‹ Notre FranceChapitre 41 sur 65 · Yung · texte numérisé non relu

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grands travaux de la montagne qui se fait, s'élabore elle-même, — ces choses ailleurs cachées, — sont ici manifestes. C'est sous la ruine même, suspendue, menaçante qu'on vient chercher la vie. L'homme est admis par grâce en ces grands laboratoires des forces de la nature. Quiconque y vient non prévenu est saisi.

Il n'est pas nécessaire de monter jusqu'à Cauterets, Barèges pour avoir la forte impression. Engagez-vous seulement dans la vallée profonde qui mène de Pau aux Eaux-Chaudes. La voiture violente et rude, les petits chevaux continuellement battus, surmenés qui vont bride abattue dans une route étroite, tortueuse, au risque d'écraser les bœufs et les piétons, le bruit strident des sonnettes, les claquements du fouet du postillon qui font écho dans les cavernes, cette descente rapide au fond de l'immense entonnoir donnent le vertige. La nature et l'homme ont l'air de se combattre. J'ai suivi moi-même ce chemin, un soir, sous la menace de l'orage. Les pâles éclairs dont s'illuminaient les roches, déjà fendues par la foudre, faisaient paraître après, plus mélancolique le déclin du jour. Quand notre voiture allait moins vite, les paysans que nous croisions, nous disaient : Bonsoir., avec un accent singulièrement doux et triste. Ce salut dans cette âpre solitude, à l'ap-

proche de Torage, avait quelque chose d'aimable et toutefois de solennel; la paix fraternelle de l'homme au milieu de la guerre des éléaients.

Le gave de Pau qui suit la route, descend à |"rand bruit de la montagne. Souvent il devient très profond, paraît paisible, fait le mort, comme pour rassurer. Mais un obstacle survient, une roche percée fait gouffre, il se réveille, il y entre, il en ressort pour se précipiter encore avec une insatiable fureur d'aller, de s'abîmer en hauteur et profondeur. Le mouvement est si violent que le flot en est crispé; c'est un énorme serpent bleuâtre qui d'angoisse tord ses anneaux. Devenu invisible, il vous avertit qu'il est là; du fond du gouffre s'élève un grand bruit, une clameur confuse. Détail charmant, une jolie cascade descend naïvement et vient sans embarras, par un chemin effrayant, à la rencontre du torrent farouche qui n'en semble ni augmenté, ni adouci.

Il devait y avoir foire le lendemain à Oloron. L'Espagnol leste et sérieux suivait son mulet chargé de peaux; le Béarnais aux cheveux plats, à cheval, poussait devant lui ses petits bœufs. D'autres montagnards à pied, très bien faits, et le pas allongé, les vieux comme les jeunes, descendaient ou remontaient lestement les pentes abruptes. Chaque montagnard fait le

voyage pour vendre sa bête. 11 ne se fie à personne. Vingt bergers à cheval, pour vingt bœufs, tous en costume pittoresque : vestes rouges, brunes, noires, culottes courtes.

Mais celui qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix mille âmes : on s'y rend de plus de vingt lieues. Là, au milieu d'innombrables attelages de bœufs qui donnent à ce vaste marché l'effet d'un camp cimbrique, vous trouvez souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du Roussillon, quelquefois môme le grand chapeau plat d'Aragon, le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye *. Le voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa

1. « Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture mêlée d'un peu de rudesse. » (Dralet, I, 170.) Ces deux peuples ont d'ailleurs peu de ressemblance. Le Béarnais, forcé par les neiges de mener ses troupeaux dans le pays de plaine, y polit ses mœurs et perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de même des autres peuple» des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la Méditerranée : tou» sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du Comminges, du Couserans, du comté de Foix et du Roussillon^ qui sont bâties le long de cette chaîne de montagnes.

longue voiture h trois chevaux; il porte le béret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Ecosse et d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui : Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux : « Savez-vous que nous datons de mille ans? — Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus. »

Serrés longtemps dans leurs roches par leurs ennemis, ces géants de la montagne descendirent peu à peu parmi les petits hommes du Béarn, dans leurs grosses capes rouges et chaussés de l'arbaca de crin, hommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avançant vers le nord. Les Landes sont un vaste chemin. Ils venaient réclamer leur part des belles provinces sur tant d'usurpateurs qui s'étaient succédé. Au vu® siècle, dans la dissolution de l'empire neustrien, cette race antique

a renouvelé TAquitaine et Ta un moment possédée.

Elle y a laissé pour souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au ix^ siècle, elle y fonda le royaume de Navarre et, en deux cents ans, elle occupa tous les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturies et Léon, Aragon, Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le midi, les Navarrais, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout peu à peu. Leur dernier roi, Sanche VEnfermé, qui mourut d'un cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi dire par les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora même les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte de Champagne, c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire à l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et dès comtes de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret, aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils reprirent non seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi se vérifia l'inscription mystérieuse

i\i château de Coaraze, où fut élevé Henri IV : Lo que a de ser no puede fallar : « Ce qui doit être ne peut manquer. » Nos rois se sont intiiulés rois de France et de Navarre. C'est une belle expression des origines primitives de la population française comme de la dynastie.

Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent partout cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y a disparu; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours des Maures, ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y figurent, d'une manière toute significative, le monde qui s'en va. La montagne elle-même semble aujourd'hui attaquée dans son existence. Les cimes décharnées qui la couronnent témoignent de sa caducité *. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas avec les eaux.

1. Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents ans, selon Bufîon.

Le rocher reste nu; g-ercé, exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il est emporté par les avalanches. Au lieu d'un riche pâturage, il reste un sol aride et ruiné : le laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne rien luimême. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantité de hameaux ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé vers la France, fuyant leurs propres dévastations.

Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la population pauvre commença d'ensemble cette œuvre de destruction. Ils escaladé* rent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles, cultivèrent l'abîme, pendus à une corde.

Les arbres furent sacrifiés aux moindres usages ; on abattait deux pins pour faire une paire de sabots *. En même temps le petit bétail, se

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