Edit du Maximum, par E. Lepaule
temps, d'une façon certaine et précise, sur ce qu'étaient alors les ressources de l'alimentation. Et l'on constate, non sans surprise, que déjà à peu près tous les légumes qui formaient les ressources alimentaires, jusqu'il y a un ou deux siècles, étaient cultivés par les Romains.
Et de même que la population de chaque région était réduite à ses propres ressources alimentaires elle n'avait pour se pourvoir en tout ce qui satisfait aux exigences de la vie, que ce que donnait le pays. Chacun cultivait son champ de lin ou de chanvre. On le faisait rouir, puis filer, et le tisserand du village transformait le textile en bonne et grosse toile, bien solide et inusable.
Après avoir franchi une période industrielle où nous nous sommes approvisionnés, où et comme nous avons pu, en matières premières alimentant nos industries, nous semblons devoir revenir vers un « régionalisme » impérieux et étroit.
C'est que l'on a compris que le stade de la production de la matière première n'est pas celui qui présente le plus d'intérêt. L'industrialisation, puis la commercialisation de ce même produit conduisent à la réalisation de bénéfices sensiblement accrus. 11 résulte de cette constatation une modification profonde dans les bases mêmes et de la culture et de l'organisation industrielle.
Ainsi, pour prendre un exemple qui fixera, en les précisant, les idées à ce sujet, voyons ce qui s'est passé dans l'industrie sucrière. Au début le
cultivateur produisait la betterave et la vendait au sucrier à un prix fixé par contrat. Bien vite le sucrier a compris qu'il lui importait de traiter seulement des racines riches et l'achat s'est fait non au poids, mais à la densité, c'est-à-dire à la richesse saccharine de la plante. A son tour le cultivateur a voulu être associé aux résultats de la sucrerie. Il en est devenu l'actionnaire. Souvent même l'usine est montée et alimentée par un syndicat de producteurs. Tout le monde est ainsi intéressé à apporter tous ses soins à toutes les opérations qui commencent avec le travail des terres pour se terminer à la vente du sucre.
Il en est ainsi parfois encore dans la production de l'alcool, par la betterave. Cette forme d'association et de participation de chacun aux bénéfices est certainement la meilleure et -accuse une supériorité très grande sur celle des petites distilleries installées chez le cultivateur lui-même et alimentées par sa propre culture.
Voilà donc des exemples qui montrent l'intérêt qu'il y a à transformer la matière première ou produit industriel avec la participation du producteur depuis les opérations qui président à sa transformation jusqu'à l'état de produit vendable.
C'est là assurément une des formes les plus intéressantes de la production. Cependant nous trouvons des exemples de productions culturales créant des denrées non utilisées dans le pays, aussi bien que d'industries rcclamaut au dehors
les matières premières nécessaires à leur marche. Il faut, à mon sens, considérer ces deux cas comme constituant des situations anormales aussi bien pour l'industriel que pour le producteur.
Un exemple pris dans une position comme dans l'autre va préciser ce qui se passe dans de semblables conditions. Prenons l'un et l'autre dans l'industrie textile.
Chacun sait que nos provinces de l'Est, du Nord et aussi de la Normandie et de la Bretagne produisent des lins qui souvent peuvent rivaliser avec les plus belles qualités de la Hollande. Que devient la paille ainsi obtenue ? Elle était avant la guerre achetée sur place par des courtiers qui l'exportaient en Belgique. Ce sont les eaux de la Lys, rivière dont le nom, depuis les hostilités, a pris une notoriété que lui ont acquis les événements sanglants qui se sont déroulés sur ses rives, qui étaient utilisées pour le rouissage de ce lin français. Après un trempage de plusieurs semaines les fibres séparées par des procédés mécaniques constituent une filasse fine et soyeuse. Exportée en Irlande, elle sert à tisser les admirables batistes dont se parent nos élégantes.
La guerre a bouleversé tout cet échafaudage commercial. Plus de rouissage dans la Lys ; plus d'exportation vers l'Irlande. Nous avons utilisé notre lin à tisser la toile nationale avec laquelle nous avons fait les ailes de nos avions. C'est que des procédés nouveaux sont nés. Au rouissage
long, pénible, coûteux et donnant souvent des résultats aléatoires dans les eaux des rivières, se sont substitués des procédés industriels. Un d'eux en particulier donne des résultats remarquables. En six heures, avec une dépense minime, la paille est rouie dans des conditions telles que la fibre plus résistante donne un rendement plus élevé et constant dans sa valeur industrielle.
Voilà donc une industrie qui depuis le début jusqu'à la fin reste nationale. La part la plus grosse des bénéfices qui était constituée par l'industrialisation du produit, reste dans le pays. Et l'on entrevoit, dès lors, la possibilité de créer dans l'avenir des syndicats de producteurs. Ils auront leur usine de rouissage et aux faibles bénéfices de la culture ajouteront la part plus forte résultant de la commercialisation du produit. Dans ces conditions la France devient maîtresse de son marché. Sa culture n'est plus à la merci des fluctuations d'une vente que la spéculation rendait hasardeuse et instable, et ses bénéfices étant sensiblement accrus elle peut utilement développer ses surfaces emblavées. 11 n'est pas douteux que le résultat obtenu par la découverte de rouissages industriels fera plus pour la progression de cette culture que la prime accordée par l'Etat. Très onéreuse pour le budget elle était sans effets sur la culture.
Voilà donc une industrie qui se présente désormais chez nous dans les conditions les plus favo-
rables car nous en tenons toutes les données, et que, producteurs de la matière première, il nous est loisible d'en développer les bases. Il en sera tout autrement lorsque nous serons obligés de demander à l'étranger cette matière première de laquelle dépend l'organisation de notre activité.
Une autre branche de notre industrie textile nous en offre un exemple frappant. Il s'agit de nos filatures et nos tissages de coton. On en connaît l'importance. En temps normal nous importons pour quatre à cinq cent millions de coton. Cette importante quantité alimentait nos centres industriels des Vosges, de la Normandie, de Roanne. Mais la guerre venue il a fallu des quantités plus grandes de toiles, de vêtements, de literies d'hôpital. Il a fallu surtout une quantité énorme de coton de pansement. Des expériences définitivement démonstratives, faites au Jardin Colonial, ont bien montré que l'on pouvait se servir pour le même usage du kapok que produisent toutes nos colonies tropicales africaines, mais ce qui a considérablement accru notre besoin en coton c'est la fabrication des explosifs qui ont la cellulose comme base. Et alors la quantité importée a représenté pour l'année 1917 tout près d'un milliard.
Cet accroissement considérable de dépense tient à deux causes. L'une est le développement de l'emploi ainsi qu'il vient d'être dit, mais il faut considérer qu'en défalcation vient la réduction des importations. On peut donc dire qu'il y aurait
eu à peu près compensation. Mais la raison la plus importante est que le coton a d'abord doublé puis triplé de valeur. Et c'est la cause pour laquelle la dépense devient onéreuse pour notre budget : nous surpayons la matière première.
Situation passagère, dira-t-on, créée par les événements présents. Ce serait s'illusionner gravement que de penser que les anciens prix se retrouveront dès que les hostilités auront cessé. Certes l'augmentation des prix tient pour une bonne part à la situation présente mais il faut chercher ailleurs la cause de la hausse incessante que nous constatons depuis vingt ans.
Elle réside dans une raison d'ordre économique qui apporte en elle une leçon grave à laquelle il faut de toute nécessité réfléchir, si l'on ne veut voir se créer pour nous une situation ruineuse et qui peut nous conduire aux pires conséquences.
Cette raison apparaît, nette et précise, sitôt que l'on examine la situation dans son ensemble. Elle est la suivante : la production mondiale du coton est de nos jours d'environ seize millions de balles (de 462 livres anglaises). Sur ce chiffre la part des Etats-Unis entre pour onze millions de balles. Au début, les neuf dixièmesde cette production étaient exportés et s'en allaient alimenter les industries anglaises, allemandes et françaises.
Le complément delà récolte mondiale était fourni par les Indes, l'Egypte, le Turkestan et quelques autres régions.
L'industrie cotonnière de notre continent était donc nettement tributaire de la production extraeuropéenne. Elle était entièrement à sa merci. On eut les preuves les plus probantes de cette dépendance quand, en 1903, les exportations d'Amérique, par suite d'une récolte mauvaise, se trouvèrent diminuées et que les prix, par suite de spéculation d'accaparement, subirent une hausse inusitée. Ce fut alors un trouble profond apporté à l'industrie. Partout les usines durent réduire leur production. Un chômage ruineux atteignit l'Angleterre. L'Allemagne perdit du fait de la crise plus de 117.000.000 de marks. L'industrie française ne dut son salut qu'aux débouchés privilégiés que lui offraient ses colonies.
Depuis lors le mal est devenu chronique. Ses causes véritables apparaissent nettement. Elles ont pour origine le fait que les pays producteurs ont compris tout l'intérêt qu'il y avait pour eux à industrialiser leur récolte et à ne l'exporter que sous forme de produits manufacturés. Le fait est indéniable. Il est grave dans ses conséquences pour notre industrie nationale. Il le sera davantage encore quand, tout à l'heure, l'Alsace nous sera rendue et que nous aurons assumé l'obligation d'approvisionner sa principale industrie.
Ce n'est pas le moment d'examiner quel peut être le moyen de porter remède à une situation qui ne peut se prolonger sous peine de voir succomber une de nos importantes branches d'activité. Je
demande la permission d'y revenir. Ce sera l'exemple qui montrera, clairement je l'espère, quelle doit être la situation de notre production en regard de l'industrialisation des produits.
Il semble que les faits qui viennent d'être cités affirment, d'une façon précise, jusqu'à quel point, si nous voulons avoir des industries prospères, nous devons nous préoccuper de ce qui constitue leur base, de ce qui assure leur vie, de ce qui seul peut développer leur prospérité : la production sur le sol national des matières premières qu'elles utilisent.
On peut affirmer que toute industrie qui n'est pas maîtresse des sources de production de la matière première est une industrie dont les bases sont factices et qui peut du jour au lendemain être ruinée. Et si le fait est vrai, comme tout le démontre, s'il est généralisé, s'il s'applique à toutes les industries d'un pays on en peut conclure que la richesse tout entière de ce pays repose sur des bases instables qui peuvent du jour au lendemain s'effondrer, si les conditions économiques sur lesquelles sont fondées ses importations viennent à être modifiées.
Aussi peut-on affirmer que si l'exportation joue un rôle important dans la fortune d'un pays en assurant l'écoulement des produits obtenus par ses manufactures et en alimentant son commerce, l'importation des matières premières exerce une action plus grande encore car d'elle, et souvent
d'elle seule, dépend la possibilité de fabriquer.
Cette vérité semble tellement simple, tellement lumineuse qu'il peut paraître puéril d'y insister. Et cependant rien ne montre qu'elle ait, jusqu'à ce jour, fait l'objet des préoccupations des Pouvoirs Publics. Le ministre du Commerce, l'honorable M. Clementel dont la haute compréhension des lois économiques n'est jamais en défaut, a pris l'initiative, dont il faut lui être grandement reconnaissant, d'instituer une Banque de crédit à l'exportation. C'est parfait et tout fait espérer que son projet sera, en même temps que paraîtront ces lignes, une réalité. Mais je voudrais que l'on se convainque qu'en ce faisant on n'aura accompli que la moitié de la tâche et peut-être même celle par laquelle il eût fallu terminer l'œuvre. Mais voilà, l'autre ne dépend pas directement du Commerce et chaque portefeuille n'est pas nécessairement pourvu d'un titulaire ayant l'active initiative de notre ministre de l'Industrie.
Mais si une action administrative serait utile, en ce sens qu'elle hâterait la solution en soutenant les initiatives privées, c'est surtout sur ces dernières qu'il faut compter. Aussi rien ne doit être négligé pour créer un mouvement nécessaire, basé sur une connaissance plus exacte des conditions économiques qui dominent notre situation générale.
Nos ennemis savent le poids que peut avoir dans la prospérité industrielle et commerciale
d'une nation la libre disposition des centres de production de la matière première.
On sait qu'une des causes, et non la moindre, pour laquelle les pangermanistes allemands ont mis le monde à feu et à sang est leur volonté d'imposer leur hégémonie industrielle et commerciale. Cette volonté transparaît, dans tous leurs actes, comme dans tous leurs écrits. Un document récent émanant de Herr Herzog, conseiller technique du Gouvernement impérial et distribué à tous les chefs de grandes industries allemandes, le montre clairement. La pensée qui l'a inspiré se retrouve tout entière dans la formule qui fut déjà maintes fois exprimée : « Nous voulons le régime de la porte ouverte, la liberté des mers, la faculté pour l'Empire de se procurer toutes les matières premières dont il a besoin pour vivre et prospérer. »
Et à l'appui de ces revendications le conseiller technique précise sa pensée en énumérant les conditions générales qui, à son sens, sont seules acceptables après la guerre. Ces volontés il faut les connaître et surtout s'en souvenir à l'heure où seront discutées les conditions de la paix.
Laissons donc la parole à Herr Herzog :
« Les traités commerciaux de l'avenir qui auront été écrits avec du sang et dictés sur les champs de bataille, professe-t-il dans son rapport, devront stipuler les garanties suivantes :
« 1° Carte blanche sera donnée à l'Allemagne pour acquérir les territoires produisant les matières premières dont elle a besoin, ainsi que le droit illimité de les faire exploiter par ses nationaux. Nulle restriction sur ce point ne saurait être admise.
« 2° Le gouvernement du pays avec lequel nous aurons traité ne pourra exercer ses propres droits de réquisition qu'avec le consentement des fonctionnaires allemands responsables. Des gages devront être déposés pour répondre de l'observation de cette clause.
« 3° Il ne sera jamais permis aux nationaux des pays ayant traité avec nous de faire diminuer artificiellement la quantité des matières premières susceptibles d'être achetées par nous. C'est pourquoi le gouvernement allemand devra pouvoir intervenir sans que les pays étrangers se plaignent qu'on viole leur droit de souveraineté.
« 4° Il ne suffira pas de demander des facilités illimitées pour se procurer les matières premières dans les pays étrangers contractants — leur prix de revient pourrait, en effet, lorsqu'elles parviendront en Allemagne, avoir été majoré de façon inacceptable soit par les frais de transport, le coût des frets, le refus des primes d'exportation accordées à des nations rivales ; le traité de commerce doit rendre absolument impossible la hausse du prix de revient final des matières premières par des moyens arbitraires. On ne pourra pas, par exemple, refuser de construire les lignes de chemins de fer nécessaires pour relier les exploitations allemandes à la côte ou aux grandes lignes; en revanche, les entreprises allemandes pourront user à leur profit du droit d'expropriation.
« 5° Il devra être entendu à l'avance que les fonctionnaires des pays étrangers contractants réprimeront par tous les moyens en leur pouvoir toutes les tentatives de boycottage qui pourront nuire à notre commerce et à nos exploitations. Si de telles tentatives se produisaient, le gouvernement impérial serait consulté de droit, et il aurait à faire valoir son avis en ce qui concerne les peines à, infliger aux fauteurs.
« 6° Les droits de propriété dérobés aux détenteurs de brevets allemands leur seront rendus. De plus, une compensation pécuniaire sera accordée auxdits détenteurs pour la perle qu'ils auront subie, jusqu'au moment où leurs droits de propriété leur seront rendus. Enfin, les traités devront comprendre certaines clauses destinées à rendre impossible dans l'avenir le retour de si regrettables abus » .
Ces revendications il faut les garder présentes à la mémoire car si la victoire que nous aura donné le génie de nos généraux et la vaillance de nos soldats les aura pour le moment annulées, ne doutons pas qu'elles resteront dans l'esprit allemand le but de tous leurs actes et la dominante de toutes leurs pensées. 11 était du plus haut intérêt de les connaître car elles nous montrent quelles étaient les préoccupations d'un peuple auquel on ne peut refuser de reconnaître un esprit de l'industrialisation pratique de toute les forces vives, poussé jusqu'aux dernières limites.
Les Allemands ont compris, et il faut que comme eux nous le comprenions et le fassions en-
trer au rang de nos préoccupations dominantes, le principe qui veut que « toute industrie qui ne détient pas en son pouvoir les bases de la production de ses matières premières est une industrie factice et par cela même menacée de ruine ».
Si nous voulons ne pas perdre de vue les considérations qui doivent former les assises sur lesquelles s'édifie la force de la production industrielle, nous saurons, par la coordination de nos efforts, former un tout économique, qui peut faire de nous un peuple dont la force productrice ne sera égalée par huile autre.
Rien ne nous manque pour arriver à ce but. Qui donc oserait nier qu'un peuple qui s'honore des plus belles découvertes de chimie, de biologie, de mécanique et qui peut s'enorgueillir de tant de noms illustrés qui ont reculé au delà de toutes prévisions les limites de la science, ne peut trouver en lui les guides les plus sûrs pour arriver aux applications les plus pratiques ? Et que nous manque-t-il pour ces réalisations? Rien, car notre terre est fertile et rendra chaque jour plus encore quand nos efforts seront guidés de plus près par les applications de la science. Car, encore, notre climat est bon et convient à tant de productions diverses. Et puis nous avons devant nous ce champ vaste, presque inexploité encore de nos terres lointaines. Quand nous les connaîtrons mieux, pour les avoir regardées de plus près, quand nous aurons fait l'inventaire consciencieux, méthodique et
complet des richesses existantes et surtout des possibilités latentes, nous serons étonnés de la puissance qui s'offre à nous et plus encore peut-être de l'avoir, depuis tant d'années déjà, négligée et laissée dans un léthargique sommeil dont il faut que l'ère nouvelle, qui s'ouvre devant nous, la fasse définitivement sortir.
Gardons présent à l'esprit le principe de la nécessité de posséder les sources vives de matières premières qui doivent alimenter nos industries. Il domine toutes les lois de la production et par suite de la richesse nationale. Il s'applique, au surplus, à toutes les matières premières, d'où qu'elles viennent et quelles qu'elles soient. Il nous serait loisible si se n'était sortir du cadre assigné à cet ouvrage de montrer qu'en mettant en commun nos forces métropolitaines et nos forces coloniales nous pouvons répondre à tous nos besoins. Ces forces forment un tout complet et rien n'y manque, si nous voulons exploiter toutes les sources de vie qui s'offrent à nous, pour former de toutes pièces un ensemble qui assurera notre activité intérieure et alimentera largement notre commerce d'exportation. Alors, mais alors seulement, nous pourrons nous dire forts parce que riches. Riches nous le serons par la possession de toutes les matières premières qui forment la base de la productivité nationale.
Et si par malheur d'autres événements aussi cruels que ceux que nous vivons à l'heure actuelle
venaient encore obscurcir notre horizon, nous trouverions en nous-mêmes, sur notre sol métropolitain ou colonial, tous les éléments de la vie, doués de la résistance nécessaire et conduisant au triomphe de nos forces.
Que de leçons, tragiques sur l'heure, pleines d'indications précises pour l'avenir, nous auront apporté les terribles années de la guerre ! Gardonsen à jamais le souvenir. Etudions avec soin les causes et les effets d'événements dont nous n'avons pas été les maîtres et dont il n'a pas dépendu de nous deviter, ou même de reculer à'r&e seule heure, l'accomplissement. Mais ne doutons pas que si nos ennemis se sont senti la force de soutenir une lutte contre le monde entier et s'ils ont pu la soutenir, de fait, si longtemps, c'est qu'ils avaient accumulé chez eux tous les moyens de produire.
Gardons gravées dans nos esprits ces lignes qui précisent les faits et que, dans un mémoire confidentiel, les métallurgistes allemands retraçaient : « Si nous n'avions possédé la Lorraine, nous n'aurions jamais pu mener la présente guerre sur trois fronts à la fois avec seulement quatre ou cinq millions de tonnes de fer allemand plus deux ou trois millions de tonnes de fer austrohongrois. »
Ces sept millions de tonnes que les Empires du Centre possédaient chez eux c'était le dizième de ce qu'ils ont employé pendant la guerre. Les
mines de Lorraine leur ont fourni le reste. Et voilà qu'il apparaît nettement, de l'aveu même de l'ennemi, que les causes mêmes de la guerre, et que la force de vaincre ont été la conséquence de notre désastre de 1871.
Mais l'on ne fait pas seulement la guerre avec du charbon, du fer, des explosifs et des hommes. H faut d'autres choses. Et l'industrie moderne réclame des produits que notre sol européen ne peut fournir. L'alimentation même, de l'homme qui fait la guerre ne se limite pas aux seuls produits métropolitains. Si jusqu'à un certain point nos ennemis ont pu remplacer le pain de froment par le seigle, l'orge, le sarrasin et encore par les pommes de terre, les navets et les choux, le riz, les légumineuses, les huiles, le café, le thé, le tabac leur ont fait défaut. Et ces privations prolongées, imposées aux hommes, ont agi sur leur résistance et comptent parmi les causes de leur dépression morale dont la mentalité de leurs prisonniers a si nettement donné la preuve.
Leurs industries, tant vantées, leurs formidables laboratoires ont été impuissants à inventer des produits de substitution. Par quoi remplacer le caoutchouc, la gutta, les huiles de graissage, les textiles? La science et l'industrie ont des limites qu'elles ne peuvent encore franchir, et la synthèse chimique malgré les extraordinaires progrès qu'elle a accomplis depuis que notre grand chimiste Wurtz s'est fait l'apôtre de la théorie ato-
mique, ne peut se substituer à la production obtenue par le concours des phénomènes biologiques.
Leurs « ersatz » de tous genres n'ont qu'imparfaitement remplacé les produits auxquels on les a voulu substituer. Tels les tissus de papier, les ouates de tourbe, les graissages au graphite, etc.
Nous aurons l'occasion de voir l'erreur énorme commise par les Allemands dans leur envisagement des questions coloniales. Les idées de Bismarck en ont été l'origine. Trop longtemps ils n'ont pas compris quel devait nécessairement être le rôle des régions chaudes dans l'industrie et plus encore, dans la solution des grandes questions économiques. Ils se sont imaginé que leur industrie telle qu'ils Lavaient organisée, formidable et poussée jusqu'aux derniers perfectionnements de l'outillage, pouvait suppléer à tout. C'est là une erreur dont ils vont payer lourdement les conséquences. Il nous faut à tout prix, à nous qui avons dans la main tous les éléments du succès, profiter de cette grande leçon et nous organiser, pour l'avenir, dans de telles conditions que nous puissions mener à bien la solution du vaste problème économique dont les bases sont : produire, transporter, vendre.
Nous venons de le voir, le sol métropolitain ne peut plus nous fournir tous les éléments de la vie moderne et plus encore ceux qui servent de base à nos industries. Ce principe étudié dans ses
détails apparaît par l'examen de l'ensemble des faits, lumineux et défini, nettement démontré. J'emprunterai quelques exemples aux besoins les plus courants de la vie et il me paraît non douteux que la déduction s'en imposera à l'esprit de chacun.
Au surplus l'examen seul de la situation actuelle, renchérissement exagéré de la vie montrent que nous vivons dans des conditions anormales dans lesquelles la raréfaction des produits de consommation ouvre le champ libre aux accaparements les plus scandaleux et aux spéculations les plus éhontées. Ce ne sont certes pas les réglementations les plus sévères qui porteront remède à une semblable situation car il est impossible de contraindre les producteurs de vendre à un prix taxé qu'ils ne veulent accepter. Ils sentent qu'ils détiennent dans leur pouvoir le moyen de réaliser des bénéfices considérables et au mépris des intérêts de la masse ils ne songent qu'à leurs profits personnels.
Parcourant, en tournée d'inspection, des régions de culture, je fus surpris de voir qu'alors que les produits culturaux atteignaient un prix tellement élevé, les cultivateurs se contentaient d'emblaver de faibles surfaces. Et comme j'en faisais la remarque, un d'eux me répondit : « Pourquoi donc nous donnerions-nous un surcroît de peine à produire davantage? Notre bénéfice n'en serait certes pas accru et sans doute même diminué, alors que notre
labeur serait plus dur, car nous avons bien plus de profit à vendre cinq mille choux à deux francs que dix mille au prix ancien de quarante centimes. »
Le raisonnement est simple et pour scandaleux qu'il est, il reste irréfutable si tout ce qu'il a d'immoral n'apparaît pas à l'esprit de celui qui ose tenir de semblables propos.
Pas plus qu'au temps de Dioclétien la réglementation des prix de vente n'y fera rien et il n'est d'autres remèdes que ceux qui s'inspirent de la vérité économique, qui est de favoriser la production de toutes les régions en leur permettant de transporter leurs denrées.
La constatation de ces faits montre que, le voudrions-nous, nous ne pouvons plus revenir vers les bases anciennes de vie primitive des siècles passés. Nous nous sommes accoutumés à un autre genre d'existence, les épreuves de l'heure présente le démontrent plus clairement que jamais. Il nous est impossible par les seules ressources de notre territoire de pourvoir à nos besoins. Les produits extra-européens sont devenus nécessaires à notre vie. Tout le prouve.
Faisons l'inventaire de ce qui correspond aux besoins de notre existence et nous serons étonnés de voir la part considérable que les produits d'importation des régions lointaines ont prise dans notre façon de vivre. Jetons un coup d'œil rapide sur ce qu'est notre alimentation et nous consta-
terons la part énorme qu'y a prise déjà et que prend, chaque jour plus large, la production des pays tropicaux.
Bien rares sont ceux qui, conservant les vieilles coutumes, se contentent, au lever, d'une bouillie ou d'une soupe. Le café, le thé, le chocolat les ont remplacées. Lesucre qui les accompagne serait colonial lui aussi si des lois protectrices ne favorisaient la production du sucre métropolitain de betteraves. Nos corps gras qui étaient : le beurre, le saindoux et le lard trouvent un adjuvant qui chaque jour prend une place plus large dans notre alimentation et qui dérive directement de la noix de coco. Nos huiles indigènes qui avaient pour origine le pavot, l'œillette et le colza ont été remplacées par celles d'arachide, de coton, de sésame et beaucoup d'autres. Le riz et le manioc sont venus apporter un appoint utile, bientôt indispensable à nos aliments féculents. Tous nos aromates qui relèvent agréablement le goût de nos mets : poivre, cannelle, girofle, vanille sont d'origine tropicale. Et quand viennent la fatigue, l'affaiblissement ou la maladie nous avons recours à la précieuse quinine, à la kola, la coca et tant d'autres médicaments venus de découvertes faites dans les régions nouvelles.
Et si notre hygiène alimentaire s'est utilement modifiée, si au cours de la longue période hivernale les légumes frais paraissent encore normalement sur nos tables, c'est grâce à notre Afrique
du Nord qui nous pourvoit abondamment en ces succulentes et savoureuses primeurs qui, il y a si peu de temps encore, étaient le privilège des seules tables des riches. En temps normal, tous les légumes verts : haricots, pois, artichauts, pommes de terre nouvelles arrivent en telle quantité sur les marchés jusque de la moindre ville que le travailleur lui-même les fait entrer dans son alimentation courante. Et l'hygiène alimentaire y a largement gagné.
Si nous voulions passer en revue tous les produits dont nos industries ont besoin, la liste en serait longue : j'en montrerai le rôle dans l'organisation de notre industrie et le développement de notre production coloniale.
Déjà, on le voit, un courant s'est établi et chaque jour la contribution coloniale à nos moyens d'existence, aussi bien qu'à notre activité industrielle devient plus large et plus complète. Et cependant ce n'est là encore qu'un début et l'on entrevoit un avenir prochain où nécessairement cette part deviendra plus large encore à la condition toutefois que nous n'y mettions pas d'entraves. Car il faut bien le dire, si déjà quelques progrès sont accomplis, ce n'est pas à cause de l'aide que l'on y aura apportée et c'est bien malgré l'opposition latente d'un protectionisme excessif que l'on aura trouvé dans la propagation des méthodes nouvelles, des applications inédites et des produits encore ignorés.
C'est que le mal dont nous souffrons a des racines profondes et nous ne le détruirons que lorsque nous aurons pu assainir le terrain dans lequel elles puisent leur vie. Ce n'est pas le lieu d'examiner l'ensemble de la question sous ce jour particulier. Le sujet est trop important et les conséquences trop graves pour qu'il puisse être intéressant de l'effleurer sans se livrer sur ce point à une étude plus large. Mais du moins l'on me permettra de citer un cas d'espèce qui justifiera l'appréciation, qu'à priori, on pourrait juger trop sévère ou émanant d'un esprit chagrin, ce qui serait totalement contraire à la réalité des faits.
Le beurre de coco, dont il était question tout à l'heure, va nous montrer de quelle nature et combien graves sont les entraves que peut rencontrer chez nous le développement des industries qui ont pour origine des produits coloniaux et pour débouché l'alimentation de notre population tout entière.
Et d'abord qu'est cette graisse alimentaire ? Exclusivement le produit de l'expression de cette belle pulpe blanche et savoureuse que renferme l'opulente noix du cocotier. Lorsqu'on lui applique encore les modes primitifs de traitement on brise la noix, on extrait la pulpe et on la sèche au soleil. Ce procédé a le grave tort de permettre aux colonies microbiennes et aux moisissures de toutes sortes, de se développer à leur aise sur
ces quartiers de pulpe. Il en résulte des fermentations et des oxydations qui ont pour conséquence de développer les acides gras. C'est ce que l'on désigne d'un mot en disant que le produi rancit. Et c'est sous cette forme que des milliers de tonnes de ce produit sont débarqués, et avant la guerre encombraient les quais de Marseille.
Il existe des procédés de dérancissement et la séparation des produits malodorants étant à peu près complète, on peut obtenir un produit, du moins exempt de mauvais goût. Mais la noix de coco est mieux qu'un produit neutre. Elle a un goût fort agréable. Quiconque a goûté le karri fait aux Indes avec, comme base, la noix de coco fraîche en garde un souvenir délicieux... pour peu qu'il soit gourmet. Mais il y a plus encore. Ces produits qui s'oxydent sont les plus délicats, les plus précieux et ils sont détruits en pure perte. Cependant il existe un procédé qui assure à l'albumen de la noix de coco, au coprah, pour nous servir du terme commercial, sa saveur primitive en abolissant, par une stérilisation, toute les fermentations nuisibles.
Ce procédé je l'ai décrit dans une note présentée à l'académie '. Il donne des résultats remarquables en ce sens que l'on peut garantir au produit un degré de pureté initiale égal à celui de notre beurre de table.