Bernard VII
Ces filles du feu n'ont pas la jeunesse et les abondantes eaux des Alpes. Ce n'est pas non plus comme les Alpes un système compliqué de pics et de vallées, c*est tout simplement un mur redoutable, austère, ininterrompu, une barre entre l'Europe et l'Afrique. Divorce absolu, tranché, que nulle gradation ne prépare. Si, parti de Toulouse, par-dessus les Pyrénées, leur rapide versant du midi, vous tombez à Saragosse, vous avez franchi un monde.
Ce mur immense s'abaisse aux deux bouts. Tout autre passage est inaccessible aux voitures, et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de l'année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni Français, les Basques à l'ouest, à l'est
les Catalans et Roussillonnais, sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'éternel passage des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils * ferment à Roland; il y a bien des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel.
Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer les Pyrénées. Elle est venue la science de Cuvier, d'Élie de Beaumont pour raconter cette histoire antéhistorique.
Ils y étaient eux, et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée géologique, quand la masse embrasée du globe Souleva Taxe des Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve Maladetta. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des Alpes. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont.
Avec des pics moins élevés, dans leur continuité, les Pyrénées sont plus hautes que les Alpes. Moins compliquées, elles imposent par
leur simplicité grandiose et de style sublime. Amphithéâtre gigantesque, étage, il semble, par la nature pour une grande fête, non pas olympiaque, non pas séculaire, mais éternelle. Leur magie à ces monts, est dans la lumière, dans les ardentes couleurs, dans les éclairs fantastiques dont les couronne, à toute heure, ce monde âpre du Midi qu'ils cachent, qu'on voudrait voir. Montons donc, non pas au Yignemale, noa pas au mont Perdu \ mais seulement au port de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux mers, ou bien entre Bagnère et Barèges, entre le beau et le sublime ^ Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie, et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les objets; ce& gaves écumants ou vert d'eau, ces prairies d'émeraude en contraste avec les ruines. Mais^ bientôt succède l'horreur sauvage des grandes montagnes, qui se cachent derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille.
1. On sait que le grand poète des Pyrénées, Ramond, a cherché le mont Perdu pendant dix ans. C'est la plus haute montagne des Pyrénées françaises, comme le Yignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles.
2. C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la Hourguette des cinq OurSf que le vieil astronome Plantade expira près de son quart de cercle, en s'écriant : « Grand Dieu ! que cela est beau 1 »
N'importe, persistons, engageons-nous le long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les rochers aigus, j les neiges permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d'un mont à l'autre; enfin le prodigieux Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des ponts de neige, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde *.
Ici finit la France, Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le père, c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique plane sur cette limite des deux mondes, oîi vous pourriez voir à votre choix, si le regard était assez perçant, Toulouse ou Saragosse. Cette embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat éternel de la France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. 11 consacre de son tombeau la limite de la patrie. Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme
1. La cascade de Gavarnie a douze cent soixante-dix pieds <le hauteur. (Dralet.)
est la tombe du héros, son gigantesque tumulus ; ce sont les Pyrénées elles-mêmes.
De la hauteur où nous sommes parvenus, comparez les deux versants : combien le nôtre a l'avantage. Le versant espagnol, exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage ; le français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit de nos bœufs. Ce pays de pâturages est obligé d'acheter nos troupeaux. Là, le beau ciel et l'indigence : ici, la brume et la pluie, m,ais le travail, l'intelligence, la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et leurs âpres sentiers. « Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec la solidité et la magnificence qui distinguent les grands chemins de France; au lieu de ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays sauvage, désert et pauvre *. »
Nulle part autant qu'aux Pyrénées on ne se sent en rapport avec l'âme de la terre. Les