‹ Notre force futureChapitre 8 sur 17 · Revue internationale de sociologie · texte numérisé non relu

Revue internationale de sociologie

nous aurions dû orienter autrement notre marché économique et savoir que nous ne devons pas élever autour de la métropole un mur de Chine qui exclue de nos préoccupations tout ce qui est au delà. De même que notre politique intérieure a toujours primé sur la politique mondiale, au point de nous conduire à de lourdes fautes dont nous portons, à l'heure actuelle, toute la charge, de même nous avons voulu limiter la France, donc les intérêts français, aux frontières métropolitaines. Grave erreur dont les conséquences pèsent déjà de tout leur poids sur la situation actuelle et seraient de nature, si nous n'y prenions garde, à compromettre tout notre avenir.

Gomment ceux qui édictent nos lois ne veulentils avoir de soins, de soucis, de tendresse que pour ce qui se passe sur notre territoire métropolitain ? Faut-il en rechercher la cause dans leur dévouement exclusif à ceux qui leur apportent leur bulletin de vote ? Ce serait exagérer que de leur en faire l'injure. Nous en trouvons une cause plus réelle, plus justifiée, et presque l'excuse, dans le fait que chez nous nos colonies n'ont pas dans les préoccupations de chaque jour la place qu'elles méritent, nous dirons même que nos intérêts les plus directs exigent qu'elles prennent.

Quoi qu'il en soit des fautes commises et des retards apportés au mouvement général d'expansion il est temps, plus que jamais, de se convaincre de la nécessité de trouver, dans nos colonies,

tout le complément de ce qu'utilisent nos industries et de ce qui pourvoit à nos besoins de chaque jour.

L'heure est grave, le moment est solennel, et tout à l'heure s'inscriront dans l'histoire des décisions qui pèseront, pour des siècles peut-être, sur la destinée des nations. Sachons profiter des résultats de tant de sacrifices consentis, de tant d'efforts supportés avec abnégation, et de tout l'héroïsme de la nation qui a, aux yeux du monde, affirmé sa vaillance et sa force par l'admirable élan de ses soldats.

A en juger par notre ligne de conduite antérieure, une inquiétude naît, un frisson de peur nous prend en songeant que si des fautes s'inscrivent dans nos revendications elles peuvent, d'un poids écrasant, peser sur la destinée de la nation tout entière. Disons-nous bien que la guerre ne sera pas terminée quand nous aurons mis bas les armes car alors viendront les discussions qui régleront l'avenir. Et nous nous trouverons en présence du formidable compte à solder. Quelle que soit la générosité magnifique de nos Alliés qui ont tenu à payer, avec cette largesse de vue, cette amplitude du mouvement généreux et beau qui caractérise les fils de la libre Amérique, l'aide autrefois accordée, il ne nous en restera pas moins une charge lourde.

On prévoit un budget qui atteindra douze à quinze milliards — peut-être plus encore, dit-on.

Le revenu de la fortune française y suffira-t-il ? Faut-il prévoir que pour avoir été victorieux nous léguerons à nos enfants, avec les deuils dont ils conserveront le souvenir et le culte, des charges qui, si elles sont trop lourdes, paralyseront leurs efforts et les écraseront de leur poids?

Non, tel ne va pas être notre avenir. Tel ne peut être l'horizon du jour nouveau qui se lèvera dans un rayonnement de gloire et qui devra être en même temps l'aurore d'une vie plus large née de conceptions meilleures, de moyens moins mesurés, de ressources plus abondantes. Et ces moyens, ces ressources, où les trouverons-nous ? Car les charges, chacun les aperçoit. Nos villes à reconstruire, nos fermes à rebâtir, notre cheptel à reconstituer, et qui pis est encore nos terres à remettre en état.

A-t-on songé que nos départements les plus riches ont un sol désormais ruiné ? 11 faut avoir parcouru les régions reconquises pour s'en rendre compte. Quelles angoisses nous prennent au cœur! Des tombes, des trous d'obus, des fondrières, le chaos ! Voilà nos belles terres des riches départements du Nord. Eh bien les fermes, on les rebâtit, le cheptel, on le reconstitue avec de l'argent, mais la fertilité de notre sol nous ne la rétablirons qu'avec des années ! Car il est des régions entières où la terre arable a disparu dans les profondes excavations alors que les roches sousjacentes ont surgi à la surface.

On prévoit que seule la forêt pourra utiliser ce chaos. Et nous voilà revenus à des siècles en arrière. On peut se demander dès lors comment ces régions retranchées de notre productivité pourront être compensées dans le taux nécessaire des récoltes.

Et alors le bilan s'établit ainsi : d'un côté charges nouvelles, lourdes à tout écraser. De l'autre productivité moindre et récoltes réduites. Je sais, on a dit : on demandera à l'ennemi un impôt de guerre énorme. Gompensera-t-il nos dépenses de guerre? On exigera même, a-t-on dit, que les prisonniers de guerre restent pour travailler à la reconstruction. On ira puiser dans leurs forêts le bois dont nous aurons besoin — chimères que tout cela. Et quand bien même ces compensations et bien d'autres nous seraient accordées, nous n'y retrouverons jamais l'équivalent de nos forces disparues.

Dès lors où le chercher ? car il ne faut se payer de mots. Il faut à tout prix voir clair et préciser la situation. En 1871 nous n'avions pas le choix des solutions, elles nous furent imposées. Il n'en est pas moins vrai que si nous ne savions pas au juste ce que nous perdions en abandonnant l'Alsace et la Lorraine, Bismarck savait, lui, ce qu'il prenait. Ses ingénieurs l'avaient renseigné. Pour nous, nous en connaissions si mal les conséquences que Thiers, à la signature du traité de Francfort, ignorait ce que nous perdions, au point de vue

minier et déclarait qu'en France le fer abondait et que « la prospérité de l'industrie métallurgique dans l'Est était une pure illusion ».

Les maîtres de forges allemands ont répondu à cette pensée quand ils ont dit dernièrement : « La Lorraine entière entre les mains de l'Allemagne constitue une indemnité de guerre et un affermissement pour la patrie allemande, et aussi la garantie d'une paix durable et un gage pour la sécurité de l'Europe ; si Ton néglige cette occasion, le peuple allemand sera, dans une guerre future, voué à la ruine. »

Ayons cette fois-ci plus de clairvoyance et disons-nous bien que la force future des peuples d'Europe réside pour une très grande part dans la nature, l'étendue, la richesse des colonies productrices de matières premières. Dès lors un double devoir s'impose à nous, c'est d'une part de nous hâter d'organiser d'une manière définitive toutes nos possessions lointaines et, d'autre part, de nous opposer de toutes nos forces à ce que la source de puissance, qui lui viendrait de là, soit rendue à l'Allemagne.

Si nous en doutons, écoutons les paroles qu'a prononcées M. Soif, ministre allemand des Colonies, à Munich, le 1" octobre 1918, daus une conférence sur « la Guerre et les Colonies ».

« Récupérer nos colonies est une tâche d'importance nationale qui ne peut être éclipsée par aucune autre. Avant la guerre, les pays tropicaux et sous-tropicaux

fournissaient 50 % de toutes les matières premières étrangères dont dépendaient nos industries. Les succédanés actuels ne peuvent pas suffire en temps de paix. « Sans colonies à nous, nous devrons rester dans un état de dépendance et à la discrétion des pays étrangers. Quand la guerre éclata,' nos colonies faisaient de bons progrès : nous étions à même de résister aux essais de monopole des autres États. Les traités commerciaux n'offrent pas de garanties ; dans les colonies françaises, l'égalité de traitement n'existait que sur le

papier.

« Le gouvernement impérial maintient fermement sa demande : le retour des colonies africaines et de celles des mers méridionales, et exige, en outre, un partage nouveau de l'Afrique, de nature a consolider nos possessions éparses. La Belgique, le Portugal et la France possèdent de grandes et excessives étendues de territoires. Nous ne voulons pas la part du lion. »

Bien mieux la Gazette de Cologne disait : qu'il serait encore préférable pour l'Allemagne de renoncer à l'Alsace-Lorraine plutôt qu'à ses colonies.

Nous sommes loin de la pensée de Bismarck qui poussait la France vers un mouvement d'expansion coloniale, disant que de la sorte notre pensée s'éloignerait de ridée de revanche et que, d'autre part, nous y dépenserions, ainsi, notre trop plein de force et d'activité.

Cette force et cette activité, nous les avons dépensées pour la conquête des territoires lointains. Mais ce ne fut pas en pure perte. Et c'est sous ces

efforts qu'est né notre admirable empire d'Outremer qui ne peut être comparé qu'à celui qu'a constitué le premier empire colonisateur du monde : la Grande-Bretagne. Le nôtre vient de suite après, comme étendue, comme situation, comme nombre d'indigènes qui l'habitent, en un mot comme puissance et promesse d'avenir.

Cet empire correspond-il à nos besoins, à notre faculté d'assimilation, à nos aptitudes, à notre savoir administratif : telles sont les questions qui se posent et qu'il importe de résoudre avant de pouvoir tirer des conclusions de notre situation dans le monde et des conséquences qui en peuvent découler.

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