sont à encourager et méritent,
dans tous les cas, les plus sincères éloges, ils ne peuvent constituer, à l'heure actuelle, moins que jamais, un moyen qui puisse intéresser le but visé, celui de fournir le plus rapidement possible, à notre industrie, les moyens de vivre d'abord, de prospérer et de grandir ensuite, Le moment est venu d'aller vite en besogne et le facteur « temps » est encore plus à économiser que le facteur « capital ».
On a dit, non sans raison, que nous avions su improviser la guerre à laquelle rien ne nous avait préparés. C'est que nous étions mus par ce puissant levier qui trouvera toujours au fond de l'âme française un point d'appui qui soulèverait le monde : c'est notre patriotisme. Mais saurons-nous de la même façon improviser la paix ? Telle est la question que beaucoup se posent, non sans une pointe d'inquiétude. On peut redouter que l'aiguillon aigu du danger national n'étant plus en jeu, d'une façon aussi nettement apparente, et du moins n'apparaissant plus qu'avec un caractère de moindre acuité, nous ne nous laissions aller à nouveau à une certaine indifférence à l'égard des grandes questions économiques qui domineront de toute leur hauteur et pèseront de tout leur poids, sur l'avenir même de notre prospérité. Mais cette inquiétude, comme l'autre, celle que nous avons connue aux jours sombres, il faut la bannir et en triompher. Car il se sera créé sûrement un sentiment nouveau, né des circonstances venues et qui
aura façonné et notre esprit et notre corps en les ployant aux volontés des événements. Puissent seulement ces sentiments élevés vivre assez longtemps, sous l'exaltation des résultats, pour créer un définitif courant lequel, une fois en marche, entraînera par la puissance de son flot, tous les esprits et toutes les activités vers l'organisation de notre force définitive.
Et alors, gardons-en la foi, Ton voudra agir et créer. Et pour créer, les capitaux seront moins timides dans les voies nouvelles. Encore faudra-til de toute nécessité que ces voies nouvelles ne soient pas frustes, embroussaillées ou non plus enguirlandées de chimériques promesses, mais droites, nettes, précises, allant directement au but sous l'égide du savoir et des compétences.
Et sous cette protection de bon aloi les capitaux, sans doute, prendront confiance. Nous n'assisterons plus à leur exode vers des régions lointaines de toutes nationalités. La leçon que la guerre nous a apportée nous servira, espérons-le. Si nous avions placé dans nos colonies la vingtaine de milliards qui est ainsi sortie de France, quelle force nous aurions créée, dont la double conséquence aurait été richesse individuelle et puissance nationale.
11 est temps encore de nous raviser, mais il n'est que temps. Pour le moment nous avons le champ libre, mais il importe que d'autres ne prennent notre place. Car s'il fut un temps où une faute de
cette nature était réparable, telle, celle que nous avons commise en abandonnant le résultat de notre premier effort colonial, car il y a un demi-siècle encore il était, de par le monde, des terres libres et sans maître, aujourd'hui toutes sont définitivement dévolues aux nations dont les représentants accrédités, les ont, les premiers, explorées et conquises. Et dans le lot qui est nôtre, les terres les plus riches sont à nous. Hâtons-nous de les mettre en valeur.
Mais cette mise en valeur ne peut s'accomplir qu'avec le concours d'importants capitaux. Ils ne manquent pas dans notre pays. Le tout est de leur inspirer confiance en leur démontrant l'avantage qu'il est possible de retirer d'entreprises bien étudiées et sagement conduites.
Dans cet ordre d'idées deux formes d'entreprises peuvent également réussir. Ce sont d'une part celles qui sont organisées avec un petit capital allant de quelques centaines de mille francs à un ou deux millions. Faites entre amis, sans frais d'émission, elles peuvent donner les résultats les plus favorables et peuvent, par tranches successives, accroître le capital initial lorsque les premières sommes engagées ont déjà donné des résultats satisfaisants. Et si l'on a la sagesse de faire ces augmentations de capital, en pleine activité de marche, et en les basant sur de premiers résultats nettement favorables, on trouvera facilement plus d'argent qu'il n'en sera besoin. Des exemples de
semblables organisations seraient faciles à citer. Ils sont nettement démonstratifs.
Mais il est des entreprises qui exigent des sommes importantes. Elles ne peuvent se faire qu'avec de puissants appuis financiers. Là, plus encore, de très précises études préalables sont indispensables. Aussi une des formes qui peut, dans ce cas, donner les résultats les meilleurs et les plus sûrs, est celle qui consiste à constituer tout d'abord une société d'étude qui établira la possibilité de réaliser le projet conçu. Mais elle doit s'inspirer d'études techniques confiées à des esprits agissant en pleine connaissance de cause et en toute indépendance, qui n'hésiteront pas à donner, si les circonstances le commandent, une solution négative aux recherches qui leur ont été confiées.
Une étude détaillée et pleinement indépendante de la genèse d'une foule de sociétés existantes donnerait facilement les raisons qui ont conduit, par des causes dont les conséquences auraient pu être prévues, les unes au succès et d'autres à la ruine. Trop souvent la formation des plus importantes entreprises ne s'entoure pas de ces garanties, pourtant indispensables. Un prospectus alléchant, une notice bien présentée, ont trop souvent tenu lieu de cette préparation méthodique et éclairée.
Je ne dirai rien de ces sociétés au capital démesurément enflé dont la valeur n'existe que sur le papier. Après plusieurs remaniements elles se
combinent avec des sociétés similaires et ces forces négatives réunies n'arrivent pas, comme on pouvait s'y attendre, à faire revivre ces associations mort-nées. Elles constituent une des tares des entreprises lointaines et n'ont pas peu contribué à les discréditer aux yeux d'un public qui ne cherche pas toujours à se renseigner suffisamment sur la cause véritable des échecs.
Les deux sortes de formations, dont il a été parlé plus haut, ne donnent aucune place à la petite colonisation, à celle faite par ceux qui n'ont à leur service qu'une grande bonne volonté doublée d'énergie et de savoir, mais à qui les capitaux manquent plus ou moins complètement. A ceux-là ne reste-il rien à faire ?
11 serait désolant qu'il en soit ainsi et il est nécessaire, indispensable, de trouver une forme de colonisation qui puisse leur convenir en dehors delà ressource de se mettre au service des grandes entreprises.
-J'entrevois un moyen qui, semble-t-il, pourrait donner les plus heureux résultats. Il s'inspire des dispositions adoptées par la puissante société « United fruit Co » qui a organisé dans l'Amérique chaude la culture et l'exportation des bananes. Elle dispose de moyens puissants et ses capitaux très sagement utilisés ont donné les résultats financiers les plus brillants.
La base d'exploitation est la suivante : La société elle-même possède de vastes cultures mais
elle s'aide puissamment du concours de petits cultivateurs. Elle leur accorde un lot de terrain proportionné aux forces dont dispose le colon, mais toujours d'étendue relativement limitée. Cette concession accordée d'abord à titre précaire, ne sera rendue définitive que lorsque le détenteur se sera acquitté du montant de la valeur du terrain concédé par la Société. Pour permettre au petit colon de pousser activement ses travaux, dès le début, la Société lui donne les plants de bananiers et lui avance une somme déterminée sur la base des frais qu'il aura à supporter pour organiser sa plantation, il s'acquittera de cette avance par une retenue faite sur le prix d'achat fixé d'un commun accord et qui représente la valeur des régimes de bananes fournis à la Société. Un contrat règle toutes ces conditions en" môme temps qu'il fixe un délai pendant lequel le colon est tenu de livrer toute sa production à la Société et celle-ci de prendre livraison de toute quantité produite. De semblables conventions sont excellentes en ce sens qu'elles servent les intérêts des deux contractants. Elles assurent en effet à la Société un complément de récolte correspondant à ses besoins puisqu'elle est établie sur les bases de ses prévisions. Elle permet d'autre part à quiconque présente des garanties suffisantes, de s'installer sans même qu'il soit besoin de disposer des fonds nécessaires pour parer aux exigences du premier établissement.
Il serait tout à fait désirable que dans nos colonies de semblables sociétés s'organisent. En même temps qu'elles s'assureraient de la sorte, une progression rapide, elles favoriseraient, au plus baut point, le mouvement général de la colonisation. Rien n'empêcherait que les concessions territoriales qui seraient faites aux grandes sociétés renferment dans le cahier des charges de l'octroi des terres, des clauses correspondant à des dispositions de ce genre.
L'on pourrait même admettre qu'il soit organisé un fond de concours, soit de l'Etat, soit de la colonie, qui servirait à faire ces avances sous la responsabilité et avec la contribution, dans une mesure à déterminer, des grandes sociétés concessionnaires.
Un certain nombre d'entreprises culturales se prêteraient à de semblables combinaisons. On peut plus particulièrement citer comme pouvant bénéficier de ces dispositions, la culture de la banane en Guinée et la production du coton au Soudan.