CHAPITRE IV
Au lendemain de la guerre de 1870. — Institutions privées. — L'origine des grands voyages d'exploration. — Action civilisatrice de la France. — Abolition de Vesclavage. — Constitution du domaine colonial. — Ce qu'il devra être. — Son influence sur notre force productrice industrielle. — Nécessité de préparer la colonisation.
Nous étions au lendemain de nos désastres. La France meurtrie, mutilée, appauvrie, se recueillait. Résignée, elle ne l'était pas. Et s'il lui était interdit de jeter ses regards vers ces lambeaux de sa chair arrachés par la force, du moins toutes les pensées secrètes de ses fils se portaient vers le moment, qui viendrait nécessairement, où se rallumerait la guerre, libératrice cette fois. Et pendant ce temps il fallait préparer l'avenir.
Nombreux furent ceux que tenaillait le désir ardent de se consacrer à des œuvres fortes, préparatrices des grandes actions. Ainsi prit naissance l'organisation de cette phalange d'hommes, militaires ou civils, mais tous patriotes ardents aux
mêmes aspirations, à la même énergie, à la même volonté d'agir. Et puisque, sur l'heure, toute pensée de revanche devait être bannie ils songèrent à rendre au pays mutilé d'autres terres, d'autres provinces, d'où lui viendrait une force nouvelle.
Souvent quelque scepticisme accueillait les élans enthousiastes de ces apôtres. Et cependant avec quelle anxiété on suivait leurs efforts, avec quelle émotion on lisait leurs exploits aux régions lointaines et quelle joie, quelles ovations accueillaient leur retour.
Qui de nous n'a gardé le souvenir profond de ces grandes séances en Sorbonne où les ministres présentaient, à une foule frémissante d'un patriotique élan, celui qui avait su vaincre les obstacles, triompher des périls et rapporter à la France des territoires nouveaux, souvent vastes comme des Etats d'Europe, et avait élargi notre puissance dans le monde ? Ah les belles et réconfortantes séances ! Et que de vocations sont nées au contact des récits, si simplement exprimés, d'actions glorieuses où s'affirmait l'esprit fort, plein d'initiative, de décision, de volonté de notre race* Et si aux joies des résultats acquis se mêlait la tristesse du souvenir des compagnons morts à la peine, c'était gloire encore que ce sacrifice consenti à la grandeur de l'œuvre.
Et pour ceux qui étaient l'objet de ces inoubliables manifestations, c'était une récompense que de savoir que leurs efforts, que leur peine,
que leurs souffrances n'avaient pas été dépensés en pure perte puisque les foules vibraient à l'unisson de leur cœur, au récit de ces voyages et à la nouvelle des résultats acquis Puis c'étaient toutes les sociétés de géographie de province qui voulaient, à leur tour, saluer l'explorateur revenu des régions lointaines. Et de formidables tournées s'organisaient, et chaque ville entendait la bonne parole.
Si l'on totalise les résultats acquis, au cours du demi-siècle passé, de tous les voyages d'exploration accomplis dans le monde, on reconnaîtra aisément que la part la plus large revient à la France. Ce sera aussi la part la plus belle. Car la méthode d'exploration « à la française » s'affirme non seulement dans les résultats matériels, mais aussi, et surtout peut-être, dans les procédés employés et les conséquences morales qui en découlent. Jamais de déploiement de forces inutiles. Une simple escorte, trop faible pour faire naître la crainte, suffisante pour imposer le respect. Et puis une méthode sage et prudente, une avance progressive et non brutale. Des relations bienveillantes, des cadeaux largement distribués. Voilà pour les procédés employés.
Les résultats ? Une étude méthodique des contrées parcourues; d'abondantes collections d'échantillons ; un examen attentif du sol, du sous-sol, de la flore, de la faune, des conditions climatériques. Voilà pour le côté scientifique. L'étude des cou-
tûmes et des mœurs, des transactions commerciales ébauchées, des traités acceptés par les chefs ; telles étaient les conséquences politiques.
Ce sera une des gloires, et non la moindre, de la Troisième République, d'avoir su accomplir sans bruit, presque sans que le reste du monde s'en soit aperçu, une tâche considérable et dont la portée devra peser d'un poids énorme sur ses destinées futures. Elle a obtenu -ainsi dans le monde une place enviée et, par un singulier retour des choses, convoitée par ses ennemis qui ont regardé au début avec dédain ce qu'ils considéraient, dans l'obscurcissement de leur esprit, comme une tâche vaine, comme un don-quichottisme inutile. C'est ainsi qu'ils parlaient de notre œuvre de pénétration pacifique, de civilisation, de bienveillance envers les races inférieures, de secours apportés à leur dénuement et à leur détresse.
Car la caractéristique de notre œuvre c'est de n'avoir employé la force que lorsqu'il s'est agi de réduire la sanglante tyrannie d'un Béhanzin ou d'arrêter les massacres d'un Rabah ou d'un Samory. Elle n'a ressemblé en rien ni à l'ancienne domination portugaise dont les missionnaires euxmêmes s'entouraient de milliers d'esclaves travaillant pour accroître leur bien-être et la fortune des confréries. Ni non plus elle n'a jamais employé les procédés barbares que la brutalité allemande a élevés à la hauteur d'une méthode et d'une institution d'Etat. Ces procédés il faut les
connaître et des documents officiels parlent clair et bien haut. Je les dirai quand nous examinerons quel doit nécessairement être dans Favenirlesort réservé à la colonisation allemande. Quant à nous, notre influence s'honore d'avoir, toujours et partout, pris la défense des indigènes et d'avoir même souvent poussé cette méthode si loin qu'un excès de confiance, prématurée encore, nous a conduit parfois à des déboires qui ont pu même nous coûter trop cher : un des plus récents de ces exemples a été la constitution de tabors marocains qui, à un moment se sentant forts, se sont retournés contre la nation protectrice et trop confiante. Depuis lors, hâtons-nous de le constater, ces mêmes Marocains, réorganisés par une main ferme, nous ont donné des preuves de fidélité et de dévouement sur les champs de bataille de la grande guerre.
Partout nous avons secouru l'indigène. Partout nous avons fait nos efforts pour relever son état moral et pour l'affranchir d'un esclavage odieux. La fondation de Libreville, au Gabon, l'organisation des écoles indigènes en Tunisie, en Algérie, l'enseignement répandu en Indo-Chine, à Madagascar, en Afrique occidentale, en sont des preuves matérielles.
Quelques campagnes ont été nécessaires, disaisje. Elles n'ont jamais été dirigées contre les indigènes mais contre leurs oppresseurs. Qu'on se rappelle notre campagne du Dahomey organisée
uniquement en vue de la suppression des pratiques odieuses du féroce Béhanzin et des hécatombes périodiques qui décimaient la population. Bien peu ont gardé le souvenir de deux autres campagnes qui l'une et l'autre ont eu pourtant des résultats considérables. L'une d'elles consistait à réduire la puissance de Samory qui parcourait tout le Soudan Central, mettant des régions immenses à feu et à sang, égorgeant les faibles, emmenant de force les hommes pour grossir ses phalanges et ne laissant derrière lui qu'un désert vidé de sa population et pour longtemps rendu stérile par l'incendie. Ce fut un acte glorieux que celui qui détruisit cette force nuisible. 11 faut nous souvenir que celui qui de sa main captura le chef redouté fût le capitaine Gouraud à qui nous devons tant de victoires glorieuses. Deux ans plus tard, en 1900, Rabah à son tour tombait aux confins du Tchad. Et du coup s'écroulait l'œuvre de tyrannie de cet autre conquérant féroce qui pendant tant d'années avait désolé le Soudan Oriental.
Alors que pendant un siècle, l'abolition de l'esclavage n'avait été encore qu'un principe dont s'honorait, sans doute, l'humanité pensante, mais qu'elle avait été impuissante à faire respecter, avec la fin du siècle dernier, par le fait des actions vives et fermes de la France, ce rêve passait dans le domaine des réalités. Car tant que nous n'avons pas tenu sous notre autorité les ré-
gions centrales de l'Afrique nous étions impuissants à imposer notre volonté. Dans les contrées non soumises à l'influence européenne, les hordes musulmanes se livraient à leur aise aux incursions armées dans les zones fétichistes où elles prélevaient, par la force, les hommes, les femmes et les enfants d'un âge suffisant pour pouvoir marcher, tuant les êtres trop jeunes et les vieillards, marchandise inutile et encombrante. Alors se formaient les longues caravanes, troupeau humain réduit à une marche forcée au cours de laquelle les faibles tombaient et étaient abandonnés. Les plus forts seuls résistaient à la fatigue excessive, à l'alimentation parcimonieusement mesurée, aux mauvais traitements infligés.
Puis, aux confins des déserts s'organisait la grande caravane qui allait affronter l'horrible supplice de la traversée des vastes espaces. Combien succombaient en route? Quel nombre considérable d'êtres humains ont jalonné de leurs cadavres les âpres pistes du Sahara ? Qui le dira jamais? Ceux qui plus robustes arrivaient à gagner la ceinture d'oasis qui borde au sud le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, étaient clandestinement introduits et vendus aux chefs des agglomérations des régions sahariennes. Notre administration n'a cessé de lutter contre cette pratique odieuse mais, il faut le reconnaître, elle était impuissante à l'abolir tant qu'elle n'a pas tenu sous son pouvoir les centres où s'opéraient le prélèvement et l'organisa-
tion des grandes caravanes. Se trouvant en présence du fait accompli il ne lui restait plus que le moyen de libérer ces hommes et ces femmes pour constituer des villages autonomes. Tâche ardue car ce troupeau humain ne savait vivre sans maître. Aussi n'est-il pas éloigné de nous, le temps où la pratique du transport des noirs et leur vente clandestine était courante dans tout le sud de notre Afrique du Nord.
J'ai gardé le souvenir d'un incident caractéristique auquel j'assistai il y a de cela une vingtaine d'années. J'étais à Ghardaïa, dans le Sud algérien. Nous déambulions, le soir venu, mes compagnons et moi, dans l'oasis. Soudain déboucha une grande caravane de chameaux dont les télis, qui chargeaient leur dos en façon de besace, semblaient démesurément gonflés. En passant près de la caravane, un de nous, machinalement, frappa d'un coup de badine un de ces sacs. Un cri s'échappa. Arrêter la caravane, la conduire au bureau de l'autorité militaire fut vite fait. Et lorsque les sacs furent tous ouverts, nous comptâmes trente et un jeunes noirs que je photographiai le lendemain. Document précieux que j'ai soigneusement conservé.
Aujourd'hui, si la traite existe elle n'est plus que d'une pratique singulièrement réduite et, dans tous les cas, l'odieuse grande caravane à travers le désert est à jamais supprimée.
Connaît-on dans le public l'énorme portée mo-
raie qu'a eue notre action civilisatrice dans toutes les régions où nous avons exercé notre influence? Ce n'est faire injure à personne que de dire que cette page de notre histoire est trop peu connue et l'on est assez enclin à considérer comme un cliché sans valeur l'expression d' « action civilisatrice » qu'il est juste d'attribuer à notre œuvre de pénétration dans les régions nouvelles.
Il était utile de la rappeler, semble-t-il, car elle montre la portée de nos actes qui, s'ils ont le privilège de nous assurer un empire immense, n'ont pas été pour cela dépourvus d'une part d'idéalisme dont il est le propre de notre race, d'entourer même les entreprises donnant des résultats d'ordre essentiellement pratique.
Le rôle des initiatives privées ou de groupements patriotiques, tels que le comité de l'Afrique française, fut considérable et il est remarquable que si les résultats acquis forment aujourd'hui un tout cohérent, et non seulement plein de promesses pour l'avenir, mais déjà de réalités concrètes, c'est à cette action qu'on le doit. La France a le droit, là encore, de s'enorgueillir de l'œuvre accomplie par ses enfants. Sous la pression des événements qui pesaient si lourdement sur ses destinées, ils ont voulu lui redonner un éclat de gloire, un droit à la reconnaissance du monde, pour avoir porté au cœur des régions barbares les lumières de la civilisation, et avoir accompli un relèvement matériel par les puissants gages
d'avenir dont ils sont venus lui apporter les certitudes.
L'exemple du précurseur que fut Jules Ferry, la parole chaude et vibrante du grand colonial qu'est Eugène Etienne, ont accompli le miracle de créer des vocations coloniales au milieu même de l'indifférence populaire pour les entreprises lointaines et, qui pis est, avec le manque absolu de direction et d'encouragement venu des administrations publiques et du gouvernement luimême.
On connaît mal les efforts que durent faire, pendant de nombreuses années, certains de nos explorateurs, pour obtenir la faveur de maigres et insuffisantes subventions. L'échec, l'anéantissement de certaines missions d'explorations est, pour la plus grande part, imputable à l'insuffisance des moyens matériels mis à la disposition de ceux qui, abandonnant une vie facile, s'arrachant à l'affection de leurs familles et de leurs amis, s'en allaient courir l'aventure, glorieuse peut-être, mais le plus souvent restée obscure et ignorée. Ils s'en allaient pourtant dans des contrées totalement inconnues chercher, pour le plus grand bien de la patrie et de l'humanité, une contingence nouvelle apportée à la science en même temps que de vastes espaces soumis à notre influence.
Pour certains les joies du retour ont été la belle rançon du dur labeur qui, le plus souvent, a laissé son empreinte profonde sur l'être qui l'avait sup-
porté et en ont abrégé les jours. 11 est à faire le livre qui reprendrait l'histoire de chacun de ceux qui ont consacré ainsi le meilleur de leur vie pour apporter à la patrie, meurtrie alors, un rayon nouveau de renommée et de gloire.
Aujourd'hui que l'œuvre est achevée, et clos à jamais le grand livre où se sont inscrites, à chaque page, les actions viriles des découvreurs de mondes, on constaterait non sans tristesse le sort de ces ouvriers de la grande tâche d'hier. Presque tous ont disparu déjà. Et rien n'a, dans l'esprit public, perpétué leur souvenir. En ces temps de statuomanie où de simples fonctionnaires, qui ont consciencieusement rempli leur tâche, sans doute, mais dont le nom s'efface bientôt du souvenir, ont sur des places publiques de la capitale leur statue ou au moins leur buste, rien ne vient perpétuer la mémoire de ceux qui ont, dans de généreux élans, sacrifié leur vie pour préparer ce qui sera notre plus grande force future.
11 n'est pas de plus bel exemple que celui qui nous vient de Foureau que l'on peut considérer comme un des plus grands explorateurs modernes. Ses travaux, ses mémoires, ses livres laissent de ses grands voyages une trace lumineuse. Ayant débuté à ses côtés, dans la vie de voyageur, j'ai pu, mieux que tout autre peut-être, suivre ses efforts, en mesurer l'étendue et en supputer les conséquences. J'ai dit déjà quelles difficultés matérielles il eut à vaincre pour obtenir le droit
de se'consacrer à une œuvre nationale et aussi l'insuffisante récompense qui l'attendait après la tâche accomplie.
C'est miracle que, malgré tant de difficultés qu'il a fallu vaincre et qui procédaient de l'insuffisance de moyens accordés aux entreprises d'exploration, l'on soit arrivé cependant à former, des pierres éparses que tant de collaborateurs ont apportées, un édifice formidable qui place la France, presque malgré elle, pourrait-on dire, au second rang des peuples colonisateurs du monde. Et cependant, nous l'avons vu, nous n'avons été conduits à l'accomplissement de la tâche par nulle action directrice autre que celle venue de l'initiative privée. Nous préparions, ce faisant, notre avenir au double point de vue de nos besoins économiques et de notre force politique dans le monde.
Si nous partons de ces bases il sera aisé de démontrer que les territoires que nous possédons peuvent correspondre très exactement à nos besoins et par cela même assurer à notre développement industriel l'avenir le plus brillant. Mais pour arriver à^ce résultat deux conditions sont indispensables. Elles sont le corollaire l'une de l'autre. Il nous faut d'une part organiser notre domaine colonial et de l'autre préparer les hommes qui sont destinés à tirer parti de cette organisation même.
C'est ce que j'examinerai dans les chapitres sui-
vants. Mais il convient, avant tout, de préciser les raisons qui font de nos territoires lointains les terres qui correspondent le plus exactement à nos besoins. Il découle de ce qui a été dit que pour qu'il y ait harmonie entre la production métropolitaine et celle des colonies, que l'une doit être complémentaire de l'autre. Encore fautil s'entendre sur la portée de cette suggestion et pour le faire, avec autant de clarté et de précision qu'il est possible, prenons des exemples :
Il résulte d'études récentes que le sorgho ou mil, cette grande graminée qui est le jfond de la culture de tout le Soudan a, pour le bétail, une valeur alimentaire telle, qu'elle dépasse d'un dixième celle de l'avoine, autrement dit que 110 kilogrammes d'avoine peuvent être représentés par 100 kilogrammes de sorgho. Or notre Afrique Occidentale française en produit environ 15 millions de quintaux qui pour une part sont utilisés pour l'alimentation des indigènes. Que des instructions soient données, et nous en avons les moyens, et notre Soudan doublera ou triplera sa production. Et ce sera alors 25 ou 30 millions de quintaux qui pourront être importés. Mais alors dira-t-on : que deviendra notre culture d'avoine ? Or, notez qu'avant la guerre le prix du sorgho était à peine la moitié de celui de l'avoine. Dès lors que répondre à cette question, sinon que la culture de l'avoine sera nécessairement réduite et fera place dans l'assolement à d'autres cultures de
céréales, blé ou orge, dont nous ne produisons pas assez. Mais empêcher l'importation du sorgho pour la raison que ce produit, plus nourrissant et meilleur marché, peut entraîner la modification du plan de culture ordinaire de nos producteurs, c'est paralyser tout progrès et imposer à la masse un renchérissement des denrées nécessaires à la vie.
Trop de fautes ont déjà été commises dans ce sens et le protectionnisme outrancier dont nous souffrons est la cause la plus directe du renchérissement de la vie et l'entrave la plus effective à tout progrès A ce compte et pour pousser les choses jusqu'à l'absurde, pour apporter plus de clarté au raisonnement, supprimons le coton qui concurrence le lin, les huiles qui ont détruit la production faite sur notre sol, les légumes et les fruits importés de l'Algérie, etc., etc. Et que l'on ne croie pas que j'invente des exemples invraisemblables. 11 a été fortement question de frapper de droits les oranges, les bananes, les citrons, parce qu'ils font concurrence aux fruits produits sur notre sol !
Tant qu'un semblable esprit présidera au règlement de notre vie économique ce sera la négation du progrès par la stagnation dans la routine. C'est une prime donnée à tout ce qui entrave le développement de l'agriculture, du commerce et des conditions meilleures d'existence.
Mais, dira-t-on : Vous ne voulez voir qu'un côté
de la question : la production coloniale ? Nullement, car il faut se pénétrer de. l'idée que l'on n'arrête pas le progrès, on peut le retarder et c'est une faute dont le peuple qui met ces entraves supporte lourdement les conséquences, mais on ne le détruit pas. Il se développera quand même, ailleurs, au détriment de nos intérêts. 11 faut en effet entrevoir le moment où, grâce aux moyens de communications qui se perfectionnent, les distances n'entreront plus en ligne de compte que pour un coefficient de plus en plus réduit. Dès lors chaque partie du globe produira ce que son sol, son climat, ses conditions économiques la rendront le plus apte à produire. Nous allons, quand même, vers la spécialisation. Et de même que j'ai montré que la culture forcée des végétaux, qui était une nécessité quand les moyens de transport étaient encore primitifs et qui disparaît de plus en plus lorsqu'elle est obligée d'employer des moyens dont le coût n'est pas rémunéré par la valeur produite, de même il faudra laisser à chaque contrée, à chaque région le soin de produire ce qui y vient le mieux, au meilleur marché et donne des résultats les plus avantageux.
Si l'on veut bien se pénétrer de ce principe, dont rien ne saurait détruire les bases, on comprendra de suite la nécessité de la production coloniale. Ce n'est donc que sous ces réserves, qui élargissent singulièrement les vues, qu'il faut comprendre le principe de la production complémen-
IOcS NOTRE FORCE FUTURE
taire de ce que nous donne la culture métropolitaine.
Dès lors le champ est vaste. Sur huit milliards environ de marchandises que nous importions avant la guerre, le quart au moins, abstraction faite des produits des mines, est représenté par des produits dits « coloniaux ». Sur cette quantité importante nous ne produisons encore que cinq cents millions environ. Il reste, on le voit, une marge énorme pour la progression de cette importation telle qu'elle était avant la guerre et elle devra nécessairement s'accroître. Elle s'accroîtra par le développement de notre industrie et aussi par l'augmentation des besoins qu'aura créés la guerre elle-même.
C'est ainsi que, pour ne citer qu'un exemple, il nous faudra une quantité formidable de bois. Où la prendre ? Dans la région du Nord et de l'Est il ne restera pas un arbie debout dans toute la zone qui fut le théâtre des combats. Partout en France, en raison des besoins croissants imposés par les hostilités, par la nécessité aussi de remplacer, même dans l'industrie, le charbon par le chauffage au bois, on aura exploité nos forêts jusqu'au delà des règles habituelles des coupes. Tous les vieux arbres appelés « réserves » auront été abattus. Toutes les forêts privées qui, chez nous, et c'est une grave erreur, ne sont régies par aucune règle d'exploitation, auront été raséesjusque dans les Landes qui, de stériles qu'elles étaient,
sont devenues, grâce à Bremontier, un des coins les plus riches de la France, le « pin d'or » a été abattu sans mesure. Car d'autre part les propriétaires ne trouvaient plus la main-d'œuvre nécessaire pour récolter la résine que l'on voyait partout déborder les pots et se perdre, malgré le prix élevé de la térébenthine, et de l'autre le prix inusité du bois, l'impérieux besoin de produire, en hâte, des étais de mine et de sape, des poteaux télégraphiques et des traverses de chemin de fer pour les voies nouvelles, hâtivement construites, ont incité les forestiers à faire une part plus large à l'abatage.
Et nous entrerions, faute d'y parer de suite, par des moyens radicaux, dans cette période dangereuse où l'équilibre entre la consommation et la production est rompu. Alors la dégression commence. La dénudation s'opère. Les collines se dépouillent bientôt de l'humus, lentement amassé. Partout le ruissellement de l'eau de surface que rien ne retient plus s'accentue. Le sol s'appauvrit, s'assèche, le climat, lentement, se modifie et nous conduit par l'épuisement des réserves, vers la stérilisation du sol.
Ce qui s'opère ainsi dans le temps on peut le constater dans l'espace. J'ai vu, partant des riches et luxuriantes forêts de l'équateur, la végétation diminuer progressivement à mesure que l'on s'avance vers l'intérieur des terres africaines. Les arbres qui formaient le massif intense de la
grande silve, tant de fois décrite, ne sont plus qu'épars. Le feu, que les indigènes allument périodiquement pour détruire les chaumes desséchés des grandes herbes de la plaine, chasser à leur aise l'abondant gibier et voir de vertes et tendres repousses former l'aliment de leurs troupeaux, a atteint la forêt. Il en a attaqué les confins d'abord. Puis il a pénétré dans le massif, asséchant déjà les arbres moindres qui, au prochain feu, seront l'élément de l'incendie plus intense, plus cruel encore. Et ainsi, peu à peu, avec la succession des ans, la grande végétation s'éteint. La brousse remplace l'intense forêt. Çà et là émergent quelques grands arbres qui élèvent vers le ciel de grands bras noircis comme pour implorer pitié. Ils disparaîtront bientôt à leur tour. Et l'homme primitif, antagoniste des forces vives de la nature aura, dans l'inconscience de ses actes, dans l'imprévoyance absolue de l'avenir, dans l'insouciance des lendemains, été la cause initiale de la formation des déserts. Alors viendra l'heure où les quelques arbres qui restaient encore seront abattus pour pourvoir aux besoins de construire des demeures, des instruments aratoires, et aussi fournir le bois nécessaire pour cuire les aliments. Et l'on voit sur les marchés des villages les femmes, accroupies sur le sol, présenter devant elles quelques petits tas de bois rabougri, tordu, informe. Ce sont les dernières racines des derniers arbres. Ainsi sont nés les déserts. L'on objecte parfois
que rien ne le démontre puisque l'on ne trouve pas dans le sol la preuve inscrite. Je viens d'en donner la raison. Encore que cependant l'affirmation naît du fait que, parfois, dans le Sahara où se trouvaient tant de vestiges de la présence de l'homme, aux temps préhistoriques, par les abondants ateliers d'instruments de pierre que Ton y découvre, l'on trouve parfois des fragments de bois silicifié, témoignage irréfutable des anciens peuplements forestiers.
Ceci est pour montrer, par cet exemple poussé aux dernières limites, les conséquences funestes, le danger, que nous fait courir l'exploitation excessive de nos bois. 11 nous faudra à tout prix nous ressaisir. Limiter ce déboisement par une réglementation précise sera peut-être une nécessité. Et c'est le rôle de l'Etat de s'ingérer partout où l'intérêt général est enjeu. Ce n'est pas sans raison que l'on a dit que « la liberté individuelle doit cesser là où la liberté générale commence à souffrir ».
Une réglementation judicieuse peut, dans ce cas, être salutaire. Nous en avons, en la matière, une preuve patente. En Algérie le sol forestier est resté domaine privé. Bien vite les coupes intenses ont détruit les massifs de cèdres séculaires et de chênes énormes. Là aussi les pentes se sont dénudées et la sécheresse s'en est accrue. En Tunisie au contraire on décréta que tout massif forestier était domaine de l'Etat. Protégée, replantée en
certains points, la forêt s'est accrue, la terre s'est fixée, les abris se sont créés et le climat, peu à peu, va s'acheminant vers des modifications dont le temps accusera les progrès.
Et cependant, dira-t-on avec raison, nous aurons, après guerre, plus besoin que jamais d'un stock formidable de bois. Où le prendre ? La réponse est facile et nette. Dans nos colonies tropicales.
Nous possédons en Afrique et en Asie des réserves qui pour ne pas être inépuisables, car nous venons de voir que tout est périssable sous l'action incessante de l'homme, peuvent nous assurer de formidables produits. En les exploitant avec méthode c'est pour toujours un approvisionnement que l'on peut sans nulle exagération indiquer comme dépassant nos besoins nationaux. A nous d'en réglementer à temps l'exploitation et au besoin d'en limiter l'exportation vers d'autres centres de consommation.
Le colonel Houdaille qui étudia avec précision les possibilités de rendement des forêts de la Côte d'Ivoire donna sur ce point des indications précises qui sont rassurantes pour l'avenir. Dans une récente conférence l je disais à ce sujet :
Les bois constituent, dans les grandes forêts de la côte, une richesse considérable. Le colonel Houdaille estime à 80 mètres cubes la quantité
1. L'Afrique occidentale française, Bulletin de la Société d'Encouragement ù l'Industrie nationale. Juin 1918.
de bois d'œuvre équarri sur vives arêtes, que pourrait fournir un hectare dans les parties les plus riches. La moyenne serait d'environ 50 mètres cubes. Or la forêt a une surface d'au moins six millions d'hectares. On pourrait donc obtenir le chiffre fantastique de 300 000.000 de mètres cubes de bois équarri représentant, au prix du sapin (alors qu il s agit d'acaj ou et d'autres essences précieuses), au moins 50 francs le mètre cube, soit une valeur de 15 milliards. La France peut trouver là de puissantes réserves d'avenir.
Voilà pour la Côte d'Ivoire. Mais nous pourrions en dire autant de la région littorale du Gabon- Congo qui renferme tant d'essences précieuses d'ébénisterie et de construction; de l'Indo-Chine dont les forêts sont en grande partie peuplées de thek qui, comme on le sait, est le bois type de la construction navale. Encore, pour fournir des ressources forestières un peu moins puissantes, la Guyane et Madagascar offrent de grandes réserves.
Voyez jusqu'à quel point, et sous ce seul rapport spécial, l'avenir est rassurant. C'est le moyen de parer à tous nos besoins, de réparer tous nos dommages de guerre, d'alimenter notre industrie et de construire une flotte dont nous avons si grand besoin. Et, cependant, nos forêts nationales se reformeront et pourvoiront à la réparation de notre domaine sylvicole dont le rôle climatérique est indéniable.
Mais ces résultats nous ne les atteindrons qu'à
une condition, c'est que les bois coloniaux d'une valeur industrielle intrinsèque, souvent très supérieure à celle de nos bois indigènes, ne soient pas systématiquement bannis des coutumes de la construction moderne. Précisons. L'acajou de la Côte d'Ivoire valait avant la guerre environ 90 francs le mètre cube. Le chêne atteignait facilement 130 à 150 francs. Vous en déduirez que si vous avez à faire construire une porte, une boiserie d'appartement , une bibliothèque, vous aurez bien meilleur compte à la faire faire en acajou qu'en chêne? Erreur. L acajou colonial n'étant pas prévu à la série de prix et par suite non admis aux cahiers des charges, est abandonné, comme tarification, au bon plaisir de l'entrepreneur. Aussi ne soyez pas surpris si le prix en sera, dans l'application, un bon tiers plus élevé que celui du chêne.
Il faut que cela change, on eji conviendra. 11 faut que nous ayons le droit de puiser dans tant de réserves de toutes natures qui de tout temps auraient pu répondre à nos besoins mais qui, à l'heure actuelle, deviennent une nécessité absolue.
Notre œuvre coloniale, considérable quant aux bases acquises, n'a pas encore porté ses fruits. Elle reste latente. Et il en est ainsi parce qu'elle est surtout le résultat d'efforts individuels et non d'une volonté, d'une décision nationale. Nous sommes dans la situation d'un pauvre à qui soudain échoit un héritage et qui non préparé à eu tirer parti, à en jouir au mieux de son bonheur, le gas-
pille sottement ou même le considère comme une charge parce qu'il dérange sa petite vie ordinaire.
Nous sommes riches de notre force coloniale, puisamment riches même, mais il faut et que nous le sachions et surtout que nous appliquions les méthodes capables d'en tirer le meilleur parti.
Mais cette affirmation de richesse est tellement contraire aux idées courantes qu'il n'est pas suffisant de l'affirmer. Il faut un exemple, encore pris au hasard, pour en démontrer la réalité.
Examinons donc la question plus au fond. On nous dira: nous n'avons pas de trop plein dépopulation. Nous serons, après les hostilités, plus réduits encore puisque tant de nos enfants auront hélas ! payé de leur vie leur héroïsme. On ne peut contester la valeur de ces affirmations et elles seraient sans réplique si toute la colonisation n'était basée que sur la mise en valeur des terres lointaines par les bras des émigrants. Mais telle n'est pas la méthode qui se présente à nous. Pour être celle des Italiens, des Espagnols, des Anglais même, elle ne doit pas être nécessairement la nôtre. Nous l'avons vu, ce dont nous avons besoin ce ne sont pas de terres placées sur les isothermes de nos régions puisque nous ne pouvons songer à nous livrer, au loin, aux mêmes productions que celles qui caractérisent nos cultures européennes. Il n'y a pas à songer un seul instant à transporter nos méthodes et nos procédés de culture sur nos terres coloniales. Ce but a été envisagé cependant,
116 ISOTRE FORCE FUTURE
il faut en convenir. Ça a été une erreur dont il a fallu se hâter de revenir. Tout au contraire donc, ce vers quoi nous devons tendre nos efforts c'est de produire toutes les matières que seules les régions chaudes peuvent fournir.
Dès lors les régions équatoriales, tropicales et subtropicales sont celles qui conviennent à nos besoins. Et c'est précisément sous ces latitudes que se trouvent placées toutes nos possessions coloniales, ainsi que nous l'avons vu déjà. Mais des productions différentes exigent des connaissances, des méthodes, des aptitudes différentes. 11 ne s'agit pas de s'adonner à des cultures directement obtenues par les soins du petit agriculteur cultivant lui-même, travaillant de ses mains. Ce qu'il faut ce sont de vastes exploitations où l'Européen n'a. qu'une direction. Ces directeurs d'entreprises diverses ou d'exploitations agricoles seront donc peu nombreux par rapport à la masse des travailleurs qui seront des indigènes.
On a, non sans raison, divisé les possessions lointaines en colonies de peuplement et en colonies d'exploitation. Ce sont ces dernières qui correspondent à nos besoins autant sous le rapport du faible nombre de dirigeants qu'elles comportent qu'en raison de la nature des produits qu'il s'agit de fournir.
Il est donc inexact de considérer que nous ne saurons trouver le nombre de colons nécessaire pour la mise en valeur de nos possessions d'outre-
mer. Il ne s'agit pas en effet de les peupler mais de les mettre en exploitation à l'aide de la maind'œuvre indigène dont les efforts seront très exactement dirigés par des chefs d'exploitation qui doivent, par fonction, être très au courant des méthodes qu'ils auront à suivre.
Ce rôle de dirigeant convient admirablement à nos aptitudes. Ce serait une erreur de croire qu'après les hostilités on trouvera peu d'individus consentant à aller occuper les postes qui leur seront offerts. Tout au contraire chacun de nous constate le nombre élevé de demandes qui sont faites dans ce sens. Chaque conférence, chaque article technique publié, nous valent une quantité de demandes pour après guerre. Elles émanent de militaires sous les drapeaux qui déclarent « qu'il leur sera impossible après trois ou quatre ans passés dans les tranchées de revivre la vie monotone et sans horizon, comme sans avenir, des bureaux ». Ils veulent partir aux colonies, car la vie y est plus large, plus facile, et des émoluments plus forts leur permettent d'envisager l'avenir avec moins d'inquiétude.
Il n'y a donc pas de doute, il se produira, tout à l'heure, une poussée vers les colonies. Il faut la prévoir. Il faut songer aussi à lui donner une direction, une forme déterminée, car à tout prix il faut que ceux qui iront accepter les conditions de cette vie nouvelle réussissent. On leur doit aide, protection et surtout direction. Si ce mouvement
de colonisation est bien dirigé il peut donner des résultats dont la portée et les conséquences sont incalculables. Dans le cas contraire c'est le désastre. C'est la ruine de nos entreprises coloniales amenée par la conséquence des insuccès personnels.
Peut-on laisser à chacun le soin de préparer son avenir, de diriger ses efforts, de s'instruire, en un mot de se « débrouiller » ? Ce serait absurde que de le prétendre. Comment admettre en effet qu'alors que pour toutes les sciences nous avons en France un enseignement technique, encore certes très insuffisant, mais qui progresse cependant, rien ne sera fait quand il s'agira des entreprises coloniales? Ce serait appliquer encore et toujours le principe des deux mesures, cruellement inégales, du tout pour la métropole, rien pour les colonies, qui n'a que trop duré.
Alors, quoi, dira-t-on ? La colonisation officielle ? Oh ça, non. Elle a donné toute sa mesure et tous ses effets en Algérie. Elle y fut en effet appliquée pendant une période assez longue pour que l'on en ait pu suivre les conséquences et étudier les résultats. L'expérience fut concluante et négative.
Les lois de juillet 1845 et de septembre 1847 réglementaient les conditions d'octroi et de jouissance de ces concessions. Elles étaient accordées par lots de vingt-cinq hectares et seulement dans des conditions tout à fait exceptionnelles portées
à cent hectares. C'était tout à fait insufûsant pour pouvoir se livrer, dans des conditions normales, à l'exploitation de terres non encore défrichées où un eflort considérable était nécessaire pour les amener à la production rémunératrice. Accordées à la faveur elles éloignaient, du coup, la catégorie la plus intéressante des colons, ceux qui n'avaient d'autre recommandation que leur connaissance agricole. Aucune limitation de temps n'était imposée en ce qui concernait l'obligation de la mise en culture. Aussi ces concessions furent-elles réclamées et obtenues par des profiteurs de faveurs administratives qui comptaient tôt ou tard tirer parti de ce cadeau ne leur coûtant que quelques démarches.
Une nouvelle loi édictée en avril 1851 modifia les conditions primitives de concessions et de jouissance. L'étendue put en être portée à cinquante hectares. Aucun cautionnement n'était exigé et le concessionnaire pouvait disposer de son bien, l'hypothéquer ou même l'aliéner. Ce fut la porte plus largement ouverte encore au favoritisme et aux spéculations.
Les concessions accordées dans de semblables conditions n'ont jamais donné de résultats favorables. L'expérience en a été faite à nouveau sur d'autres territoires. Les résultats ne furent pas meilleurs.
Sur le rapp'ort d'un gouverneur qui fut frappé de la productivité du caféier en Nouvelle-Calé-
donie, sans doute parce que ignorant de tout principe de technique agricole il voyait pour la première fois des plantations de ce genre, sans plus d'étude, sans consulter aucun spécialiste, on eut l'idée d'organiser un essai de colonisation agricole dans cette possession lointaine. Une brochure, distribuée à profusion, vantait la salubrité, très réelle d'ailleurs, du climat, les facilités données à la vie, et enfin les avantages considérables que l'on pouvait retirer de la culture du caféier qui, disait-on, en trois ans pouvait assurer des revenus élevés et cultivé, même sur une faible surface, pourvoir largement aux besoins d'une famille.
Toutes facilités étaient accordées. Tl suffisait de faire la preuve de la possession d'une somme de 6.000 francs pour obtenir un titre de propriété et avoir droit au transport gratuit. Cette publicité ne manqua pas d'amener des candidats. On accepta tous ceux qui se présentèrent. On en transporta ainsi une centaine. J'ai eu entre les mains la liste de ces émigrants. On s'imaginera peut-être qu'elle était composée, à défaut de spécialistes — qui donc chez nous sait comment vient le café? — du moins des « gens de la terre ». Nullement. Dans la colonne des « Professions antérieurement exercées » on pouvait lire : avocat, ouvrier paveur, ouvrier zingueur, médecin ! On croit rêver vraiment ! Et c'est cependant une réalité.
Aussi qui surprendra-t-on en disant que ce fut
un désastre ? De ce nouvel essai de colonisation officielle après dix ans, il ne resta rien. Rien si ce n'est une dépense inscrite au budget car, on l'a deviné, la plupart de ceux qui partaient ne possédaient même pas les 6.000 francs exigés. Ils se les étaient fait prêter pour les présenter et obtenir la concession. 11 fallut pourvoir à leur misère et les rapatrier. D'autre essayèrent de débrousser une terre couverte d'une végétation surabondante, d'un arbuste aussi tenace que nuisible, le lentana, et qui leur disputait le sol. Alors ils entreprirent de faire des pépinières n'ayant pas la moindre notion de culture, et les malheureux échouèrent pitoyablement. Et ce fut au retour une clameur contre le gouverneur, contre l'administration tout entière, contre la colonie et toutes les colonies, car on a tôt fait de généraliser. Et s'accrédita, plus forte encore, la notion que nous ne savons pas coloniser.
Car c'est un fait certain que si un colon échoue il reviendra dans la métropole clamer bien haut et bien fort ses déboires. 11 les étalera au grand jour et s'efforcera de démontrer que la faute, toute la faute, en revient au climat, à la terre, aux plantes, et surtout à l'administration. Si, ne vous contentant pas de ses affirmations, vous voulez aller au fond des choses pour en faire la juste part, vous vous livrez à une enquête et que vous cherchiez les antécédents de ce colon malheureux, que constaterez- vous ? Toujours — vous enten-
dez bien — non pas neuf fois sur dix — mais toujours, celui-là est parti sans nulle préparation et sans posséder les moindres notions du métier de colon qu'il voulait exercer, car c'est un métier comme un autre, plus exigeant môme que tout autre sans doute. Il veut qu'aux connaissances professionnelles de cultivateur, et entendez bien, de cultivateur colonial — ce qui n'est pas la même chose — et il s'en faut — que d'être cultivateur de nos terres métropolitaines — il puisse joindre un très grand esprit d'initiative, car il va se trouver dans des conditions nouvelles qu'il ignorait hier, et dont il faudra triompher sous peine d'échouer pitoyablement.
Fort heureusement elles ne sont pas insurmontables ces difficultés. Il s'en faut de tout. Parfois, souvent même, une intelligence spécialisée, mise au service d'une volonté et d'une énergie suffisantes, est arrivée à triompher de tous les obstacles. Et il en est qui, malgré tout, ont largement réussi. Mais voilà, ceux-là se taisent. Ils ne proclament pas leurs succès qui restent ignorés, tandis que les déboires sont annoncés partout et arrivent seuls aux oreilles de chacun. Et il en naît l'impression générale que nous ne savons pas coloniser et que nous ne saurons jamais tirer parti d'un trop vaste domaine car il ne correspond pas à nos aptitudes, et l'on ajoute, à nos besoins.
Cette façon de voir les choses non seulement court les rues, c'est-à-dire a crédit auprès des
esprits les moins cultivés, mais on la rencontre même chez des personnes qui devraient sinon s'instruire des choses coloniales, ce qui est peut-être trop exiger, du moins ne pas rester totalement étrangères à tout ce qui dépasse le cycle de leurs occupations habituelles.
Il serait fastidieux, sans doute, d'étudier et de publier ici, en des sortes de monographies, les exemples, si nombreux déjà, de véritables succès obtenus et de fortunes réalisées. Nous pourrions trouver des types de ces résultats favorables, affirmés soit avec le concours de capitaux plus ou moins importants, soit même, presque sans moyens financiers, et seulement en mettant au service d'une volonté bien trempée et d'une persévérance suffisamment prolongée, les ressources d'une technicité acquise par la lecture de publications qui forment déjà, je m'empresse de le constater, une bibliothèque du plus réel intérêt.
Les gouvernements de chaque colonie devraient ainsi publier ces résultats, en les étayant de précisions, et en en basant la preuve sur des bilans consciencieusement établis. Ces exemples feraient naître des initiatives nouvelles et les cas exceptionnels encore, il en faut convenir, se généraliseraient. Ainsi pourrait naître, par les succès individuels, la fortune de la colonie ellemême.
Ce n'est pas le lieu, ici, d'entreprendre une semblable étude ; toute édifiante et nécessaire
qu'elle puisse être elle entraînerait au delà des généralités qu'il convient d'indiquer pour établir les bases de ce que devra nécessairement être notre action. Cependant il est dangereux, peutêtre, d'affirmer sans prouver. On risque d'éveiller un sentiment de scepticisme nuisible. Aussi je me contenterai, les prenant presque au hasard, de citer deux ou trois cas qui parleront plus clair et plus net que de longues théories, étayées sur de simples raisonnements.
Nous les prendrons intentionnellement dans des colonies différentes et s'appliquant à des produits absolument différents.
Chacun sait l'importance qu'a pris le thé dans la consommation française. Son emploi représente une importation annuelle de 5 750.000 kilogrammes pour la France et ses colonies. Deux sortes très distinctes par leur qualité et leur saveur sont aujourd'hui dans le commerce : l'une, le thé de Chine qui est l'ancêtre, le vieux produit de la millénaire tradition asiatique. Fin, délicat, parfumé à souhait, il constitue le breuvage des gourmets, attachés non sans raison à la vieille tradition ; l'autre le thé de Ceylan, fort, robuste, brutal même dans son goût qu'accentue encore une certaine âcreté. Tel qu'il est, il reste, par certains, préféré. Des goûts il ne. faut discuter, diton. Quoi qu'il en soit, ce produit a l'inconvénient sérieux d'être mal supporté par les estomacs débiles en raison de la trop grande quantité de
tanin qu'il renferme. J'ai en son temps * montré en une note la différence de ces deux produits. Elle est tout à l'avantage du thé de Chine. Cependant le thé de Ceylan a, grâce à une habile propagande, née de l'association de tous les planteurs qui ont dépensé, pour le lancer, des sommes considérables, fait son chemin dans le monde. Mais il commence déjà à subir une concurrence qui peut devenir sérieuse par un produit nouveau, de bon aloi, de qualité incontestablement supérieure : c'est le thé produit dans notre colonie d'Indo-Chine. Née d'efforts privés dus à un certain nombre de colons, cette production s'accroît rapidement. Elle était de 371.000 kilogrammes en 1913 et elle est devenue en 1917 égale à861. 000 kilogrammes.
C'est peu, dira-t-on, en regard de la consommation générale. C'est énorme en raison des efforts que représente l'organisation de début, le lancement d'un produit nouveau de consommation. Longtemps le thé d'Indo-Chine n'a servi qu'à bonifier, par des mélanges, le thé de Ceylan. Il commence à prendre son autonomie. Et c'est une justice à rendre à l'administration qu'elle n'y est pour rien. Pas le moindre effort n'a été fait par elle pour encourager cette intéressante production. Ah si ce produit était né sur le sol métropolitain, de quelle protection tutélaire on aurait