J. MICHELET — NOTRE B^RANCE
Qarle «xtraite de l'Atlas de Thistoir» générale de l'Europe par la Géographie politique par E. A. Freeman^
de l'Église; ses descendants y ajoutèrent à leur tour, en sorte que, sous Charles le Chauve, l'archevêque de Reims, Hincmar, se trouvait être le (^rai roi, le vrai pape de France; Charles n'avait pu devenir roi qu'appuyé des évêques. Ils nourrissaient, soutenaient les souverains qu'ils avaient faits, ils leur permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes, en un mot, ils gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix. Evêques, magistrats, grands propriétaires, ils commandaient à ce triple titre.
Il pourrait sembler à un observateur superficiel que sous ce double règne laïque et ecclésiastique, il y a déjà une France. Non. L'unité qui semble avoir été obtenue est toute extérieure. Elle cache un désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se trouvent réunis par une force tyrannique et qui ne tendent qu'à la dispersion. Diversité de races, de langues et d'esprit, ignorance mutuelle, antipathies instinctives. Aussi, avant même que le vieil Empereur meure , l'ouvrage de la conquête se défait. Déjà, au dehors, l'Empire a faibli, il a heurté en vain contre le Bénévent, contre Venise. En Germanie, il a dû reculer de l'Oder à l'Elbe et partager avec les Slaves. Cette ceinture de barbares que Charlemagne croyait simple et qu'il rompit d'abord, dans un élan de force
et de jeunesse, elle se doubla, se tripla, et quand les bras lui tombèrent de lassitude, il vit rôder autour de son empire d'autres ennemis les llotles danoises, grecques, sarrasines, comm( le vautour sur le mourant qui promet un cadavre
Nous sommes en 941, l'Empereur est mort Maintenant, par tous les fleuves et par tous les rivages, arrivent ces pirates du Nord, les Northmans, bien autrement sauvages que les Germains qui les ont précédés. Ils se sont faits rois de la mer parce que la terre leur a manqué. Loups furieux, ils abordaient seuls, sans famille. Dès que leurs dragons, leurs serpents sillonnaient les fleuves ; dès que le cor d'ivoire retentissait sur les rives, personne ne regardait derrière soi *. Tous fuyaient à la ville, à l'abbaye voisine,
1. Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes relatives aux Normands, par exemple, dans la légende bretonne de Saint-Florent : « Le moine Guallon fut envoyé à Saint- Florent... Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite, il alla trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes... Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva aussitôt et quitta son siège, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres; car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des Tonnerres, ajoutant que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de
chassant vite leurs troupeaux; ils se blottissaient aux autels, sous les reliques des saints, mais les ^reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils semblaient, au contraire, acharnés à violer les sanctuaires les plus révérés.
Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les évêques? Ils fuyaient emportant les ossements des saints; ils abandonnaient les peuples sans défense, sans asile \
Il fallut bien que TÉg-lise, impuissante à rallier la France, à l'aider à se défendre, résignât, au moins en partie, le pouvoir temporel à des mains plus mâles et plus guerrières.
Charles le Chauve, Tannée même de sa mort, fait les sdgneurs ses légitimes héritiers; il signe l'hérédité des comtés dont la possession était disputée jusque-là. Il confirme le legs royal fait à ces comtes et barons, en mariant ses filles aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre. C'est la substitution du pouvoir "'odal au pouvoir ecclésiastique.
Ces comtes et ces barons occuperont les défilés
ce cor, et qu'il ne craignît rien pour son avoir aussi loin que le son pourrait être entendu des pirates. » (D. Morice, Preuves de l'histoire de Bretagne, page 119.)
1. Rendons toutefois hommage à la vaillance de deux prêtres, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui se jetèrent dans Paris, le défendirent contre les barbare» qui l'assiégeaient avec un furieux acharnement. La ville leur dut, en partie de n'être point prise.
des montagnes, les passes des fleuves, ils dresseront leurs forts, ils s'y maintiendront à la fois contre les barbares et contre le prince qui, de temps en temps, aura la tentation de ressaisir le pouvoir qu'il abandonne à regret.
Les peuples qui sentent la double impuissance de l'Église et de la vieille dynastie, se serrent autour de leurs défenseurs naturels, autour des seigneurs et comtes. Rien de plus populaire que la féodalité à sa naissance.
Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité laïque, est Boson, le beaufrère même de Charles le Chauve. Il prend le titre de roi de Provence ou Bourgogne cisjurane, tandis que Rodolf Wolf prend la Bourgogne transjurane dont il fait aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud -est. A l'est, le comte de Hainaut, Reinier [renard), disputera la Lorraine aux Allemands. Au midi, au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par les familles d'Hunald et de Guaifer, si maltraitées par les Carlovingiens et qui le leur rendirent à Roncevaux. Dans l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne, Roussillon, Barcelone), de Poitiers, •de Toulouse.
Au nord, la France prend pour défenseurs contre les Belges et les Allemands, les comtes
^e Flandre et de Vermandois. Mais, à ce moment, la grande lutte est à l'ouest vers la Normandie et la Bretagne. De ce côté, c'est Allan Barbetorte qui .délivrera le pays des Northmans.
Ainsi, la féodalité, à son principe, contient une harmonie forte et réelle. La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins la révélation de la France. Loin qu'il y ait, comme on l'a dit, confusion et •chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et fatale. Chose bizarre ! nos quatre-vingt-six <lépartements répondent, à peu de chose près, aux quatre-vingt-six districts des .capitulair^» d'où sont sorties la plupart des souverainetés féodales, et la Révolution, qui venait donner le dernier coup à la féodalité, l'a imitée malgré elle.
Ces comtes et ces barons, en s'opposant aux immigrations de races nouvelles, permirent à la France de se fixer, de devenir un monde social. Sur toutes les frontières une foule de châteaux forts s'élèvent comme autant d'avant-postes; partout les seigneurs arment leurs hommes.
Ainsi protégé, le pays prendra consistance et se caractérisera peu à peu. Les Northmans euxmêmes y aideront. Rencontrant de tous côtés des obstacles, ils se découragent à la fin et se résignent au repos. Ils renoncent au brigandage
et demandent des terres. Ceux de la Loire, repoussés de l'Angleterre et ne se souciant pas de mourir comme leur héros, Regnard Lodbrog, dans un tonneau de vipères, aiment mieux s'établir sur la belle Loire et la fermer aux invasions 'nouvelles, comme tout à l'heure Rodholf ou RoUon va fermer la Seine sur laquelle il s'établit du consentement du roi de France (911). • Cette date marque aussi le terme de la domination allemande et l'avènement de la nationalité française. Au x^ siècle, nous l'avons déjà dit, le vent emporte le vain brouillard dont l'Empire avait tout obscurci, le pays se dessine pour la première fois dans sa forme géographique, par ses montagnes, ses rivières, ses diversités locales. A cette première heure , la nature s'essaye et, sur l'empire en dissolution, trace à grands traits les royaumes. Il y en aura quatre : ceux de Seine et Loire, de la Meuse, de la Saône et du Rhône.
Mais que nous sommes loin encore de la forte unité qui fera de la France une personne. Les grandes divisions bientôt se subdivisent à l'infini et deviennent autant de dynasties féodales. Chaque point de l'espace semble ne retrouver quelque sécurité intérieure que par la formation de ces puissances locales qui sont la destruction de son uniu'.
Si l'idée d'un rapprochement — nous l'avons vu poindre dès le second âge de la France — peut être reprise, ce ne sera pas par les hommes de la frontière. Ceux-ci, tout occupés de la défense du pays, aiment mieux leur indépendance. Il faudra donc que le chef autour duquel se ralliera la nation, sorte des provinces du centre. Le centre du monde mérovingien a été l'Église de Tours. Celui des Carlovingiens est aussi la Loire, mais plus à l'occident, sur la marche de Bretagne.
Dans l'Anjou et la Touraine , deux familles précisément s'élèvent, tige des Capels et des Plantagenets , des rois de France et des rois d'Angleterre. Toutes deux sortent de chefs obscurs. Les Capets semblent avoir été des chefs saxons au service de Charles le Chauve. Bientôt ils s'illustrent par leur lutte héroïque contre les Normands : Robert le Fort, entre la Seine et la Loire; son fils Eudes, au siège de Paris; ils forcent les pirates à désarmer. Eudes est élu roi ou plutôt chef, par la nation qui dédaigne d'obéir plus longtemps à la branche allemande de la dynastie carlovingienne , que représente Charles le Gros. Elle veut un Français pour gouverner la France.
D'Eudes en Hugues le Grand, d'Hugues 1» Grand en Hugues Capol, nous arrivons à l'avè-
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nement de la troisième race, c'est-à-dire à la substitution d'une royauté nationale au gouvernement de la conquête. La royauté n'était plus qu'un nom, qu'un souvenir bien près d'être éteint. Transférée aux Capets, ce fut une espérance.
Et pourtant, il était perdu, ce pauvre petit i*oi, entre les vastes dominations de ses vassaux, seigneurs puissants par la vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe I" ou même le brave Louis VI, le gros homme pâle, entre les rouges^ Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre, conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours et historiens, enfin, les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes des empereurs, sanctifiés devant la chrétienté par la vie et la mort de Godefroi de Bouillon?
La toute petite royauté contenue entre Tllede-France et l'Orléanais n'eût pas tenu tête à ses nombreux rivaux, sans la jalousie de la Flandre et de l'Anjou contre la puissante féodalité normande. Le roi s'efforçait, avec les comtes de Blois et de Champagne, de mettre un peu de sécurité entre la Loire, la Seine et la Marne, petit cercle resserré entre les grandes masses féodales. La Flandre s'avançait jusqu'à la Somme.
Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la première arène de la royauté, le théâtre de son histoire héroïque. Nos champs prosaïques de Brie et de Hurepois ont eu leurs iliades. Les Montfort, les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre lui ; tous les environs étaient infestés de leurs brigandages. On 4)ouvait aller encore avec quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà, on ne chevauchait plus que la lance sur la cuisse ; c'était la sombre et malencontreuse forêt de Montmo- 'Tency.
De l'autre côté, la terre de Montlhéry exigeait un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée de sa ville d'Orléans à sa ville de Paris. La noblesse commençait à devenir un danger fpour la France.
On put croire un moment que la croisade lointaine d'Orient serait le salut. Elle mobilisait la lourde féodalité, la déracinait de la terre. Les 'barons allaient et venaient sur les grandes routes entre la France et Jérusalem. Ils vendaient parfois leurs terres avant de partir. C'était faire la fortune du roi et celle du royaume plus tgrand, chaque jour, par ces abandons. Beau-
coup ne revenaient pas. L'extinction des mâle» fut rapide dans ces guerres ; tout fief sans héritier revenait à la couronne comme à sa source. La mort frappait aussi plus près. Le plus riche souverain du pays, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, la sentant venir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses États qu'en les donnant au fils de Louis YI, qui allait succéder à son père. Les États du roi de France se trouvaient triplés par ce mariage.
La seconde croisade changea tout; elle déplaça la prépondérance de l'Occident, qui appartint désormais à l'Angleterre. Louis YII était parti pour la terre sainte avec l'empereur d'Allemagne. Son retour fut honteux. La fière et violente Éléonore, qui l'avait suivi, en prit prétexte pour demander le divorce au concile de Beaugency et porter aux Anglais les vastes provinces qui étaient son douaire. Henri Plantagenet, duc d'Anjou, et bientôt roi d'Angleterre, en épousant Éléonore, épousait avec elle la France de l'ouest, de la Flandre aux Pyrénées. — Ce ne fut pas tout, il prit à son frère l'Anjou, le Maine, la Touraine et le laissa, en dédommagement, se faire duc de Bretagne. Etendant encore ses conquêtes, il enleva le
Quercy au comte de Toulouse; il aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne s'était jeté dans la ville pour la défendre.
Au centre, il réduisit le Berry, le Limousin, l'Auvergne; il acheta la Marche du comte qui, partant pour Jérusalem, ne savait que faire de sa terre. Il eut même le secret de détacher les comtes de Champagne de l'alliance du roi.
Prenant ainsi de tous côtés, à sa mort, il possédait les pays qui répondent à nos quarantesept départements, tandis que le roi de France n'en avait plus que vingt. Chose plus grave, le Midi se trouvant brusquement isolé du Nord, on put croire que l'unité du royaume était rompue à jamais.
Dans cet abaissement de la royauté, les grands vassaux apparaissent plus puissants. La féodalité est encore respectée, aimée de ceux mêmes sur qui elle pèse, parce qu'elle est encore profondément naturelle. La famille seigneuriale, née de la terre, vivait d'une même vie, elle était pour ainsi dire le genius loci. C'était elle, le plus souvent, qui avait fait en quelque sorte la terre, y bâtissant des murs, un asile contre les pirates du Nord, où Tagriculture pouvait se retirer avec ses troupeaux. Les champs avaient été défrichés,
cultivés aussi loin qu'on pouvait voir la tour. La terre était fille de la seigneurie et le seigneur était fils de la terre; il en savait la langue et le» usages, il en connaissait les habitants, il était des leurs. Son fils, grandissant parmi eux, était l'enfant de la contrée. Le blason d'une telle famille devait être non seulement révéré, mai» compris du moindre paysan.
Ce champ héraldique était visiblement le champ, la terre, le fief; ces tours étaient cellesque le premier ancêtre avait bâties contre le» Normands ; ces besans, ces têtes de Mores qu'oa y avait ajoutés, étaient un souvenir de la fameuse croisade (la première) oii le seigneur avait mené ses hommes et qui faisait à jamais l'entretiea du pays.
Mais cette solidarité entre le seigneur et le paysan ne pouvait rien pour la centralisation de la France. C'était un gage de protection réciproque, mais toute locale. Chaque donjon vivait encore isolé. Celui-ci perche avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. Aucun lien ne rapproche cette agglomération de puissances féodales. La France reste démembrée, le secours doit lui venir d'ailleurs.
De même qu'au xf siècle, il fallut que l'Europe se vit en face de l'Asie pour se croire une et le devenir; de même, pour que l'unité se refasse en France, trois siècles plus tard, au moins dans les volontés, il faudra la guerre avec les Anglais, l'envahissement du territoire. Le danger commun forcera tous les Français à s'unir pour le salut du pays. Cette guerre, malgré ses calamités, nous rendit un immense service qu'on ne peut méconnaître. La France jusque-là était féodale avant d'être française. L'Angleterre, en la refoulant durement sur elle-même, la força de rentrer en soi. Elle dut à son ennemie de se connaître comme nation. Dès lors, elle se resserra, ramassa en elle ses forces pour faire front à l'étranger, le refouler à son tour.
C'est la France du xiv^ siècle qui se lève. Ses états généraux, ceux du Nord et du Midi, les états des trois ordres : clergé, noblesse et bourgeoisie des villes, les états de France, en un mot, convoqués pour la première fois par Philippe le Bel, sont l'ère nationale de la France, son acte dé naissance politique (1302).
Nous sommes maintenant au milieu du siècle. La chevalerie française, disons-le à son hon-
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neur, vient se faire tuer sur les champs de bataille de Crécy et de Poitiers. Mais ce n'est plus la respectable féodalité que nous avons vue immobilisée sur son roc. Les croisades en déracinant la noblesse l'ont habituée, peu à peu, à vivre loin de ses châteaux, à séjourner à grands frais près du roi. Elle devient chaque jour plus avide. Il faut la payer pour combattre, pour défendre ses terres des ravages des Anglais. Sous Philippe de Valois, le chevalier se contentait de dix sous par jour. Sous le roi Jean, il en exige vingt et le seigneur banneret en veut quarante.
Ces seigneurs, ruinés dès 1320 par les mauvaises monnaies , pressurés eux-mêmes par l'usure, étaient déjà retombés sur le paysan, et celui-ci n'avait pas été assez osé pour se tourner contre eux. Après Crécy et Poitiers, ce fut encore le paysan qui paya leur rançon. Après Azincourt, la noblesse tout entière, prisonnière des Anglais et relâchée sur parole, vint sur ses terres ramasser vitement la somme monstrueuse •qu'elle avait promise sans marchander sur le champ de bataille. Quand le paysan n'avait plus rien à donner, pour lui faire dire où il cachait son argent, on lui chauffait les pieds. On n'y plaignait ni le fer ni le feu.
Ruiné par son seigneur, le paysan n'était pas quitte. Ce fut le caractère atroce de ces guerres
des Anglais. Pendant qu'ils rançonnaient le pays en gros, ils le pillaient en détail. Il se forma dans tout le royaume des compagnies dites d'Anglais et de Navarrais, qui se chargeaient d'en achever la ruine sous la conduite de chefs de bandes. Ces chefs n'étaient pas, comme oa pourrait croire , des gens de rien , de petits compagnons, mais des nobles, souvent des seigneurs. Les chevaliers du xiv® siècle avaient une autre mission que ceux des romans, c'était d'écraser le faible. Cette vie de trouble et d'aventures, après tant d'années d'obéissance sous les rois, faisait la joie des nobles. Froissart, leur historien, ne se lasse pas de conter ces belles histoires. Il s'intéresse à ces pillards, prend part à leurs bonnes fortunes. « Et toujours gagnaient pauvres brigands, etc. » L'effroi était tel que les paysans ne dormaient plus. Ceux de la Loire passaient la nuit dans les îles... En Picardie, les populations creusaient la terre et s'y réfugiaient.
Il n'y avait plus de pouvoir en France. Le roi' Jean était aux mains des Anglais. Le peuple des villes avait vainement essayé de suppléer à Tabsence de royauté. Alors se leva à son tour le peuple des campagnes qui, tant de siècles durant, avait langui au pied de la tour féodale. Ce que les villes n'avaient pu faire, les Jacques le firent;
ils relevèrent la royauté expirante, ils aidèrent h rétablir l'unité. De cette suprême épreuve où le pays faillit périr, sort confuse encore, mais vivace et forte, l'idée même de la Patrie.
La Jacquerie commencée contre les nobles, les Jacques la continuent contre l'Anglais. Chez ce peuple simple et brute encore, demi-homme, demi-taureau, la nationalité, l'esprit militaire naissent peu à peu. Sous la rude éducationde ces guerres, la brute va se faire homme et se transfigurer : Jacques deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la Pucelle.
Le mot vulgaire : un bon Français, date de l'époque des Jacques et de Marcel. La Pucelle ne tardera pas à dire : Le cœur me saigne, quand je vois le sang d\tn Français.
Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai commencement de la France.
Ce fut le salut du roi Charles YII et celui du royaume, de sentir qu'il n'y avait pour lui-même de sûrs que les petits, bourgeois ou laboureurs. Laissant de côté les petits rois des châteaux qui trouvaient leur intérêt dans la continuation de la guerre, il la confia désormais à des hommes de roture, des hommes de paix, des Jacques
Cœur, des Jean Bureau. Ils feront une si rude guerre à la guerre, qu'elle sortira du royaume. L'Angleterre qui nous l'avait jetée la reprit à son bord.
A la mort de Charles YII, la libération du territoire est un fait accompli. L'Angleterre a tout perdu en France, tout, excepté Calais.
Mais alors éclate, à l'intérieur, une autre guerre, celle des grands vassaux de la couronne contre le roi. Philippe de Valois, homme féodal, fils du féodal Charles de Yalois, à la faveur des guerres anglaises, avait provoqué de funestes créations d'apanages et fondé, au profit des diverses branches de la famille royale, une féodalité princière aussi embarrassante, pour Charles YI et Louis XI, que la féodalité des comtes et barons l'avait été pour Philippe le Bel.
Ce sera désormais la guerre de la France aînée, de la grande France homogène, contre la branche cadette mêlée d'Allemagne, rivale en puissance et l'ennemie. Cette guerre durera tant qu'à côté du roi de France subsistera un autre roi, le duc de Bourgogne.
Par Auxerre et Péronne, il tient de près Paris.
Au nord, il est le dangereux gardien de notre faible barrière, la Somme. La France, de ce côté, reste ouverte à l'étranger.
Philippe le Bon est mort (1466), Charles le Téméraire règne et ne songe qu'à une chose, étendre encore son monstrueux empire. Au midi, il lui faut la Provence; au nord, la Gueldre pour envelopper Utrecht, atteindre la Frise. Il lui faut la haute Alsace, pour couvrir la Franche-Comté. Il lui faut Cologne comme entrepôt des Pays-Bas et comme grand péage du Rhin. Il lui faut la Lorraine pour passer du Luxembourg dans les Bourgognes. La Lorraine était le lien de toutes ces provinces, le centre naturel de l'empire bourguignon.
Les grands de France, qui ont compris que les funérailles de Charles YII sont leurs funérailles, tournent tous au duc comme au chef naturel des princes et seigneurs. Qu'il dresse sa tente de velours rouge sous une forêt de la comté, les ambassadeurs des princes, les princes euxmêmes y viendront de l'orient, de l'occident.
Où est le roi de France, où est Louis XI? A peine on pourrait le dire. Il ne réside guère dans son triste hôtel des ïournelles. A peine roi, il a pris l'habit de pèlerin, la cape de gros drap gris avec les housseaux de voyage, il ne les ôtera qu'à la mort. Apre chasseur, il va
regagnant des places à la France. L'ambition démesurée, insatiable de son rival, à la longue, servira aussi sa fortune.
Au moment où Charles le Téméraire vient de prendre la Gueldre à son héritier légitime, un ^ enfant de six ans, il apprend la mort du duc de Lorraine et trouve tout simple, dans sa bru- ' taie avidité, d'enlever le jeune René de Yaudemont, croyant prendre l'héritage avec l'héritier. Pour plus de garanties, il se fait donner en Lorraine quatre places fortes aux frontières et de plus le libre passage, c'est-à-dire la faculté d'occuper tout quand il voudra. Il avait déjà, disait-on, désigné Nancy pour la capitale de son empire.
Mais là, le doigt de Dieu le touclia. Les Suisses, qu'il s'apprêtait à combattre pour se frayer la route de l'Italie, ne l'attendirent pas, il reçut d'eux un solennel défi. Muet de fureur, il part en plein hiver pour les châtier, il trouve au pied des Alpes ses premières défaites : Gransonl Moratl... Le terme fatal était venu pour lui. Il donna sa dernière bataille sous les murs de Nancy.
A la même heure , Angelo Gato disait h messe devant le roi à Saint-Martin de Tours. En lui présentant la paix, il lui dit ces paroles : «c Sire, Dieu vous donne la paix et le repos;
VOUS les avez si vous voulez : consummatum est; votre ennemi est mort. »
C'était, en effet, pour la France le droit d'exister. Louis XI, né avide, mais plus avide encore comme roi et royaume, allait faire une âpre curée. La faim s'aiguisait des obstacles; il souffrait de tous les fiefs qu'il n'avait pas encore. Il allait tous les recueillir, soit par rachat, soit par la mort de leurs possesseurs. Le duc de Bourgogne trépassé, il semblait que tous dussent le suivre. Et la mort, en effet, active, infatigable, frappait partout à son profit. D'abord ce fut le frère du roi. Cette mort lui rendait la Guyenne et presque toute l'Aquitaine, qu'il lui avait données comme à son héritier, pour le détacher de l'ennemi. Maintenant, c'était la mort de son cousin Charles du Maine qu'il apprenait. A peine il entrait en jouissance du Maine , de la Provence , de ces beaux ports , de la mer d'Italie, qu'une nouvelle lui vient du nord , inattendue , saisissante : la maison de Bourgogne est éteinte, tout comme celle d'Anjou; la fille de Charles le Téméraire, Marie, est morte!... Voilà son duché réuni pour toujours à la couronne.
Ainsi, la proie, elle-même, venait au chasseur. Il avait déjà repris toutes les places du nord : Péronne, Arras, Abbeville, Boulogne. Arras
deux fois barrière, et contre Calais et contre la Flandre. Boulogne, ce vis-à-vis des dunes qui regarde l'Angleterre.
Restait à prendre la Bretagne, de tous les grands fiefs le seul encore qui eût vie et gardât son indépendance. Une fois, le roi essaya de saisir le Breton en lui jetant au col son collier de Saint-Michel, comme on prend un cheval sauvage ; mais celui-ci n'y fut pas pris , il continuait de vivre dans son obstination insulaire.
Louis XI eut son continuateur dans sa très ferme et politique fille, Anne de Beaujeu. Plus heureuse que son père, elle eut raison des résistances de la Bretagne, prit son unique héritière et la maria à son frère Charles YÏII.
Yoilà donc la France désormais fermée et toute province garantie. L'orgueil sauvage et meurtrier de Bourgogne n'effraye plus le Nord. Les Nemours, les Armagnacs ne sont plus en position d'ouvrir la Gascogne à l'Espagne. L'Ilede-France, en profonde paix, travaille, laboure derrière la Picardie; et celle-ci est abritée par l'Artois. La Champagne, le Bourbonnais sont gardés par la Bourgogne. Le Languedoc, garanti
par les acquisitions nouvelles, redevient le grand et magnifique centre du Midi.
C'est là notre vieille France bien complète et bien gardée aussi par ses naturelles frontières, les montagnes et la mer.