CHAPITRE
Rôle de la production coloniale. — Elle doit être complémentaire de celle de la métropole. — Évolution dans la production. — Ses conséquences. — Causes de base de la colonisation. — Ses méthodes.
La nécessité de se pourvoir d'une façon régulière et normale en matières premières, base du développement de notre industrie, serait déjà, ainsi que nous venons de le voir, une raison suffisante pour que nous placions au rang de nos préoccupations les plus immédiates le souci de posséder des territoires qui puissent contenir ces sources de vie. Mais cette raison, pour impérieuse qu'elle est, est loin de se présenter comme la seule qui doive déterminer les peuples, soucieux de leur expansion et de leur force future, à se préoccuper de posséder des territoires dans les régions de grande production comme le sont les terres des contrées tropicales ou sub-tropicalcs. Et quelque puissante que puisse être cette cause il en est d'autres qui ont, elles aussi, un poids et une valeur considérables.
Avant que de les examiner, insistons encore sur la puissance que présente pour l'avenir la possession des terres des régions chaudes.
C'est une notion générale et que chacun possède que celle de savoir que le climat, cet ensemble de circonstances si mal définies et encore plus mal connues, se modifie peu à peu dans un sens nettement déterminé. Notre pauvre vieille terre vieillit. Elle se refroidit. Déjà la végétation et par suite la faune chassée des régions polaires, jadis pourvue d'habitants dont on retrouve les restes conservés, pendant de longs siècles, dans les glaces sont devenues complètement inhospitalières. Des fouilles importantes nous montrent, par des documents précis, tels que ces dessins inscrits sur les parois des cavernes du Tarn, récemment découverts, la présence, aux temps passés des grands fauves sur notre terre de France dont le climat sans cesse refroidi les a peu à peu chassés pour les conduire plus près de l'équateur. Et remontant plus loin encore nous trouvons dans les terrains houillers des empreintes très nettes de végétaux que nous sommes en droit, par assimilation, de considérer comme exigeant des températures élevées. Les couches sous-jacentes ont accumulé, pour notre sauvegarde, de larges provisions de matières, lignites, charbons, pétroles, dont la combustion nous permet de trouver, dans des moyens factices, le pouvoir de résister au froid qui nous menace et nous gagne.
Certes la vie humaine est trop courte pour que nous puissions, par nous-mêmes, suivre le développement constant de cette progression incessante et inéluctable du froid qui nous envahit. Mais ces transformations s'inscrivent sur le grand livre de la nature dans lequel nous apprenons chaque jour à lire plus clairement les enseignements du passé par les déductions du présent.
Et ces enseignements suffiraient déjà pour nous montrer que l'avenir immédiat est dans les régions plus chaudes du globe. Et puis notre civilisation qui progresse avec une vitesse que le temps accroît sans cesse, modifie notre façon de concevoir, de comprendre et de nous adapter aux circonstances nouvelles. L'ère des recherches et des découvertes grandit encore, non pas suivant une progression qui admettrait des déductions se propageant suivant une ligne s'éloignant d'un point de départ, mais suivant un cercle entourant chaque point duquel découlent, suivant d'infinis rayons, une foule, toujours accrue, de suggestions nouvelles encore et conduisant elles-mêmes à un nombre sans cesse plus grand d'affirmations. A mesure que le cercle des connaissances grandit celui des déductions s'accroît avec lui.
Aussi malheur aux peuples qui ne progressent pas. Ce qui était vérité hier ne le sera peut-être plus demain, et, dans tous les cas, deviendra insuffisant pour parer aux exigences croissantes de
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la science, de l'industrie qui en découle, de la vie qui s'en déduit.
La vie humaine est trop courte, disai-jc, pour que nous puissions assister à la modification des phénomènes biologiques naturels. Cependant,nous pouvons suivre cette évolution si nous prenons un exemple dans l'industrie qui se rattache à la production des végétaux que l'homme utilise.
Tout le monde sait ce que c'est que la culture maraîchère, cette production intensive des superbes légumes qui utilise les procédés les plus perfectionnés et les plus précis. 11 y a un quart de siècle, c'était tout autour de Paris, une ceinture large de deux ou trois kilomètres, où, sous une activité intense, il se produisait une quantité formidable de légumes d'un tel choix, d'une telle perfection que dans le monde entier on ne pouvait trouver de produits qui les puissent égaler. Chaque mètre de terre portait, chaque année, six ou huit cultures successives et donnait un rendement brut dépassant généralement dix francs.
C'était aux halles de Paris une activité intense. Dès une heure du matin toutes les rues adjacentes s'emplissaient d'immenses charrettes transportant des montagnes de légumes. La capitale, à elle seule, était incapable de consommer ces formidables quantités. Une grande part était groupée par des commissionnaires, soigneusement emballée et expédiée vers le Nord. La Suède, la Norvège, l'Allemagne, la Russie recevaient cha-
que jour des légumes venus sur le sol de Paris.
Quelles pouvaient être les raisons d'un semblable phénomène ? Elles résidaient, pour une bonne part, dans le talent, j'allais dire le génie, de nos maraîchers parisiens qui sont les maîtres incontestés de la production légumière, et pour l'autre dans les circonstances matérielles nées de l'agglomération parisienne jointe à la douceur relative du climat. Paris entretenait une cavalerie formidable alors que tous les transports ne se faisaient qu'au moyen de chevaux. De là une production énorme de fumiers qui étaient la base de la production maraîchère et le substratum sur lequel poussaient les légumes de choix. Mais que Ton ne s'imagine pas que ces fumiers ont surtout un rôle d'engrais. Leur valeur vient de leur pouvoir de produire, mieux que tout autre, par une fermentation active, une température élevée ; cette chaleur retenue au moyen d'un matériel spécial, cloches ou châssis vitrés, permet d'obtenir des récoltes à contre-saison, des primeurs. Telle était la base de la culture forcée.
Mais des causes inattendues sont venues modifier presque subitement les circonstances qui dominaient cette production. D'une part les moyens de locomotion se sont modifiés. Les tracteurs mécaniques ont remplacé les moteurs animés. La cavalerie a diminué dans des proportions énormes. Les maraîchers n'ont plus retrouvé les bases de leur production. En même temps, et précédant
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déjà ces circonstances, nos régions méridionales d'abord, et bientôt, tout notre littoral algérien, mieux desservis par les moyens de transport, ont pu écouler vers les régions septentrionales les produits de leur culture, qu'un climat, plus favorable encore, leur permet d'obtenir en tout temps. Et sur les bases de ces premières indications s'est édifié tout un vaste mouvement de production. Chaque jour plus perfectionnées, les cultures algériennes ont produit plus et mieux. Avant la guerre ces primeurs s'étaient déjà substituées aux produits maraîchers des environs de Paris et des trains complets aménagés avec des wagons isothermes transportaient, jusque dans le nord" de l'Europe, les légumes venus sur notre littoral algérien. La culture aidée par le climat meilleur est venue remplacer la culture forcée par le talent du producteur.
Bientôt les maraîchers de Paris transportant làbas et leurs semences et leur connaissance consommée de la production, feront de notre Algérie, que vivifieront de vastes retenues d'eau, le jardin de l'Europe mieux encore qu'elle n'était le grenier de Rome.
Un quart de siècle a suffi pour opérer cette transformation et nous faire assister aux causes et aux effets des modifications profondes qui s'accomplissent dans les moyens de production, sous l'influence de la science associée au développement des moyens de transports.
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Voilà posée et résolue, semble- 1- il, la question qui démontre l'utilité de possession de terres chaudes. C'est la provision d'avenir. C'est l'assurance de productions meilleures, plus abondantes, plus adaptées à nos besoins pour une longue période de temps. Et beaucoup de ces richesses sont latentes. Le sol insondé renferme dans son sein combien de valeurs insoupçonnées encore ? Qui eût deviné que, lorsque la claire vision de l'avenir du grand Jules Ferry nous poussait à donner à la Tunisie notre protection, nous nous assurions les plus riches mines de phosphates du monde ? Combien de temps sont restées ignorées les exploitations de fer, de plomb, de zinc de l'Algérie et de la Tunisie ? Et le sol lui-même, par les cultures possibles, assure aux terres que l'on croyait les moins fertiles une incalculable richesse.
Lorsque avec un sentiment d'ironie on nous abandonnait « les sables du Soudan où le coq gaulois secouerait à loisir ses ergots » on ne se doutait pas quel gage d'avenir on nous laissait acquérir. Le fleuve Niger, coulant ses eaux sur un parcours de 3.000 kilomètres, vivifiera des vallées immenses où des millions d'hectares nous livreront de riches récoltes. Ce sera notre Nil français.
Voilà donc une des raisons, la nécessité d'assurer l'avenir en productions, qui à elle seule justifierait déjà le besoin d'expansion sous la forme de colonisation dans les terres lointaines.
Mais les raisons de la colonisation sont complexes et ne peuvent procéder de ce seul point de vue. S'il en était ainsi elles seraient, seniblct-il à première vue, identiques pour tous les peuples d'Europe. 11 n'en est rien cependant. Les causes peuvent être toutes différentes. Elles doivent donc employer des moyens différents aussi bien qu'elles peuvent conduire à des résultats tout autres.
Il faut en effet partir de ce principe que : « la production coloniale doit être le complément de la production métropolitaine. » En examinant cet axiome de près l'on voit de suite que les conclusions seront nécessairement différentes pour chaque peuple colonisateur, chacun, en effet, ayant des aptitudes productrices qui peuvent s'éloigner de celles de ses voisins.
Trop souvent on a voulu comparer notre colonisation à celle de l'Angleterre. Elle n'est nullement comparable, car les bases n'étant pas les mêmes, aussi bien les points de départ que les buts à atteindre diffèrent essentiellement. Un examen rapide de la question la placera facilement sur sa véritable position.
L'Angleterre ayant un territoire inextensible et trop restreint par rapport à sa population, ne peut, par sa propre production agricole, assurer à ses habitants les bases mêmes de son alimentation. Elle est obligée de demander au dehors la moitié de la quantité de viande qu'elle consomme.
Ses céréales sont insuffisantes pour assurer la production, pourtant très réduite, de pain dont elle a besoin. Sa boisson dont la base est la bière ne peut être fabriquée avec la quantité insuffisante d'orge que produisent ses terres. Elle ne produit pas de vin. Voilà donc que la production de ces trois substances de base : viande, pain, boisson, ne peut être assurée sur son propre territoire. Dès lors que devait-elle chercher sur ses terres coloniales ? Le complément de sa production métropolitaine disons-nous. C'était la nécessité de posséder des colonies à climat pouvant, tout d'abord, permettre de produire pain, viande, boisson. L'Australie, les Indes et plus tard le Cap lui ont fourni ce complément indispensable.
En s'emparant de ces régions elle a donc accompli un acte de haute prévoyance économique et assuré déjà, à ce point de vue spécial, l'avenir de son alimentation.
Devions-nous suivre la voie qu'elle avait tracée ? Est-il juste de dire que parce que nous ne nous sommes pas emparés de terres produisant pain, viande et boisson nous avons fait fausse route ? Mais assurément non. Notre situation, à ce point de vue, diffère totalement de celle de l'Angleterre. Nous possédons un cheptel bovin de quatorze millions qui suffit à nos besoins ou à peu près. Nous produisons quatre-vingt-dix millions de quintaux de blé, ce qui nous assure notre pain quotidien et nous fabriquons cinquante millions
d'hectolitres de vin, ce qui nous permet d'exporter. Dès lors nous aurions commis une erreur si nous avions imité l'Angleterre. Et pourtant combien de délégués n'a-t-on pas, périodiquement, envoyé à Londres en apparence pour étudier les moyens de colonisation employés par les Anglais, en réalité pour offrir à quelques privilégiés, pontifes officiels de la colonisation, quelques missions grassement rétribuées. Fort heureusement leurs savantes études n'ont pas été suivies d'effets et sont restées dans quelques cartons de ministères.
Mais, me dira-t-on, et l'Algérie ? Elle semble donner un démenti flagrant à la théorie qui vient d'être énoncée. Simple apparence cependant. D'abord l'Algérie nous est échue non de propos délibéré mais par un ensemble de circonstances dont nous n'étions pas les maîtres et dont il semble inutile de rappeler la genèse. Ensuite sa production qui semble pareille à la nôtre en diffère assez sensiblement. Son blé ? Mais est-il un blé à farine ? Nullement. Le climat en fait un blé dur, riche en gluten et propre surtout à la fabrication des pâtes alimentaires. 11 fait concurrence aux blés d'Odessa et non aux nôtres. Son troupeau ? Mais l'Algérie nous fournit surtout des moutons dont nous manquerons car notre régime cultural ne comporte plus de vastes troupeaux d'ovins. Son vin enfin ? Il est complémentaire du nôtre, entre admirablement dans les coupages et au surplus
on s'attache de plus en plus à fabriquer des mistelles et des vins de liqueur. L'Algérie n'est donc pas une erreur économique pas plus qu'elle ne donne une entorse au principe de la théorie de la production complémentaire, plus haut énoncée.
Mais les raisons de la colonisation admettent d'autres causes que celles qui sont d'origine économique. Elles peuvent en effet être d'ordre politique ou social.
L'ordre politique comporte le besoin d'asseoir sa puissance et d'assurer les moyens de l'exploitation économique dont elle est le complément. La guerre nous a montré la force qui nous est venue de nos colonies. Notre armée coloniale qui nous a fourni un contingent de plus d'un million de sujets nous a montré le rôle considérable que pouvait jouer cette force. Et pourtant a-t-elle été assez niée, contestée, dénigrée même ? Je n'oublierai jamais avec quel scepticisme on accueillait la réunion d'une commission où nous discutions les bases de cette formation avec cet homme de volonté tenace, et de rare énergie, qui est devenu le glorieux général Mangin. Et avec quelle foi ardente il défendait sa thèse et avec enthousiasme nous l'approuvions, nous tous qui venions de rentrer de nos longues randonnées dans la brousse et qui savions la valeur, l'incomparable bravoure, et le dévouement sans bornes, de ces tirailleurs sénégalais que nous avions eus sous nos ordres. Nous savions déjà les services qu'ils étaient capables de
rendre. Les mères françaises devront garder à ces braves une éternelle reconnaissance car ils ont épargné, en versant leur sang, la vie de quelques-uns de leurs fils.
Et puis nous ajoutons au chiffre de notre population qui, proportionnellement aux autres puissances d'Europe, décroît d'une façon inquiétante, au point de nous avoir fait passer du deuxième rang que nous occupions en 1850, au septième, avec les quarante millions de population que nous comptions avant la guerre, nous ajoutons, dis-je, cinquante millions de population indigène qui nous apportent non seulement leur productivité, mais aussi leurs besoins et, par suite, assurent l'écoulement de nos produits manufacturés.
Enfin, au point de vue social nos besoins diffèrent totalement de ceux de l'Angleterre. Chez nos Alliés il y a trop-plein de population d'où besoin direct d'émigration. Puis il existe des cadets de famille qui doivent chercher des moyens nouveaux d'activité et à qui les territoires lointains offrent des ressources puissantes. Ces causes font que les sufets anglais se rendent dans les colonies avec l'objectif de s'y installer, d'y faire souche en y constituant une famille. Rien de semblable chez nous. Vouloir considérer les deux cas comme identiques est donc une erreur grave. Les conséquences qui découlent de conditions aussi dissemblables ne peuvent conduire à la même politique, aux mêmes méthodes et aux mêmes conclusions.
La colonisation est donc œuvre essentiellement variable. Edifiée sur d'autres bases elle doit procéder à l'aide d'autres moyens et il est dangereux de copier des systèmes qui ont pu, dans d'autres milieux, donner des résultats excellents et qui, cependant, transportés sur un terrain différent, conduiraient à un insuccès certain. C'est donc faire preuve d'incapacité et d'ignorance que de vouloir calquer les procédés qui ont pu donner dans d'autres pays des résultats favorables mais qui ne peuvent conduire qu'à des déboires si l'on veut les imposer dans des conditions sans analogie.
Différant complètement de l'Angleterre et par nos besoins matériels et sous le rapport social nous ne devons, à aucun prix, ni employer les mêmes méthodes ni, par suite, viser les mêmes territoires. Il nous faut donc improviser des méthodes et surtout les adapter exactement et à nos aptitudes et aux exigences de notre production.
Dès lors se pose la grave question de savoir ce que doivent être nos colonies et comment elles doivent être traitées par la métropole. Il faut dès l'abord bannir le principe qui dit qu'elles sont « faites par la métropole et pour la métropole ». Elles ne seraient plus que des terres vassales et ceux qui s'y rendraient ne pourraient être considérés que comme des ilotes ou des parias. Une semblable conception ne peut trouver crédit dans les temps modernes. Elle est non seulement injuste et illégale mais elle entraînerait la stérili-
sation de tout effort. Et cependant il n'est pas loin de nous le temps où des parlementaires protectionnistes osaient proposer d'interdire de créer sur le sol colonial « la transformation des produits, celle-ci devant être réservée aux industries nationales métropolitaines ».
C'est proprement dire que quiconque se rend dans les colonies se met hors la loi et peut voir l'essor de ses capacités, de ses aptitudes, de sa force créatrice, paralysé par une réglementation étroite, étriquée et à courte vue qui n'admet que les intérêts immédiats et directs de ceux qui habitent le sol métropolitain, sans doute pour la raison qu'ils ont dans leurs mains un bulletin de vote duquel dépend, sinon le bonheur de la nation, du moins celui du député élu, — ce qui n'est pas tout à fait la même chose, on voudra en convenir. Tant que l'horizon national sera borné par une vue à court foyer et d'une myopie dangereuse, tous les efforts qui pourront être faits se briseront contre des obstacles que ces vues trop obscurcies n'auront su éviter.
Il faut de toute nécessité que nous revenions à des conceptions différentes. Non, nos terres lointaines ne peuvent être considérées comme des terres vassales de la métropole et il doit s'établir entre elle et ses colonies une politique d'associations fondées sur les bases des décisions du 28 juin 1791 de l'Assemblée Constituante qui voulait que : « le commerce avec les colonies doit
être considéré comme une affaire de famille et comme s'il était fait entre deux régions d'un même pays. » Car il est impossible d'admettre que ceux qui s'en vont, pour le plus grand bien des intérêts vitaux de la Nation, porter au loin leur force, leur volonté, leur énergie et leurs capitaux ne trouvent qu'obstacles et difficultés à vaincre.
Que demandons-nous pour eux ? Rien d'autre que l'égalité devant la loi. Et il est inadmissible que la culture, que l'élevage, que l'industrie, que le commerce de la métropole soient, par tous les procédés, encouragés, soutenus, subventionnés même et que toute manifestation d'énergie portée sur nos possessions d'outre-mer n'ait pas droit aux mêmes prérogatives.
Peut-être me dira-t-on : mais contre quoi donc protestez-vous ? et peut-il être vraiment question de mesures qui ne soient profitables aux colonies? Il suffît de connaître les tendances des milieux protectionnistes pour savoir que ce danger existe et que de nos jours il menace encore d'écraser de son poids, dans l'œuf, les projets d'avenir d'une de nos plus jeunes colonies.
Je montrais, tout à l'heure, que les vins d'Algérie étaient admis sans protestations par les viticulteurs français pour la double raison que, pour une bonne part, ils étaient transformés en vins de liqueur, que pour l'autre ils servaient de coupages ou complétaient les rendements de récoltes
déficitaires. La production française qui est dans les bonnes années de cinquante millions d'hectolitres, en France, est tombée depuis le développement des maladies parasitaires de la vigne à quarante millions environ. Il reste donc une marge que l'on veut bien accorder à l'Algérie et à la Tunisie. Mais voilà que nos possessions du nord de l'Afrique se sont accrues du territoire du Maroc. Or le sol, le climat, la situation topographique de cette nouvelle possession conviendront admirablement, au dire même des experts les plus qualifiés, à la production du vin, et qui pis est à un vin dont la qualité, qui est fonction du climat, peut devenir excellente.
C'est, pensez-vous, une bonne nouvelle dont chacun doit se réjouir. Sur ces indications nous élargirons notre production nationale. Le commerce des vins dont si longtemps la France a eu le monopole trouvera, là, des ressources nouvelles. Il se créera des grands crus qui peut-être rivaliseront avec les vins du Gap et au total la colonie et le commerce général d'exportation y gagneront largement.
Détrompez-vous. En faisant ces hypothèses et ces déductions logiques vous avez compté sans l'esprit de clocher. Là encore il se trouvera sans doute des députés qui, comme pour le beurre de coco, diront : « Nous avons à la Chambre une majorité agricole. » Et cette majorité agricole n'étend pas ses vues au delà des barrières métro-
politaines. Elles sont infranchissables pour leurs préoccupations parce qu'elles le sont pour leurs intérêts immédiats.
Et ne pensez pas que ce soit là de simples vues de l'esprit, de pures suppositions. Nullement. La question est fortement discutée, et le moins que l'on veuille admettre c'est une limitation de l'extension du vignoble marocain futur. Vraiment on croit rêver quand on songe que de semblables mesures peuvent, non pas être appliquées, mais seulement venir à l'esprit. Avec Beaumarchais nous dirons : « Rions-en bien vite, de peur d'en pleurer ! »
Non, une nation grande et forte, qui sait prévoir un vaste développement économique ne peut édifier sa force sur de semblables conceptions. Elles sont indignes de son régime de liberté et elles ne sont pas conformes à son principe d'égalité. Car, que demandons-nous, nous autres coloniaux, pour nos colonies ? Rien d'autre que le principe d'égalité. Voyez ce qui se passe. Vous êtes producteurs de sucre de betterave. La cherté de la main-d'œuvre, les faibles rendements, les difficultés de la production font que votre bénéfice est réduit, et pendant ce temps le sucre de canne, produit sous le chaud soleil, avec une main-d'œuvre abondante et peu payée, revient à un prix infiniment plus bas que le coût du fret n'arrive pas à handicaper au point qu'il ne fasse une concurrence directe au sucre métropolitain.
Que va-t-on faire? En bonne logique on devrait s'efforcer d'améliorer tous les facteurs de la production betteravière : sélection, labours à tracteurs mécaniques, engrais plus abondants, puis outillages d'usine plus perfectionnés, syndicats de production et de vente, en un mot mise en œuvre de toutes les ressources que donnent la science, l'agriculture, le commerce. Ceci ce serait la logique, la raison même, et en même temps l'intérêt de chacun, sauvegardé. Mais que de peines à prendre, que d'efforts à accomplir. Aussi est-il plus simple et plus expédient de se contenter de protéger cette production nationale par des dispositions douanières.
C'est la détestable politique « du pain cher » et du sucre cher aussi. Et pendant ce temps nos rendements culturaux restent faibles, nos terres mal cultivées, nos usines mal outillées. Nous tournons dans le cercle vieux du renchérissement de la vie par la substitution, à la concurrence, des mesures de protection.
Mais alors, si protectionnistes nous sommes, restons-le jusqu'au bout, car on ne peut prétendre que seule une catégorie d'individus bénéficieront de ces dispositions au détriment de ceux qui sont en dehors.
A ce sujet je disais dernièrement ' :
Le mal vient de haut et de loin. Dès longtemps