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Les genêts

comme les hommes du pays, les alignemenls de Carnac n'inspirent aucun étonnement. Montons plutôt sur la plate-forme du clocher de Téglise. De là, le regard découvre, à peu de distance, un monument de notre histoire bien autrement saisissant : Quiberon, de sinistre mémoire I Entre A.uray et Vannes, les yeux se heurtent à un objet funèbre ; sur une vaste prairie, une seule tombe avec cette brève inscription : Hic ceciderunt. Ce sont les prisonniers vendéens pris à Quiberon que les soldats ne purent sauver, qu'il fallut fusiller là.

Le Morbihan sombre d'aspect Test aussi de souvenirs; pays de vieilles haines, de pèlerinages et de guerre civile; terre de caillou et race de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres y sont très forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément religieuses : dans plusieurs cantons de l'Ouest , le saint qui n'exauce pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté. En Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de la nationalité. La religion y a sur-

tout une influence politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays. Nulle Église, au moyen âge, ne resta plus longtemps indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dole.

Les familles étaient d'autant plus nombreuses en Bretagne, qu'elles étaient plus pauvres. C'était une idée bretonne d'avoir le plus d'enfants possible, c'est-à-dire le plus de soldats qui allassent gagner au loin et qui rapportassent. Dans les vraies usances bretonnes, la maison paternelle, le foyer, restait au plus jeune; les aines étaient mis dehors : ils se jetaient dans une barque ou sur un mauvais petit cheval, et tant les portait la barque ou l'indestructible t)ête, qu'ils revenaient au manoir refaits, vêtus et passablement garnis.

La noblesse innombrable et pauvre de la Bre-| tagne était plus rapprochée du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan. Le vasselage n'y était pas un simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation intime entre le chef et ses hommes non sans analogie avec le cousinage fictif des higlan- ^ers écossais.

Une foule de familles de paysans se regar-

Paient comme nobles ; quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage était inconnu : les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve. Devant le plus fier des Rohan, ils se seraient redressés en disant, comme ils font, d'un ton si grave : Me zo deuzar armoriq; Et moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, et il s'applique aussi à la Bretagne : Ces 'populations sont <iu fond républicaines; républicanisme social, non politique.

Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de Tancien monde, ait fait quel- <jues efforts dans les derniers temps pour prolonger encore sa nationalité; elle Fa défendue de même au moyen âge. La Bretagne, sous

^ forme de duché et comme telle classée parmi les grands fiefs, était au fond tout autre chose, une chose si spéciale, si antique que personne

■ ne la comprenait. Outre le vieil esprit de clan, le duc croyait ne tenir de nul autre que de Dieu. Il dédaignait le chapeau ducal et, ayant, disait-il, sauvé la royauté portait couronne aussi bien

que le roi. Pour que l'Anjou prévalût au xii* siècle sur la Bretagne, il a fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes la vieille devise du château des Bourbons [Qui qu'en grogne, tel est mon plaisir), alors commença la lutte légale des états, du parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre des privilèges provinciaux contre la centralisation monarchique. Comprimée durement par Louis XIV *, la résistance recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, écrivit avec un cure-dent son courageux factum contre les jésuites.

Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la langue française, recule peu à peu. Le génie de l'im-

1. Voir lettres de Mme de Sévigné, 1675 : « Il y eut ud très grand nombre d'hommes roués, pendus, envoyés aux galères^ etc. »

provisation poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et d'Ecosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint , devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage, le bazvalan * chantait un couplet de sa composition; la jeune fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules apprises par cœur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à Tréguier le savant ami de Le Brigant, le vieux M. Duigon, qu'ils ne connaissent que sous le nom de M. Système, au milieu de cinq ou six volumes dépareillés, — tout ce qui restait sans doute de sa librairie, — gisant à terre pêle-mêle avec des oignons, dans un désordre aussi pittoresque qu'eût pu le souhaiter Walter Scott. L'homme était lui-même la plus curieuse antiquité que j'aie rencontrée en Bretagne. Le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se ranima pour me déclamer

4. Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se présentait avec un bas bleu et un blanc.

quelques vers bretons sur un rythme emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie expirantes.

Nos Bretons sont, dans leur langage, pleins de paroles tristes, ils sympathisent avec la nuit, avec la mort : « Je ne dors jamais, dit leur proverbe, que je ne meure de mort amère. » Et à celui qui passe sur une tombe : « Retirezvous de mon trépassé. »

De toutes les populations celtiques, la Bretagne est pourtant la moins à plaindre, elle a été associée depuis longtemps à l'égalité; la France est un pays humain et généreux. Sa tristesse lui vient de s'être attachée aux causes perduQS.

Nantes, capitale de la Bretagne, est peu bretonne. Elle semble avoir hérité d'Angers et de Rennes, avec lesquels elle fait un triangle. La marée s'arrêtant à quatre lieues de distance à l'ouest, son commerce maritime est sans apparence, les gros navires n'y venant pas. Nantes est un demi-Bordeaux moins brillant, plus sage^

mêlé d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. La parcimonie même, qui est le caractère des hommes de TOuest, leur permet dans les grandes circonstances une magnificence héroïque, une noble prodigalité. Bordeaux, avec ses riches vignobles, peut trafiquer de la nature. Nantes, moins favorisée, a trafiqué des hommes. C'était le pendant de Saint-Malo, mais moins héroïque. Elle n'est pas en face de l'Angleterre. Pour son berceau elle a choisi le point où aboutissent et finissent la navigation intérieure et la navigation maritime, entre les bras de l'Erdre, qui s'élargit là comme une mer, prend trois lieues d'étendue.

La Loire, abritée des courants par toute l'épaisseur de la Bretagne, chemine au delà de Nantes toute reposée sur un lit de sable. Après avoir fécondé trois cents lieues de rivages, elle porte placidement à la mer salée une mer d'eau -douce. Nantes n'est pas sans souffrir de ce voisinage. Des quartiers entiers — l'île Feydeau, par exemple, chargée de palais — sont inhabités. En même temps, les hauteurs occupées par les longs murs des couvents, sans portes ni fenêtres, rappellent ces quartiers de Rome que gagne la maVaria.

Nantes, pendant la Révolution, fut admirable pour les malheureuses victimes de la guerre

Votre France. 5

civile. Lorsque la Vendée inaugura Tinsurrec-tien par le massacre de Machecoul, on vit tout un peuple naufragé chercher dans son sein le port de salut. La grande cilé, entourée elle-même d'un cercle de feu, les reçut tous, ruinés, dépouillés , souvent en chemise , les hommes blessés, sanglants, les femmes éplorées ayant vu tuer leurs maris, écraser leurs enfants.

Si les Vendéens eussent pris Nantes, cette victoire leur eût donné à la fois la mer, la Loire et plusieurs départements, un vrai royaume de rOuest. Comme l'a dit Bonaparte, le salut de cette ville fut celui de la France.

Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux limites géologiques de la Bretagne , aux ardoisières d'Angers ; ou bien jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.

C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du Vendéen Bonchamps , qu'au IX* siècle le Breton Noménoé, vainqueur des Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers l'Anjou, vers la France qu'il regardait comme sa proie*. Mais l'Anjou devait

1. Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en regard de la Brelasrne.

remporter. La grande féodalité dominait chez cette population plus disciplinable que les Bretons, plus vaillante que les Poitevins et Aquitains. La Bretagne, avec son innombrable petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. Les Angevins, au contraire, poussèrent au midi jusqu'à Saintes.

La noire ville d'Angers porte, non seulement dans son vaste château et dans sa Tour du Diable, bâtie par Foulques Nerra, le vrai fondateur de la puissance des comtes d'Anjou (1100), mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette église de Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers armés de pied en cap : toutefois ses flèches boiteuses, l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. On ne lui en veut pas de cette apathie. C'est bien assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre , la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le bon René et ses fils, possédé, disputé , revendiqué du moins les trônes de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite soutenait la

Rose rouge contre la Rose blanche, et Lancastre contre York.

Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme et la capitale du catholicisme en France sous les Mérovingiens. Saumur, le petit royaume des prédicants et du vieux Duplessis- Mornay, contre lesquels leur bon ami Henri IV bâtit La Flèche aux jésuites. Son château de Mornay et son prodigieux dolmen font toujours de Saumur une ville historique, mais combien déchue depuis la révocation de l'édit de Nantes, qui réduisit sa population de moitié. C'est sur la border breton, les landes d'Anjou, population mixte chargée de garder le pays, que poussèrent les Plante-Genêts, — nom expressif pour qui a vu la Loire, — les futurs rois d'Angleterre. Ces bruyères, comme celle de Macbeth^ saluèrent les deux royaumes.

Là aussi vécut le bon roi René, Tinnocent peintre et poète qui finit par vouloir se faire berger. Cette aimable maison d'Anjou contribua, plus qu'aucune autre , à rapprocher tous les princes français , à réconcilier la France avec elle-même.

Bien autrement historique que Saumur est la bonne ville de Tours, et son tombeau de saint

Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes de la France, que les rois mérovingiens consultent à chaque instant sur leurs affaires et sur leurs crimes; grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, dépendaient de Tarchevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; on peut dire que cette ceinture de la France est détendue, flottante; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel. Elle naquit aussi dans cette bonne Touraine, où le paysan pdivle encore notre vieux gaulois dans tout son charme, mollement, comme on sait, lentement et avec un semblant de naïveté.

Chenonceaux, Chambord, Monlbazon, Langeais, Loches, tous les favoris et favorites de nos rois, ont aussi leurs châteaux le long de la rivière. C'est le pays du rire et du rien faire.

Nous sommes déjà loin de celui où la bruyère fleurit sur les pierres et les bestiaux paissent le granit. Ici, en août comme en mai, vive verdure, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord, l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit fidèlement le ciel : sable au bas, puis le saule qui vient boire dans le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer, et les îles fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en vont moutonnant doucement les uns sur les autres , pendant qu'elle s'oublie, l'aimable Loire , s'oublie en méandres et s'endort. Il en est de même de la volonté. François I" au retour de Madrid, ayant perdu pour toujours le goût de l'action, s'amusera, pendant douze ans, à bâtir Chambord. i Molle et sensuelle contrée! c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine des monastères , et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance , mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur de Fontevrault. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un roi y voulut être enterré : même le farouche Richard Cœur de Lion leur

légua son cœur; il croyait que ce cœur meurtrier et parricide finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous la prière des vierges.

Toutefois, la Loire n'est pas le fleuve de la civilisation; entre Angers et Nantes, les villages s'éloignent du rivage mobile, les bateaux attendent le vent de mer pour remonter, et plus on monte, plus on est ensablé aux basses eaux; entre Angers et Saumur, le fleuve est solitaire. Partout vous rencontrez la richesse du sol et du luxe, mais non celle de l'industrie. Ce ne sont pas des fermes, mais des maisons de plaisance. Rien n'indique le peuple. La Loire ne pourra jamais prévaloir sur la Seine. Chambord fut bâti pour les plaisirs de la conversation. Blois, perché sur son pic, rappelle de tout autres souvenirs. L'abîme s'ouvre des terrasses du haut jusqu'au bas. On songe à la prodigieuse chute que dut faire le corps de Guise. Plus bas, la salle tragique où, par les ordres du roi, fut brûlé le cadavre. Plus bas encore, la belle et nonchalante Loire qui reçut indifl'éremment les cendres , comme plus tard , les noyades de Garriei. Cela gâte le plaisir qu'on prendrait à s'oublier dans ce beau pays.

Pour trouver sur cette Loire quelque chose de plus sévère, il faut remonter au coude par

lequel elle s'approche de la Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acl?'^jniner vers les Ibères, vers les Pyrénées.

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