ROUERGUE — QUERCY — HAUT LANGUEDOC 9S
et la Garonne, pour s'en aller ensemble à rOcéan. La Garonne, fille joyeuse de la plus sombre des mères, la noire Maladetta, sur sa route, reçoit tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes dn Limousin et de l'Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des Cévennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le nord donne les rivières, le midi les torrents. Des Pyrénées descend l'Ariège; et la Garonne, déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au nordouest une courbe élégante, qu'au midi répète TAdour dans ses petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la Guyenne, ces deux contrées si différentes sous la même latitude.
La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux.
Mais la route la plus naturelle pour entrer en Guyenne serait, peut-être, celle que j'ai suivie en quittant la mer de brouillards qui marque, sous Angoulême, le cours de ses trois rivières. La Dordogne, oii vous entrez bientôt, comprend presque tout le Périgord. Terre pauvre, où le fer vient à la surface, sous les bruyères et les châtaigniers. Horizons restreints , mais pays assez pittoresque.
Sur la route, Brantôme, véritable Pompéi du moyen âge, l'abbaye du sire de Bourdeille, abbé de Brantôme, le cloître sombre, recueilli, chargé
des plus élégantes, des plus riches vég-étations,' paré des plus beaux festons de lierre. Dieu veuille que l'on conserve ses ruines! * Plus loin, Périgueux, vieille et curieuse ville. Déjà, le pays s'est boisé légèrement; de petites vignes, non soutenues, descendent des mamelons vers de petites prairies. C'est encore la pauvreté , mais non pas triste, plutôt souriante.
Nous avons vu la Dordogne, partie des monts d'Auvergne, tourner les rudes mamelons du Quercy pour descendre au midi à la rencontre de la Garonne. Ici nous suivons le cours de Tlsle, jolie rivière qui vient du Limousin. De grosses fermes commencent à paraître, la route peu à peu se peuple de gens de campagne, figures fines et maigres, le teint bilieux. Le mouchoir grisette des Bordelaises remplace le respectable bonnet de nos mères. Vous le rencontrez dès Mareuil. Entre Monpont et Libourne, d'où l'on d'écouvre, à droite, la plaine de Contras, commence la richesse du pays, les vastes champs, les vignes fortes, festonnées d'abord en arcades. Elles montent sur les petites collines qui «réparent le bassin de la Dordogne du bassin de la Garonne. A mesure qu'on avance, tout prend un air de richesse anglaise ou coloniale.
1. Écrit en 1835. Il était alors question d'y établir une ma- Qufacture de coton.
Enfin, rimmense fleuve et la ville, sous la. forme d'un croissant, Bordeaux, peu à peu se découvre.
Bordeaux, longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de cœur, est tournée, par l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Océan, vers l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois plus large que la Tamise à Londres. Lorsqu'elle passe entre les vignobles du Médoc et les moissons de Saintonge, dans une largeur de trois lieues, ce n'est plus un fleuve, c'est une aimable souveraine qui vient s'offrir à son gigantesque époux, le vieil Océan.
L'Aquitaine érigée , par Charlemagne , en royaume au profit de son fils, passa aux Anglais vers le milieu du xii® siècle par le mariage d'Éléonore de Guyenne avec Henri Plantagenet *. Cette province devait rester trois cents ana étrangère à la France. Les Anglais, pour la mieux garder, la ménageaient fort, l'enrichissaient, achetaient, buvaient ses vins. Bordeaux ne pouvait espérer trouver des maîtres qui en bussent davantage. En redevenant française, elle ne pouvait que déchoir. Charles VII, qui la reprit enfin, lui ôta ses privilèges, mais elle
1. Voir page 14 ce qui est dit sur l'étendue des possessions françaises du roi d'Angleterre.
resta capitale, ne dépendit point des parlements de Paris, de Toulouse. Son parlement, qui ne tarda pas à être institué, étendit, au contraire, son ressort jusqu'au Limousin, jusqu'à La Rochelle.
Les Anglais, en perdant la Guyenne, perdirent leur paradis de France, toutes les bénédictionsdu Midi, l'olivier, le vin, le soleil.
La légèreté spirituelle de la Guyenne n'a pas^ été assez distinguée du fort et dur génie du Languedoc. Il y a pourtant entre ces deux pays la même différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et l'incrédulité aussi. La Guyenne, au contraire, a de bonne heure affecté l'indifférence religieuse. Eudes, l'ancien duc d'Aquitaine et l'adversaire de Charles- Martel, donna sa fille à un émir sarrasin. Ce peuple mobile, spirituel, trop habile dans les choses de ce monde, est médiocrement occupé de celles de l'autre.
Le pays de Montaigne et de Montesquieu est celui des croyances flottantes ; Fénelon, l'homme
le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très nobles et très gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, comme leur Henri IV : Paris vaut bien une messe; ou comme il écrivait à Gabrielle, au moment de l'abjuration : Je vais faire le saut périlleux. Ces hommes veulent à tout prix réussir, et réussissent. Les Armagnacs s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France \
i. Pour plus de détails sur les Gascons et les Béarnais, voir plus loin le chapitre sur le Béarn et le pays d'Armagnac.
LES LANDES - LA MER DE GASCOGNE
Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant attrait. Mais le chemin est sérieux. Soit que vous preniez par Nérac, triste seigneurie des Albret où Marguerite de Navarre et son petitfils Henri IV, roi sans royaume, tinrent souvent leur cour; soit que vous cheminiez le long de la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes; tout au plus des arbres à liège, de vastes pinadas, route sombre et solitaire, sans autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs qui suivent leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur
landais. Le teint fiévreux, encapuchonné de brun, il les suit monté sur ses hautes échasses, tant que durent les sables mouvants.
La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant les plaines du Languedoc aux Cévennes^ aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux montagnes de Gap et de Barcelonnette. L'émigration des moutons est presque aussi grande sur ce point de la Provence qu'en Espagne. Ces nomades qui les conduisent, portant tout avec eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude y demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la liberté du monde antique. En Espagne, ils régnent, ils dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la Mesta, qui emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos mange la contrée, de l'Estramadure à la Navarre, à l'Aragon. Le berger espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l'aspect d'une de ses bêtes, avec sa peau de mouton sur le dos.
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et aux jambes son aharca de peau velue de bœuf, qu'il attache avec des cordes.
Le voyageur qui a traîné ou plutôt navigué péniblement, tristement, toute une nuit sur la mer grise des sables mouvants, s'étonne, au matin, de trouver au bout du désert morne, une grande ville riche et vivante, toute moderne. C'est la capitale des Landes : Mont-de- Marsan. Rien pourtant ne nous y arrêtera. Fondée par Gharlemagne, détruite plus tard par les Normands, voilà tout son passé, son histoire.
L'intérêt est plus bas. Aux deux extrémités de la France, à la pointe de Bretagne, au fond du golfe de Gascogne, la terre et la mer, mises en présence, se combattent avec fureur.
Adoucie aux basses îles du Morbihan, elle descendait plus calme; mais la voilà de nouveau contrariée et mise de mauvaise humeur par la triste barrière des boues de Charente; puis, après Bordeaux, Arcachon, par la barre fixe des sables qui, sur une longueur de quarante lieues, la force d'aller droit devant elle, sans dévier, pressant le flot sur le flot jusqu'à ce que tout à coup il tombe avec toutes ses forces accumulées dans l'impasse, le gouffre d'où il semble qu'il ne pourra ressortir jamais. Le golfe de Gascogne, de Cordouan à Biarritz, est une mer de contradiction, une énigme de combat. En arrivant au
fond du golfe où Teau s'engouffre comme au fond d'un gigantesque entonnoir, le flot échappé de là, on ne sait comment, dans une pression «épouvantable, remonte à des hauteurs dont nos mers ne donnent aucun autre exemple. Quand la houle monstrueuse est poussée par le vent du nord, elle écrase Saint-Jean-de-Luz de tout son ^poids. Un jour, la pauvre petite ville ainsi assommée ne reparut plus; elle resta engloutie, ^enterrée dans le sable. On peut en voir les derniers vestiges quand les vents de tempête bouleversent la longue grève et mettent à nu ces •ossements de pierre.
La mer et la montagne ont, ici, toutes leurs illusions. Rien de plus Imaginatif que les hommes de ce rivage , amants de l'impossible , chercheurs acharnés du péril aux abîmes des monts, aux sombres mers des pôles *. Ils pouvaient courir sans en trouver de pire que la leur, la côte des Fous. Les monts secondaires qui s'y dressent, tel fantasquement découpé, tel demiruiné, pendant et menaçant, ont des airs chimé- »riques. Au pied, les grandes landes peuplées la nuit de visions étaient, au moyen âge, les temples du sabbat.
1. Les Basques. Nous y reviendrons au chapitre des Pyré- 4iées.