CHAPITRE VIII
Coup d'œil d'ensemble sur notre empire colonial. — Le groupement des colonies. — Importance prépondérante de l'Afrique. — Parties composantes. — Leur fonction. — Plan français et plan allemand. — Ils sont antagonistes. — Nous ne pouvons rendre les colonies africaines à /' Allemagne. — L'Allemagne indigne de remplir le rôle de colonisatrice.
La terrible guerre qui aura secoué le monde entier jusque dans les régions les plus éloignées du théâtre des hostilités, aura porté son impression profonde non seulement parmi les peuples qui y auront pris une part active et qui payeront d'une rançon de ruines, de deuils et de larmes les heures glorieuses d'une victoire chèrement arrachée à un peuple de proie où depuis un demisiècle toutes les forces productives se seront tendues vers le but unique de l'accomplissement d'un rêve insensé, mais elle aura même imprimé ses émotions et ses douleurs sous le gourbi de l'Arabe, comme dans la case du pâtre soudanais, ou la paillote du cultivateur anamite. Tous se sont levés
devant l'ennemi commun. Et ces civilisés de la veille ont vu l'horreur de la vraie barbarie, celle née de cerveaux où toutes les facultés se sont tendues vers la destruction, sous l'inspiration du génie du mal, et cjue ces primitifs ont contemplé avec horreur.
Et lorsque le sillage profond qu'auront creusé dans le flot humain les navires de destruction, se sera effacé enfin, l'humanité entière haletante encore de l'effort si longtemps soutenu, frémissante des deuils supportés, mais fîère de ses enfants qui lui auront apporté dans les plis du drapeau de la victoire, l'affranchissement et la liberté, aura le devoir d'asseoir, sur un plan solide, les bases de la fortune des peuples. La cruelle leçon subie lui dictera ses obligations et ses devoirs. Elle aura compris qu'il peut être encore au xx» siècle des peuples dont la barbarie s'est renforcée des découvertes de la science et chez lesquels l'instinct de la destruction a remplacé les sentiments et les lois chevaleresques, par des pratiques honteuses de cruautés, de pillages et de vols.
De toute cette contingence morale, le monde qui s'assemblera tout entier, spectacle unique dans son histoire, en des assises mémorables, devra tenir le plus large compte. Il importe pour son honneur, pour sa paix, sa quiétude et son bonheur aussi, que cette guerre ne puisse retrouver jamais la possibilité de renaître. Or si la vaillance de nos armées a réduit à néant et à
quel prix ! l'effort surhumain d'un peuple concentré sur l'œuvre de destruction, ce serait folie ou naïveté suprême, que de s'imaginer que notre victoire aura triomphé d'un esprit et de sentiments façonnés par la longue action de générations successives. Nous devrons nous dire que si la bête est gisante, abattue par nos coups redoublés, son esprit reste vivant, et si nous ne le mettons pas dans l'impossibilité de nuire à un moment, bien tard peut-être, mais un jour, il se réveillera et l'instinct du mal renaîtra avec lui.
Il faut que cette pensée domine tous nos actes, qu'elle guide toutes nos actions, qu'elle dicte toutes nos décisions. Si nous avons subi cet abominable cauchemar, il faut que du moins nous ayons le droit de nous endormir du suprême sommeil, consolés par la pensée que nos enfants, ceux qui auront échappé au désastre, pour beaucoup amoindris, mutilés, aient le droit de goûter un repos si chèrement payé et qu'ils puissent regarder l'avenir, des générations futures avec un complet sentiment de quiétude et de confiance.
Si mus par ces sentiments nous regardons la carte du monde nous y trouverons les indications qui traceront à nos esprits notre ligne de conduite. Et puisque les questions coloniales font l'objet de cette étude, plaçons-nous en face des données du problème qu'elles posent.
Avant les hostilités, notre domaine colonial se divisait en trois grands groupes d'étendue et
aussi de valeur inégales et d'un certain nombre de points épars sur la carte du inonde, et semant nos intérêts sous des latitudes diverses. Ces colonies disséminées présentent le double intérêt, les unes de leur ancienneté, et par cela même du lien solide qui unit leur population à la mère-patrie. Telles sont, plus particulièrement, la Réunion, la Martinique et la Guadeloupe ;les autres se recommandent par leur valeur intrinsèque : l'Océanie par ses îles, riches de leurs plantations de cocotiers et de leurs pêcheries de perles dont la science moderne à domestiqué, peut-on dire, la production ; la Nouvelle-Calédonie avec ses beaux gisements de nickel, ses cultures de caféier et ses possibilités d'élevage ; la Guyane qui, sans les conditions économiques dont elle est victime, deviendrait facilement une de nos possessions les plus riches, car ses forêts regorgent de bois de choix et de la précieuse balata sur laquelle l'attention du monde sera de plus en plus appelée; car, encore, son sol se prête aux cultures les plus riches et renferme dans son sein de l'or en abondance.
Pour ce qui est des trois groupes principaux ils sont constitués par nos possessions asiatiques, Madagascar et enfin nos territoires africains.
Si nous nous plaçons au point de vue spécial de la répercussion que les hostilités pourront avoir sur leur avenir, nous constaterons que leurs effets seront très différents sur chacun de ces
groupements. Le fait de l'expulsion, à tout jamais, de l'action germanique en Extrême-Orient est incontestable. Pas plus le Japon que la Chine ne permettront plus le développement d'influence contraire à leurs intérêts et d'entreprises commerciales directement concurrentes à leurs productions. De ce fait il semble non douteux que notre situation soit singulièrement consolidée dans le vaste domaine que nous possédons dans ces régions. Une politique sage et prudente continuera à accroître notre influence et, en dévelop- - pant les productions d'un sol riche aidé d'un climat dont la variété même constitue un des gages de l'augmentation et de la diversité des récoltes possibles, développera le bien-être d'une population nombreuse qui sait apprécier les bienfaits de notre protection. Les limites de notre Indo-Chine définitivement arrêtées assignent à notre colonie une étendue sur laquelle devront s'exercer nos aptitudes à la mise en valeur du sol par des méthodes rationnelles. Telle la production du riz qui égale déjà celle de la Birmanie à laquelle pendant longtemps fut réservée une part prépondérante, et qui, sous l'influence heureuse de mesures portant sur l'irrigation plus développée et mieux conduite du sol et aussi sur une sélection des semences, classera bientôt notre possession asiatique au premier rang de la production de cette céréale. Or il s'en faut de tout que le riz ait conquis toute la place qu'il mérite. On sait que
c'est la plante qui prend la première place parmi celles qui servent de base à l'alimentation humaine. La guerre en a singulièrement développé l'usage chez nous. Il s'accroîtra encore sûrement, dans l'avenir, quand on saura mieux l'utiliser.
Les événements ont laissé inchangée la situation de Madagascar. Notre possession de l'océan Indien que la sage et prévoyante administration de Galliéni a orientée vers une progression rapide a, après quelques vicissitudes administratives, retrouvé son équilibre. Son rôle peut être considérable. Riche de ses mines parmi lesquelles celles de graphite ont pris un développement sans cesse accru, de son beau troupeau bovin qui peut venir en aide à la France dont la guerre a réduit le cheptel, de la production de son sol qui grâce à la diversité de son climat va du cacoyer au caféier et au riz, la Grande Ile pourra compter sous une direction habile, parmi nos plus riches colonies, de même que sa situation la place au rang des plus importantes stations navales.
Reste enfin l'Afrique. L'Afrique qui pendant des siècles est restée le « continent mystérieux » aux profondeurs insondées, aux déserts semant l'épouvante, aux forêts qui n'avaient d'autre réputation que celle des « ténèbres » des régions farouches habitées par des « pygmées » cruels, ou des anthropophages sanguinaires, aux plaines de sables enfin qui s'inscrivaient sur les cartes avec
la mention : Hic habitant leones. Et ces superstitions, ces légendes impressionnantes qui faisaient du vaste continent, des « terres d'épouvante» cauchemars d'une nuit qui a duré des siècles, ont fui au réveil de l'action vive des explorations qui ont déchiré le voile, cachant la réalité des choses et ont montré au monde surpris un pays aux populations nombreuses, parfois mises sur la défensive en souvenir de l'abominable traite qui la décima si longtemps, parfois barbares et guerrières, mais souvent aussi industrieuses, cultivant un sol fertile au delà de toute espérance, et comprenant vite, sous l'influence bienfaisante des contacts avec le « blanc » venu pour les conduire vers une vie meilleure, tout le bienfait de l'acheminement vers la civilisation.
A l'accomplissement de cette œuvre immense de transformation et d'humanité, comme aussi de large prévoyance pour l'avenir, la France a pris une part considérable. On a vu comment, à la suite de nos revers, cette activité, ce besoin d'actions vives dont la France a, depuis les Croisades, gardé la tradition, nous a conduit vers les explorations des régions inconnues et qui, restées libres, s'offraient aux plus larges initiatives.
Toute la partie nord-occidentale devint le théâtre d'une série d'actions parties d'initiatives privées et soutenues par des ressources dans lesquelles les fonds d'Etat ne représentent souvent que la plus faible part. Mais ces efforts indivi-
duels, ces actions, éparses d'abord, se coordonnent. Leur but se précise. Le comité de l'Afrique française fait siennes les inspirations de Grampel qui rêve la jonction des trois groupes de notre Afrique du Nord, de nos possessions occidentales et du Congo dans les régions centrales du grand continent. Le Tchad devient l'expression géographique vers laquelle tendront tous les efforts. Cette période prélude par une série d'explorations qui ont des fortunes diverses. Plusieurs sombrent dans l'effort suprême. Tel est le sort de celui qui fut l'inspirateur du plan d'ensemble. La mission Crampel est massacrée par les musulmans des régions tchadiennes. Mais le drapeau qui tombe de ses mains est vite relevé par ceux à qui échoit l'honneur de le venger.
Après une période de dix années d'efforts glorieux qui inscrivent, dans l'histoire de la civilisation des peuples restés encore dans l'enfance, ses plus belles pages, le siècle se termine dans une apothéose de gloire.
Des missions parties d'Algérie, du Sénégal et du Congo font leur jonction au Tchad. Le rêve devient réalité. Sous l'action puissante de tant d'efforts soutenus, de tant d'énergie dépensée, la France devient maîtresse de toute la partie occidentale d'Afrique dans laquelle s'inscrivent seulement des enclaves de moindre importance. Et le fait capital qui domine l'œuvre grandiose accomplie, est que désormais il devient possible de
donner un libre coups aux plus vastes projets d'avenir parmi lesquels apparaît au premier rang de l'opportunité, la construction d'une voie ferrée rendant effective et abordable à toutes les jonctions, les parties les plus lointaines mais non les moins riches en promesses d'avenir, de notre immense domaine.
C'est alors que l'attention de l'Allemagne s'éveille. Alors que Bismarck disait qu'il convenait de laisser se développer chez nous cet esprit d'aventure qui, en nous poussant aux conquêtes aussi lointaines que vides de conséquences, avaient l'avantage de détourner notre esprit de toute pensée de revanche. Alors qu'à la suite du traité de Berlin de 1885, il lui était loisible d'étendre ses conquêtes africaines en raison de la disposition laissant à chacune des nations ayant des intérêts en Afrique, le droit de s'approprier les terres des hinterlands de leurs possessions, dispositions dont elle n'avait su profiter, elle en venait à comprendre, sous la pression des réalités, la nécessité d'avoir en son pouvoir des régions capables d'approvisionner son industrie en matières premières. Et cette conception ayant fini par pénétrer dans l'esprit pesant du Germain elle fit bientôt partie intégrante de ses projets d'hégémonie mondiale.
Mais l'heure des conquêtes pacifiques était passée. Toutes les terres libres avaient reçu leur définitive dévolution. Et la part de l'Allemagne
lui semblait trop faible pour répondre à ses rêves ambitieux. Par tous les moyens il lui fallait agrandir son domaine. Elle en employa de légaux en faisant des offres d'achat au Portugal. Elle voulut user à notre égard d'autres procédés. Le Maroc fut choisi comme premier champ d'action. On essaya d'y développer les intérêts commerciaux et la vaste association dont les frères Manesmann étaient l'âme, devait servir de base à des revendications motivées. Le procédé du soulèvement des indigènes contre notre influence fut poussé avec la plus grande activité. Enfin le coup d'Agadir devait devenir l'acte déterminant d'une action décisive.
Le recul de l'histoire laquelle, déjà, aux lueurs de notre victoire prochaine, s'éclaire de lumières précises, permettra de juger s'il s'agissait là d'une mesure dont l'objectif direct était bien le Maroc ou si, grâce à des tractations dès lors établies et des agissements coupables il ne s'agissait que d'actes préliminaires devant préparer l'exécution du plan formidable de mainmise sur d'immenses régions dont l'étendue et la valeur d'avenir pouvaient correspondre seules à l'ambition de l'Allemagne. La revendication soudaine et imprévue de terres congolaises comme compensation à des droits inexistants, n'aurait sans doute pas trouvé de suite si l'on n'y avait prêté une oreille trop attentive et si, surtout, des tractations extra-légales, poussées avec la dernière énergie par des agents
prisen dehors des cadres administratifs, n'avaient préparé les voies à un acte d'une portée considérable. L'opinion publique accueillit, cependant sans la moindre émotion l'accord qu'allait consacrer une loi.
11 cédait à l'Allemagne un lambeau de cette colonie trop vaste, disait-on, qu'était le Congo. Et une presse préparée vantait l'habileté d'une disposition qui, prétendait-on, nous laissait les mains libres contre l'abandon de terres marécageuses et sans valeur. Mais ceux qui savaient s'émurent. Nous tous ouvriers de l'œuvre congolaise, nous protestâmes auprès de ceux que le parlement avait chargés de présenter un rapport sur la question. Et comme nous insistions pour être entendus, il nous fut répondu : « que la nécessité de déposer le rapport dans le plus bref délai ne permettait pas de nous entendre. » Ainsi systématiquement toutes les objections qui pouvaient apporter quelque lumière à l'accomplissement de la besogne préparée, étaient écartées. Et lorsque dans une mémorable séance on présenta à la Chambre un mémoire qui consacrait un acte accompli, il ne restait qu'à s'incliner.
Un homme cependant savait tout le poids de la décision prise. C'était le ministre des Colonies. Son émotion ne put résister au coup porté à ses sentiments patriotiques. Il pleura.
Et d'un trait de plume venait de se consommer
un acte abominable. Les terres que l'on venait de céder étaient les plus riches du Congo. Les territoires qui nous étaient ravis et passaient aux mains de nos ennemis, formaient le couloir de jonction de notre Afrique équatoriale avec notre Soudan occidental et l'Algérie. D'un seul coup c'était la destruction de l'œuvre dont l'accomplissement poursuivi depuis vingt ans avait coûté tant de persévérance, de courage et d'existences aussi. Suivant une expression juste et non exagérée c'était « une Alsace coloniale » que nous perdions.
La guerre qui s'est poursuivie, âpre et dure, sur nos territoires africains nous a rendu ces territoires. En même temps nos troupes ont conquis, de haute lutte, avec l'aide des Alliés toutes les colonies allemandes.
Dès lors, pour une fois encore, qui sera la dernière, se pose à nouveau la question du partage des terres africaines. Mais aujourd'hui la situation apparaît nette et précise. Le temps écoulé et l'expérience acquise depuis que des efforts persévérants nous avaient, une première fois, donné les bases de la constitution d'un empire dont toutes les parties composantes se rejoignaient au centre de l'Afrique, ont montré à tous, la nécessité qu'il y avait pour nous à donner à nos possessions une forme définitive. Nous savons quelles ressources elles nous offrent déjà, quelles perspectives elles ouvrent pour l'avenir. Nous n'avons plus le droit
d'hésiter sous peine de compromettre le patrimoine deux fois conquis et devenu, au prix des sacrifices consentis, deux fois français.
Notre politique africaine devra s'inspirer des leçons du passé. Elle devra, par un juste retour des faits, rétablir définitivement ce que des erreurs coupables avaient failli ruiner à jamais. Il est indispensable pour nous, que l'équilibre s'établisse et que toutes nos colonies réunies par les territoires des régions centrales puissent préparer les espérances d'une mise en valeur de l'ensemble de ce domaine.
Les enclaves allemandes du Togo et du Cameroun doivent nécessairement disparaître. Et à qui donc reviendraient-elles si ce n'est à nous qui possédons déjà toutes les terres environnantes ? Nos alliés britanniques ne peuvent prendre ombrage d'un désir que l'on saura sans doute nettement exprimer, car ils savent que nous avons laissé un libre cours à la réalisation de leurs projets sur l'autre côté de l'Afrique où, avec une remarquable activité, ils ont organisé déjà une œuvre d'ensemble plus vaste encore que celle dont l'établissement s'impose à nos besoins.
Avec l'Egypte comme base ils ont su déjà réaliser l'œuvre grandiose de la construction d'une voie ferrée qui traverse l'Afrique dans sa plus grande longueur. Nous nous sommes, par deux fois, inclinés devant leurs désirs et nul ne songera à leur disputer les territoires qu'ils ont su, de
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haute lutte, arracher à la cruelle domination allemande.
Quant à nous, affranchis des incessantes menaces qui constituaient une entrave à l'essor de nos entreprises, nous saurons enfin, instruits par les événements, donner au plan de l'œuvre à accomplir toute l'ampleur qu'il réclame. Dès lors de vastes horizons s'ouvrent devant nous et le rêve si souvent caressé et sans cesse évanoui, deviendra enfin une réalité. Nous relierons par le rail notre Afrique du Nord aux régions centrales et à notre Soudan occidental. Et toutes les régions centrales dont les explorations méthodiques nous ont révélé et les richesses minières et les possibilités culturales, fourniront à notre activité les plus brillantes perspectives. Nous jouirons de cette situation privilégiée, nous qui avons si peu de goût pour les longues traversées, de n'avoir plus qu'à franchir par un voyage d'une journée, la Méditerranée bleue, pour pouvoir atteindre le centre de ces régions qui étaient encore hier « le continent mystérieux ». Et comme, prématurément, l'inscrivait Soleillet, nous pourrons valablement tracer le mot : aperta. Car de ce jour sera largement ouvert tout un mode nouveau qui apportera à nos esprits, au cours de nos pensées et de nos préoccupations, à l'orientation de nos actions, un horizon aux larges perspectives. Ce seront d'autres voies qui s'offriront à nos conceptions. Nous ne les enfermerons plus dans le cercle étroit, étriqué de projets ré-
îtt
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duits, mais nous saurons concevoir et accomplir grand. Et de- là naîtra une force nouvelle. 5 Et que faut-il pour atteindre ces brillants horizons ? Rien que la volonté nettement exprimée, énergiquement exigée, de ne rendre à aucun prix à la nation de proie, ses colonies africaines.
Tout dans les événements cruels qui viennent de s'écouler non seulement nous autorise à envisager l'avenir sous cet angle, mais nous crée une obligation, un droit, un devoir, d'agir de la sorte. Pour enlever les doutes qui pourraient subsister encore dans quelques esprits attardés à des considérations spéculatives, il n'est d'autre moyen que de rappeler les volontés nettement exprimées de nos ennemis, à tant de reprises différentes.
Dès que l'Allemagne résolut d'entreprendre la grande guerre, un des buts avoués fut de s emparer de nos territoires coloniaux. Dès qu a la politique bismarkienne qui nous laissait les mains libres sur les territoires lointains, se substitua la politique d'annexion, ces vues apparaissent clairement. Nous en avons l'aveu à la veille de la guerre quand M. de Bethmann-Hollweg dans une conversation avec l'ambassadeur d'Angleterre déclara, dans l'espoir d'obtenir une promesse de neutralité de la Grande-Bretagne, que l'Allemagne ne se livrerait à aucune conquête territoriale aux frais de la France. Mais sur la demande de son interlocuteur si cette affirmation s'étendait aux colonies françaises, il déclara « ne pouvoir s en-
gager d'une manière semblable à cet égard ». Et sir Goschen dit alors que l'Angleterre ne pourrait permettre que la France fut dépouillée de ses colonies car « ce serait la réduire à l'état de puissance d'ordre secondaire ».
Donc dès le début des hostilités, la question coloniale apparaît comme un des enjeux de la guerre. L'Allemagne a compris que son industrie ne pouvait vivre sans matières premières et que seuls les territoires coloniaux pouvaient les lui fournir. Des lors elle veut regagner le temps qu'elle a si imprudemment perdu. Pour arriver à son but elle emploiera le seul moyen dont elle sache se servir : la force brutale. La guerre heureuse lui livrera toutes les colonies françaises et en les joignant aux possessions qu'elle a déjà en son pouvoir, elle deviendra la première nation colonisatrice du monde.
L'esprit pesant du Germain n'avait pas compris qu'en en faisant l'aveu à l'Angleterre, elle trouverait nécessairement l'opposition de cette nation qui ne pouvait permettre à l'Allemagne de lui ravir sa suprématie. Cette inhabileté diplomatique constitue un digne pendant de la déclaration du « chiffon de papier » qui restera célèbre.
Les visées de l'Allemagne s'affirment désormais à toutes occasions. Lorsqu'après des succès rao mentanés elle croit pouvoir faire des propositions de paix, et que sa presse publie imprudemment les conditions qu'elle exige, la première de ces
revendications indique : « La cession de toutes les colonies françaises. »
A tous moments, au Parlement, dans la presse, l'Allemagne affirme sa volonté nettement arrêtée de constituer en Afrique un grand empire central aux dépens des colonies françaises, belges et anglaises. Ces tendances s'affirment par des déclarations précises.
C'est ainsi que le 20 janvier 1917, la Gazette populaire de Cologne écrit :
Nous avons besoin de garanties réelles outre-mer et nous ne les obtiendrons que si nous possédons un empire colonial véritablement homogène. Plus nos ennemis laissent tomber le voile qui masquait leurs intentions, plus ils manifestent leur volonté de nous détruire politiquement et économiquement, plus notre but de guerre colonial nous apparaît nettement comme devant être la création d'un empire colonial africain homogène.
Au Reichstag, à maintes reprises, des députés ont pris la parole pour exiger, quoi qu'il arrive, tout au moins la création d'une vaste colonie <■ homogène » au centre du continent noir aux dépens de la France, de l'Angleterre et de la Belgique.
C'est ainsi que M. von Rochenberg, ancien gouverneur des Colonies, expose ses visées dans la séance du 24 janvier 1917 :
Il n'est pas contestable que l'Allemagne a besoin d'un empire colonial. En aucun cas, d'ailleurs, des ac-
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quisitions territoriales ne sauraient compenser des pertes territoriales en Europe. L'existence d'une flotte allemande puissante n'est pas non plus liée à l'existence d'un domaine colonial.
Elle est nécessaire, en tout état de cause.
Il est donc naturel que le Congo belge revienne à l'Allemagne ainsi que le Congo français. L'Allemagne abandonnerait volontiers Kiao-Tchéou, la Nouvelle- Guinée et ses possessions des mers du sud, en échange de l'Afrique orientale anglaise et de l'Ouganda. Elle pourrait ainsi constituer un grand empire du centre africain, assez riche pour fournir la métropole des matières premières dont elle a besoin, et assez vaste pour pourvoir lui-même à sa propre défense au cas d'une nouvelle guerre.
Cette préoccupation, nous la retrouvons sans cesse et dans toutes les occasions. L'Allemagne se rend compte que son avenir industriel est lié à celui de ses colonies. Elle fait tous ses efforts pour créer dans ce sens un mouvement populaire. Elle affirme « qu'un empire de 70 millions d'habitants ne peut vivre sans des territoires qui permettront au trop plein de la population de s'y établir ». Nous verrons qu'elle commet l'erreur de croire que ses nationaux devront « se substituant aux indigènes » cultiver le sol, et elle entrevoit que le vaste plateau de l'Afrique centrale pourvoira à ce besoin.
Elle se sert de l'argument colonial pour exciter, l'ardeur, la résistance du peuple en lui mon-
trant que sans colonies sa vie deviendra précaire. Une des privations dont il a le plus souffert, pendant la période des hostilités, a été celle du rationnement de la graisse dont l'Allemand fait une des bases de son alimentation. C'est ainsi qu'au lendemain de l'offensive française du 18 juillet 1918 (le 20 juillet) la Deutsche Kolonialzeilung publie l'appel suivant :
— Veux-tu que la carte de graisse soit imposée à l'Allemagne encore pour des dizaines d'années ? — Non. — Alors fais tout ce qui dépend de toi pour que la possibilité nous soit accordée *de tirer nos propres matières oléagineuses de colonies allemandes.
La guerre qui nous a fait sortir du rêve pour nous jeter brutalement dans la réalité la plus dure, aura mis chaque peuple en présence des exigences réelles de'!îa vie. Elle aura éclairé le vieux monde, aux lueurs de ses désastres, sur l'impuissance de l'ancien continent, de pourvoir seul à ses besoins. Il lui faut, de toute nécessité, le secours de zones plus fertiles, plus riches parce que plus chaudes. Et, chaque jour, apparaîtra plus clairement le but réel de la guerre à laquelle les empires de proie se sont dès longtemps préparés et qu'ils ont déchaînée croyant l'heure propice pour imposer, sans doute, leur hégémonie à l'Europe, mais surtout pour assurer leur avenir économique en s'attribuant les sources de vie, de
prospérité, de richesse qui naissent abondantes sous un ciel plus chaud.
La France reconnaîtra un jour, bientôt peutêtre, il faut le souhaiter ardemment, car l'heure est solennelle, que ceux qui pour elle sont allés, aux terres inconnues, porter son influence et planter son drapeau, symbole de sa volonté d'y affirmer son influence, n'ont pas seulement fait œuvre hardie, héroïque parfois, mais surtout acte de haute prévoyance d'avenir.
Quand l'histoire de cette période unique dans l'histoire, sans lendemain possible, qui comprend le cours des vingt dernières années du siècle écoulé et se termine par une réalisation effective, sera écrite, on sera surpris de constater que cette action gigantesque par ses conséquences, aura été faite surtout de volontés et d'énergies individuelles. Et comparant les pages de notre histoire avec celles des autres peuples d'Europe, et particulièrement de cette Allemagne qui voulait faire de l'Afrique, sa terre, son continent, on verra apparaître nettement les raisons qui nous font dire que de toutes nos forces nous devons nous opposer à ce que le Germain conserve encore le moindre coin de terre de ce continent qu'il rêvait de soumettre à sa néfaste influence.
Il faut que nous adoptions la façon de voir de l'Angleterre, sur ce sujet. Elle l'a nettement exprimée dans de nombreuses circonstances. Nous la trouverons affirmée dans le discours prononcé
le 31 janvier 1917, par M. Walter Long, ministre des Colonies qui a dit :
Nous nous sommes emparés, au cours de cette guerre, de plusieurs colonies allemandes dans diverses parties du monde. C'est l'une des conséquences du conflit mondial.
Parlant en ce moment avec la pleine connaissance de mes responsabilités, je puis affirmer aujourd'hui que ces territoires ne retourneront jamais sous la domination de l'Allemagne.
Nous sommes conduits à adopter cette même façon de voir par des raisons politiques, économiques et sociales.
Tout d'abord, on l'a vu, les intérêts de la France et de l'Allemagne sont nettement antagonistes. Le projet de nos ennemis consistait à créer, à nos dépens comme à ceux de nos Alliés, un vaste empire coupant transversalement l'Afrique et réduisant à néant le résultat de nos efforts. 11 apparaît donc, sans discussion possible, que la convention du 4 novembre 1911 n'était que le commencement de l'accomplissement de ce projet dont la fin heureuse pour nos ennemis, de la guerre actuelle, pouvait parachever la réalisation.
Malgré une résistance soutenue par une organisation militaire dès longtemps préparée, toutes les colonies allemandes sont au pouvoir des Alliés. Les rendre serait donc rétablir les causes de permanent danger qui menaçaient nos propres pos-
sessions. Si donc même, pour une cause quelconque, que la raison se refuse à admettre, on était conduit à laisser à nos ennemis un coin de terre lointaine, celui-ci ne devrait, à aucun prix, être situé sur le continent africain car il constituerait pour nous une menace permanente.
Cette clause de la paix, l'Allemagne ne peut être admise à la discuter. N'avait -elle pas inscrit au nombre et en tête de ses propres revendications l'abandon de toutes nos colonies ? Dès lors elle serait mal venue de ne pas admettre que la première des conséquences de sa défaite soit la reprise, pour notre compte, des revendications quelle s'est pïu à énoncer.
Les raisons que je viens d'indiquer suffiraient, à elles seules, pour nous tracer notre ligne de couduite. Mais il en est d'autres dont la valeur est non moins grande. Les événements nous ont apporté des leçons dont il nous faut tirer toutes les conséquences. Ils nous ont montré de quel secours était pour nous le continent africain. Secours économique par l'apport de la plupart des denrées constituant la base de nos industries et de notre alimentation. Rapidement accrus par une action que nous voudrons intelligente, énergique et persévérante ils prendront une telle importance qu'ils imprimeront une orientation nouvelle aux bases de nos transformations industrielles. Déjà, en effet,la science appliquée aux recherches et aux exploitations des produits nouveaux nous a
montré de nombreuses utilisations imprévues. Elle nous réserve encore des surprises de nature à influer sur les principes mêmes de grand nombre d'applications.
Mais nous ne pouvons oublier, et nous n'aurons garde de commettre cette faute, le sérieux appui que nous ont prêté les vaillantes troupes africaines. Algériens, Tunisiens, Marocains, Soudanais sont venus s'enrôler volontairement sous nos bannières. Et ce ne dût pas être la moindre des humiliations parmi celles qu'a subies le vaincu, que de voir marcher contre lui tous ces peuples qu'il s'était efforcé de soulever contre notre autorité. Nous devrons donc garder la conscience de la force latente que. constitue cette population nombreuse et qui, dans la paix que nous lui avons assurée en la libérant de ses anciens oppresseurs, va renaître à une vie nouvelle. Et de ce fait nous verrons cette race prolifique s'accroître rapidement et constituer une force grandissante dans l'œuvre de paix et prête s'il le fallait à se lever en masses pour se ranger à nos côtés si le danger nous menaçait encore.
Là encore, et sous ce point de vue spécial, la guerre nous aura instruits. Elle nous aura montré l'évolution qui s'est opérée dans l'esprit des indigènes. Si en 1870 quelques tribus répondant aux excitations de l'ennemi se sont soulevées, il n'en a plus été de même pendant la longue période d'hostilités que nous venons de subir. Ainsi s'af-
firme le fait des liens chaque jour plus solides qui nous unissent à ces peuples, auxquels nous avons apporté les bienfaits de notre civilisation et d'une protection effective.
C'est sous cette forme et sous cet angle qu'il faut concevoir et appliquer la « politique d'association » que plus d'un esprit averti a préconisé mais c'est la faire dévier de sa conception et de son but que de s'imaginer qu'elle doit aller jusqu'à mettre dans la main de ce peuple, quoi qu'il en soit, encore dans l'enfance, un bulletin de vote. De ce droit il n'en a cure car il ne peut en comprendre ni la portée, ni la valeur, ni surtout en mesurer les conséquences. Ceux qui prêchent l'application de semblables mesures n'ont en vue que la chance qu'ils peuvent courir d'être un de ces élus. Peu leur importe si pour arriver à un résultat tant désiré pour eux, ils seront contraints d'user de moyens dont les conséquences sont déjà gravement nocives lorsqu'ils sont appliqués chez nous. Cette politique là ne peut être « un article d'exportation ».
Notre politique coloniale appliquée par nos administrateurs toujours avec conscience et discernement, souvent même avec amour, et l'influence utilement exercée, ont donné les plus heureux résultats. Seuls en peuvent médire ceux qui ne la connaissent pas et n'ont pu se rendre compte, sur place, des conséquences que nous en avons recueillies. Quand il est donné, à quiconque, de
suivre de près l'évolution qui s'accomplit en l'espace d'une décade, dans Fesprit des indigènes hier barbares et sauvages, aujourd'hui travailleurs et confiants, demain acquis aux progrès de notre civilisation, on en remporte le double sentiment qu'il est, en ces races primitives, un esprit, une conscience qui sommeillent et s'éveillent brusquement sous l'impression d'une vie nouvelle qui s'offre à leurs regards et à leurs conceptions naissantes. Et ainsi on acquiert la certitude que notre forme d'administration et de direction est bonne et conduit à des résultats féconds.
Et si l'administration, dès ses premiers échelons, est adaptée déjà aux fonctions, si élevées dans l'ordre moral de la civilisation, qui lui sont dévolues, elle trouve toujours un écho auprès de ceux qui sont les chefs locaux de cette organisation. L'examen des faits conduite des constatations d'où naît la conception nette, que nous avons su acquérir et réaliser les procédés les meilleurs pour arriver à des résultats qui peuvent rapidement être complets. Et nous trouvons des signes heureux de cette évolution qui s'accomplit chez l'indigène par le fait que partout leur instruction progresse. Aux écoles primaires s'ajoutent déjà en pleine Afrique occidentale des écoles techniques. Déjà il se crée une école de médecine et d'hygiène. Déjà vient d'être décidée l'organisation d'une école d'agriculture. Il en faut attendre les plus grands bienfaits. Nous sommes loin de l'heure où la création de la
première école d'Agriculture coloniale, en Tunisie, trouvait une systématique opposition de principe. L'idée a progressé. L'école a essaimé. Bientôt, partout, elle apportera ses heureuses conséquences.
Ce sont toutes ces raisons qui nous rendent à nos yeux comme aux yeux de l'humanité toute entière, dignes de la tâche que nous avons entreprise et de la mission dont nous avons assumé la responsabilité : celle, non de conquérir, mais de conduire par une main généreusement tendue les peuples primitifs qui se sont placés sous la protection de notre drapeau, vers une vie meilleure. Sortis du néant ils s'acheminent d'un pas chaque jour plus assuré et plus rapide vers le progrès.
Et ce font ces mêmes raisons qui doivent nous conduire à décréter indignes de s'associer à l'œuvre de civilisation nos barbares ennemis. Nous avons appris à connaître leur mentalité dont nous ne pouvions prévoir l'abjection. Et aussi bien leur procédé de concevoir la guerre en pays civilisé qui, de chevaleresque qu'elle était, s'est transformée, en leurs mains, et sous leurs coups, en un brigandage dont rien n'a limité l'horreur. Aussi bien leurs procédés de conquérir les peuples primitifs se sont souillés de tels faits que, les connaissant, nous ne pouvons, devant notre conscience, devant l'histoire, assumer la responsabilité d'en permettre le retour.
A lire les récits, non de ceux qui parmi nous
ont vu et que l'on pourrait taxer de partialité, niais de leurs propres représentants, on croit rêver. Ils ont su de ces terres promises, aux populations facilement dociles, faire des enfers dont l'imagination fertile du Dante n'a pu atteindre les horreurs.
On ne peut porter de telles accusations qui entachent l'honneur non plus seulement d'un kaiser, mais d'un peuple tout entier, sans en apporter des preuves tangibles. Elles abondent. Nous en trouvons d'irréfutables et si nombreuses qu'il nous faut choisir.
Il faut lire une brochure dont l'auteur est M. Evans Lewin, bibliothécaire du Royal Colonial Institute de Londres, dont le titre est Le Régime allemand en Afrique (Gennan Ride in Africa)et dont le Comité de l'Afrique française vient de publier la traduction.
En exergue nous trouvons ces deux déclarations : « On demande à l'État d'avoir toujours le fouet à la main. » Dernburg, secrétaire d'État des colonies allemandes.
« En Afrique il est impossible de réussir sans cruauté. » Général von Liebert, gouverneur de l'Afrique orientale allemande.
Et à l'abri de ces principes et pour en démontrer l'application, on trouve des citations, des déclarations de telle nature qu'il faut choisir pour ne citer que celles qui peuvent, décemment, être présentées au lecteur.
Bien qu'exprimée avec une réserve inévitable, ainsi s'exprime le document anglais, on ne saurait trouver une plus exacte, une plus énergique formule d'accusation de la politique coloniale allemande, car, dans l'administration de leur politique africaine, les Allemands ont opprimé, et, dans certains cas, presque anéanti les populations confiées à leurs soins.
Sous couleur de réaliser une politique « d'incorporation », ils ont détruit les lois et les coutumes indigènes ; ils se sont efforcés, et ils y sont presque parvenus; à renverser le pouvoir des chefs ; ils ont saisi les « terres de tribu » ; ils ont violé à peu près toutes les conventions négociées avec les races indigènes ; dans certaines colonies ils ont dépeuplé de vastes districts, soit par le moyen du travail forcé et par de systématiques brutalités, soit par leur façon de conduire la guerre contre les races qu'ils prétendaient à gouverner.
Ce faisant ils ont poursuivi une politique directement opposée à celle de la Grande-Bretagne, de la France et des autres nations colonisatrices dont le but, au premier chef, a été de conserver tout ce qui pouvait être conservé dans le système indigène d'administration, de soutenir le pouvoir des chefs et d'établir une saine administration par l'action et avec l'aide de ceux que la destinée remettait à leur responsabilité.
A peu d'exception près, les administrateurs allemands ont gouverné impitoyablement, sans égard pour les droits et pour les sentiments des races sujettes.
Partie des principes faux de la politique de Bismarck, d'abord systématiquement opposé à
toute entreprise coloniale et ne l'admettant, plus tard, que sous la forme de l'exploitation commerciale des richesses produites spontanées et exploitées par les indigènes, la colonisation allemande ne leur réserva que des déboires.
Le Dr Bonn, de l'Université de Munich, affirmait, dans une conférence au Royal Colonial Inslitute de Londres :
Nous avons voulu édifier sur le sol africain une nouvelle Allemagne et y créer une filiation d'Etat... Nous l'avons tenté dans l'Afrique du Sud-Ouest et avons obtenu un formidable soulèvement indigène, entraînant une grosse perte de valeurs et celles de nombreuses vies humaines. Nous avons prétendu assumer le rôle de providence et nous nous sommes efforcés d'exterminer une race indigène que notre défaut de sagesse a poussé à la rébellion. Nous avons réussi à briser à fond les tribus indigènes, mais nous n'avons pas réussi à créer une nouvelle Allemagne.
Et maintenant veut-on savoir par quels moyens, par quels procédés ils ont « brisé à fond les tribus indigènes » ? Nous allons le savoir par les déclarations faites au Reichstag.
Le 1er décembre 1906 Bebel, s'exprimait ainsi :
Messieurs, vous n'arrive/ pas comme des libérateurs ou des éducateurs, mais comme des conquérants, des oppresseurs, des exploiteurs. Vous venez comme des conquérants au brutal pouvoir pour voler les indigènes. Vous en faites des ilotes, vous les contraignez au
service d'une nation étrangère, vous les réduisez au servage d'entreprises étrangères. Voilà votre politique nationale.
Et voici des précisions qui justifient ce jugement sévère :
La Strasburger Neueste Nachricliten décrit ainsi une embuscade en Afrique orientale :
Le 23 août à 5 heures du matin nous surprîmes les rebelles à Kibata comme ils essayaient de traverser la rivière. Il y avait là un pont long et étroit sur lequel ils devaient passer, de sorte que nous pouvions les en culbuter confortablement. Il y eut 76 morts sans compter ceux que dépecèrent les crocodiles. Au milieu de la rivière il y avait un banc de sable où les indigènes cherchaient à s'abriter mais là aussi notre tir les atteignait. Cela valait d'être vu ! Je me tenais près de la rivière, derrière un arbre abattu et j'ai tiré 120 bandes de mitrailleuses. Les prisonniers furent tous pendus.
Voilà pour les procédés de pénétration et de soumission de malheureuses tribus n'ayant aucune arme pour se défendre et que, par sport, par distraction, on soumet à des chasses à l'affût.
Veut-on, maintenant, connaître les procédés de colonisation employés ? Des textes officiels, des indications précises fournies par le haut personnel de direction vont les préciser.
Le lieutenant-colonel von Morgen, chef d'une
exploitation au Cameroun et propriétaire de vastes plantations, s'exprimait ainsi en 1907 :
Le seul impôt effectif, qui soit aussi d'une valeur au point de vue de la culture, c'est le travail obligatoire. Nous ne pouvons rien faire aux tropiques sans les travailleurs indigènes. De même que nous avons en Allemagne la fréquentation scolaire obligatoire, de même il faut avoir aux colonies le travail obligatoire.
Et ce travail obligatoire, ce véritable retour aux pratiques barbares de l'esclavage le plus dur, le Dr Karl Peters, le héros des flagellations et des pendaisons du Kilima-Djaro, va nous en préciser le mode d'application :
Une excellente recette est de lever une taxe par case sur chaque nègre au-dessus de seize ans, et pas moindre de cinq livres, de façon à les contraindre au travail ; autrement nous aurions la responsabilité d'une innombrable canaille fainéante de la baie d'Algoa à la Grande Syrte, canaille qui contraindrait l'Kurope à abandonner la pénétration africaine à moins que les colons n'exterminent, tout simplement, cette racaille inutile. Pour moi, le système le plus avantageux paraît être celui qui forcerait le nègre, suivant l'exemple de la loi militaire prussienne, à consacrer quelque douze années de sa vie à travailler pour le gouvernement. Pendant cette période il recevrait nourriture et abri, avec un petit salaire soit, par exemple, deux shillings par mois, comme un soldat prussien.
Et pour l'application de ce doux système les travailleurs étaient capturés comme un véritable gibier et expédiés par bandes enchaînées aux plantations de la côte. C'est le retour à l'esclavage odieux des siècles passés !
Ces faits ont été établis par le Reichstag luimême. Des témoins cités devant cette assemblée déposent (mars 1914) :
Ici tous les habitants se sont enfuis dans la brousse, car deux sergents de la police sont là qui attendent avec quinze hommes attachés deux à deux par des cordes passées autour du cou, comme des prisonniers. Nous en demandons la raison aux officiers qui nous disent que ce sont des hommes recrutés par le gouvernement, ou plutôt, devrait-on dire, capturés pour travailler à...
Un autre témoin déclare :
Je vis une importante bande d'hommes attachés par le cou et conduits par des soldats de couleur aux postes où ils seraient distribués. Des gens du pays me disent que c'est un événement fréquent et qu'on a enlevé ainsi des milliers d'hommes pour les chemins de fer et les routes ; il est bien connu et ouvertement admis que la mortalité parmi ces travailleurs dépasse 30 °/o.
Et veut-on enfin savoir ce qu'était la vie de ces malheureux ? Voilà ce que nous dit un témoin :
J'ai vu de mes yeux, à Agra-Pequena, des femmes et des enfants mourant d'inanition et de surmenage, n'ayant que la peau et les os, fouettés chaque fois qu'ils
tombaient sous le poids de leurs lourdes charges. Je les ai vu ramasser des miettes de pain et des débris jetés devant nos tentes... S'ils étaient pris on les fouettait.
Arrêtons là ces citations qui dépassent en horreur tout ce que l'imagination la plus fertile peut concevoir. Ce n'est pas par exagération que les colonies allemandes ont été désignées par le vocable significatif de « pays du fouet ». A toute occasion, hommes, femmes, enfants étaient condamnés à recevoir vingt, cinquante, ou cent coups de « chicotte ». On désigne sous ce nom une longue lanière de peau d'hippopotame tordue sur elle-même, de façon à présenter des aspérités en spirale. Cette peau devient tellement dure qu'un coup bien appliqué sur une planche de chêne y marque chacune des arêtes. Et c'est avec cet instrument de torture que l'on fouettait les indigènes. Le bourreau saisissait le fouet à deux mains et l'appliquait de toutes ses forces. Il fallait qu'il siffle dans l'air. S'il ne « sifflait » pas, le coup ne comptait pas et le bourreau pouvait être condamné à son tour. Généralement, avant le vingtième coup la victime était morte, mais l'on continuait l'exécution « pour l'exemple et le respect des ordonnances » 1
Tels sont les procédés de « colonisation » pratiqués dans toutes les colonies allemandes. La guerre aura libéré, encore, ces peuples primitifs du joug odieux des barbares.
Et aujourd'hui que l'œuvre de libération est accomplie, que toutes les chaînes de ces malheureux esclaves sont brisées, nous accepterions la responsabilité lourde de les river à nouveau ? Non, notre conscience se refuse à une telle complicité.
Mettant de côté toute question matérielle de colonisation et d'avenir de ces territoires, nous nous inspirerons des devoirs en présence desquels nous placent les solutions qui s'imposent à nos consciences. La lutte âpre et dure, soutenue héroïquement par nos troupes, devra libérer tous les peuples et rien ne nous autorise à exclure des privilèges que l'humanité aura payés par tant de valeureux efforts les peuples primitifs des régions lointaines, car tout être humain a les mêmes droits de prétendre à la liberté, et la haute mission que nous avons assumée et que nous avons si dignement et si complètement appliquée dans nos colonies devra s'étendre, dans tous ses bienfaits, chez toutes ces peuplades enfin délivrées.
Et maintenant mettons-nous avec ardeur à l'œuvre qui réclame nos efforts.
La guerre, dont la France a supporté héroïquement pendant plus de quatre ans la plus lourde part, a limité momentanément nos efforts dans nos colonies.
L'heure est venue d'accorder toute notre attention aux vastes problèmes économiques dont cha-
cun voit apparaître les difficultés. Rappelons-nous que nous avons, au loin, de vastes réserves et que, là, gît une grande part de notre force future.
Lorsqu'au début des hostilités, l'éminent ministre des Colonies de Belgique qui, depuis plus de dix ans, apporte un concours éclairé à l'organisation de la belle et vaste colonie du Congo, demanda à son souverain quelle devait être la ligne de conduite à l'égard de cette terre lointaine, le roi lui répondit :
« Nous devons, comme par le passé, y apporter tous nos efforts et toute notre activité. »
Et ainsi fut fait. Et aujourd'hui, la Belgique, qui vient de supporter les plus cruelles épreuves, va retrouver une colonie qui dans la période de ces quatre années s'est transformée. Partout le rail a ouvert à l'activité des régions nouvelles, riches de leurs mines et de cultures productrices.
Hâtons-nous de regagner le temps perdu. Portons la plus grande attention à la force latente dont nous n'avons pas encore compris toute la puissance.
Et cet enjeu que l'Allemagne voulait à tout prix conserver comme gage de sa prospérité à venir ne saurons-nous, nous-mêmes, l'apprécier à sa juste et haute valeur ?