Dralet
multipliant sans nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, les jeunes , pousses, dévorant Tespérance. La chèvre surtout, la bête de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun, animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de combattre ces monstres rongeants. Il n'a pu arrêter pourtant cette guerre contre la nature.
Tout ce Midi, si beau, c*est néanmoins, comparé au Nord, un pays de ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces à recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce pierreux Languedoc, suivezen les collines mal ombragées d'oliviers, au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables; le canal des Deux-Mers n'a pas suffi pour y suppléer; mais entre l'Hérault et le Rhône, entre les racines volcaniques des Cévennes qui viennent se plonger dans la mer, force étangs salés, des terres salées aussi, où ne croît
que le salicor * ; d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une autre Judée, avec les marais stagnants qui rappellent l'immobilité morne de la mer Morte. Il ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne de se croire dans leur pays. L'élément sémitique, juif et arabe, était fort d'ailleurs en Languedoc. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils fleurissaient également à Carcassonne, à Montpellier, à Nîmes, et formaient le lien entre les chrétiens et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Montpellier était plus liée avec Salerne et Cordoue qu'avec Rome. Un commerce actif associait tous ces peuples, rapprochés plus que séparés par la mer. Depuis les Croisades surtout, le haut Languedoc s'était comme incliné à Méditerranée et tourné vers l'Orient. Les comtes de Toulouse étaient comtes de Tripoli.
Cette Judée de la France n'avait pas même à regretter la lèpre asiatique. Nous en avons eu des exemples à Carcassonne.
C'est que, malgré le cers occidental, le mistral violent et salubre auquel Auguste dressa un autel, le vent chaud, lourd et putréfiant d'Afrique, Yaulan, pèse sur ce pays. Les plaies aux jambes guérissent difficilement à Narbonne.
1. L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufao turc des glaces de Venise.
La plupart de ces villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour d'elles des plaines insalubres : Albi, Lodève, Agde la Noire, à côté de son cratère, et bâtie elle-même de ses laves. Toute la plage est volcanique, rongée de salines, de canaux insalubres, de marais fiévreux. Montpellier, héritière de feu Maguelone dont les ruines sont à côté, Montpellier, qui voit à son choix les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d'elle et sous elle une terre équivoque, couverte de fleurs, tout aromatique, et comme profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de vert-de-gris*.
C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout les ruines sous les ruines; les Camisards de Louis XIV sur les Albigeois de Simon de Montfort, les Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs de Narbonne, qui fut longtemps la capitale des Sarrasins, sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions. L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé ; les
' i. Autrefois Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves de Montpellier y étaient seules propres.
Romains ont enfoncé la plus profonde trace : leur Maison-Carrée, leur triple pont du Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands vaisseaux.
Ces monuments romains au milieu d'un paysage de cailloux, plutôt mesquin, y paraissent toujours en étrangers sous un aspect souverain et grandiose. Les vrais monuments du pays, qui en donneraient le génie sombre, seraient les forts du moyen âge; mais on a détruit soigneusement, pendant les guerres de religion, ces asiles du protestantisme.
Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante que le pont du Gard. C'est à lui, aux vieilles franchises qui raccompagnaient, que le Languedoc, république sous un comte, a dû de faire exception à la maxime féodale : Nulle terre sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme auxiliaire de l'Église, comme familière de l'inquisition. Simon de Montfort, après sa conquête sur les Albigeois, y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie féodale, gouvernée par la coutume de Paris, n'a fait que préparer l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique. Les nouveaux possesseurs ne savaient que faire de
ces dépouilles hérétiques et doutaient de les conserver s'ils ne s'assuraient un puissant protecteur, le roi de France. Tout le Midi, sauf quelques villes libres, — après la mort de l'usurpateur, — se jeta dans les bras de Philippe- Auguste.
Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous la forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle, est de Cariât. De Limoux, les Chénier; de Garcassonne, Fabre d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette population la vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence tragique. Un vent desséchant passe sur ces plaines et tend les nerfs à l'excès. A la moindre occasion, il y a émeute sans que l'on sache pourquoi. Cette terre passionnée qui porte la trace de tant de révolutions a été longtemps le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Le Languedoc, placé au coude du Midi, de la grande route d'Espagne,
de France et d'Italie, présenta au moyen âge une singulière fusion de sang ibérien, gothique et romain, sarrasin et gothique. Il n'y avait guère de nobles de Languedoc qui, en remontant un peu, ne rencontrassent dans leur généalogie quelque grand'mère sarrasine ou juive.
Ces éléments divers formaient de dures oppositions. Par ce coude qui semble Tarticulation^ le nœud de la contrée, il a été souvent froissé dans la lutte des croyances et des races. Là devait avoir lieu légitimement le grand combat. Quelles croyances ? On pourrait dire toutes. Ceux même qui les combattirent ne surent rien distinguer et ne trouvèrent d'autres moyens de désigner ces fils de la confusion que par le nom d'une ville : Albigeois,
L'espace manque pour raconter l'effroyable catastrophe du xm® siècle qui ruina les riches campagnes du Languedoc, ces cités opulentes^ Béziers, Carcassonne, prises, pillées, brûlées... A Béziers, dit la chronique , « il n'y demeura chose vivante. Les cloches de Saint-Nazaire tintèrent le glas jusqu'à ce que tout le monde fut mort ». Les hérétiques de Toulouse furent traités comme ceux de Béziers et de Carcassonne.
Le Nord et le Midi se trouvaient en présence pour se haïr. Le Midi s'était montré au Nord
SOUS l'aspect le plus choquaat, esprit mercantile plus que chevaleresque, dédaigneuse opulence, légèreté moqueuse, danses et costumes moresques , figures sarrasines. Les aliments même étaient un sujet d'éloignement entre les deux races; les mangeurs d'ail, d'huile et de figues rappelaient aux croisés l'impureté du sang moresque, asiatique, le Languedoc leur semblait une autre Judée.
Aujourd'hui encore , entre Nîmes , la race ardente, énergique, violente de la contrée, et a montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai, tient de moins en moins à la religion : ce sont les Guelfes et les Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si rudes ; il n'est pas étonnant qu'au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.
D'Anduze, métropole des premières guerres cévenoles sous Louis XIII , ou bien encore d'Alais, des hauts fourneaux rougissants de la Grand'Combe, vous pouvez remonter au nord. Mais , soit que vous vous engagiez dans les défilés de la montagne par la rude route de la Lozère qui met deux jours et une nuit pour vous descendre dans la sombre Mende (un puits dans la montagne); soit que vous préfériez la montée plus facile d'Aubenas qui mène en Yivarais, vous cheminez toujours sur la vieille terre de Languedoc. La tragique histoire de la montagne et celle de la plaine restent pour toujours indissolublement liées l'une à l'autre.
Les Cévennes, qui suivent l'axe de la terre en
s'inclinant de Test à l'ouest, ne sont pas, comme les Pyrénées ou le Jura, une haute muraille dressée, il semble, pour garder la France, la bien fermer, chez elle, au midi et à l'est. Les €évennes ne sont pour le pays ni un abri, ni une protection politique ; elles sont pour la France, chose plus précieuse peut-être, ce que les Alpes sont pour l'Europe, une sorte de château d'eau qui verse aux vallées et aux plaines <ie l'orient, de l'occident et du midi, la frai- «cheur, la vie, la fertilité.
Cet immense théâtre, cette longue chaîne qui pousse ses racines au sud jusqu'aux Pyrénées, au nord jusqu'à la Bourgogne, verse de ses vieux cratères aujourd'hui verdoyants, je ne sais combien de fleuves, la bénédiction de la France.
Des basses Cévennes, de l'Aigoual (le Ruisselant), descendent pour le Midi altéré, une multitude de sources, de gardons^, de rivières, de petits fleuves; ils s'en vont tous en bas, séparés ou réunis, donner à boire à la plaine brûlante , adoucir l'amertume de ses étangs salés, remettre en mouvement ces eaux lourdes, tristes et mortes. Le Gard abreuve le vieux
1. Gard est le nom générique de plusieurs torrents, comme •gave dans les Pyrénées. On dit une gardonade pour une inondation.
Languedoc en courant au Rhône; l'Hérault, le Vidourle en allant se jeter à la mer. Ils traversent ces paysages bibliques, aussi âpres, plus purs que le Jourdain et le Cédron!
A Test, des montagnes brûlées du Vivarais, -entre ses villes qui semblent de fer ou de cuivre, tombent au Rhône : l'Ardèche, l'Erieu, l'Ouvèze.
A l'ouest, partent, pour arroser le midi et le «entre de la France , le Tarn, mineur infatigable *, le Lot et les deux grands voyageurs, la Loire et TAllier, qui vont faire deux cents lieues ensemble pour porter leurs eaux à l'Océan. Quoi de plus grand ! un sentiment de religion saisit l'âme.
Les romanciers de la vie bucolique, les Urfé, les Florian ont choisi pour théâtre de leurs bergeries amoureuses les versants de ces montagnes. h'Astrée^ c'est le Forez, la Haute-Loire, €t Némorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un
l.Il faut s'associer, ici, aux réclamations persistantes des bons Français qui demandent aux touristes moutonniers de ne pas toujours reprendre le chemin de la Suisse, de réserver une portion de leurs vacances pour nos montagnes de France. Rien de plus beau que certaines parties des Cévennes dans leur grandeur sauvage. Dans la Lozère, le Causse •du Méjan, les Étroits du Tarn, méritent à eux seuls le voyage. Le torrent, mineur éternel, est déjà descendu, se frayant sa route à travers les flancs de la montagne, — à cinq cents mètres de profondeur, plus bas que la via Mala. C'est une œuvre d'art gigantesque, saisissante. (M"* J. M.)
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tel peuple pouvait inspirer mieux que ces pâles fictions. Monuments imposants des vieilles révolutions du globe, ils ne le sont pas moins des malheurs qui les ont frappés.
Rien, ici, n'affaiblit l'histoire. Les Pyrénées, à leur saison, deviennent mondaines; c'est un rendez-vous de malades, mais aussi de plaisirs. Rien ne trouble la solitude des Cévennes, rien n'efface le tragique souvenir du passé.
La réalité y est fort sérieuse et la nature sévère. Ces monts, bienfaiteurs de l'humanité, gardent pour eux l'inclémence des éléments. L'été, brûlant dans les gorges profondes, au fond des vieux cratères, appelle les orages, la grêle, la foudre; l'hiver est dur, cruel même, quand les neiges épaisses couvrent les vallées, effacent entièrement la trace des routes. Sur les plateaux soufflent les vents furieux *. Le blé y fait un effort vertueux, mais inutile; il reste grêle et couché.
Cependant, sur ces hautes cimes balayées des ouragans, vivaient les populations du désert,
1. Parfois vous faites la montée dans une paix profonde. Tout à coup, au tournant de la route, un pic isolé se dresse, et c'est l'enfer qui s'ouvre. Le tourbillon vous saisit, vou» enserre, vous étourdit de vertige. Le postillon, prévoyant, a dû se lier fortement à son siège pour n'être point précipité aux abîmes. J'ai essuyé une de ces tourmentes en entrant dans la Haute-Loire, aux Pradelles, où voulut pourtant reposer Duguesclin.
séparées des mois entiers du reste du monde. Tribus de pasteurs et de tisserands, de mœurs très pures, d'un caractère fort doux dans leur sauvagerie.
Ce n'était pas la vie inoccupée, ruminante et somnolente de l'homme d'Auvergne qui passe ses journées d'hiver, couché dans Tétable, en compagnie de ses bœufs.
Dans les rudes Gévennes, tout le monde est éveillé et tout le monde travaille. Avant la dispersion, vous auriez vu l'enfant bien sérieux, filer de ses pauvres petites mains engourdies par le froid, la laine que sa mère avait cardée, que son père allait prendre pour en tisser les bures, les serges grossières que la Lozère expédiait en Allemagne, en Italie, dans le Levant. Sous les neiges, la famille avait de longues veillées pour écouter la Bible. L'idylle, s'il y en avait, était celle de l'Ancien Testament, dans la mélancolie de Ruth et la gravité de Tobie.
Il fallut à ces Cévenols dix-huit ans de persécutions; il fallut qu'on leur prît leurs enfants en bas âge pour les jeter aux prisons malsaines, c'est-à-dire à la mort; il fallut que les dragons de Yillars montassent jusqu'à leurs déserts, et jetassent leurs maisons en proie aux torrents, pour les éveiller à des idées de vengeance, les faire descendre dans la plaine armés de faux,
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de fourches, comme des loups rôdant autour ■des villes, livrant d'atroces combats. Ils avaient perdu la montagne, ils s'emparaient de la plaine. Mais la plaine devait être leur tombeau.
Les basses Cévennes, entre le Rhône et l'Hérault, la Lozère et la mer, ont le plus souffert ^e cette guerre d'extermination. Là vous retrouverez le berceau des pasteurs du désert et le théâtre de la résistance camisarde.
De roc en roc, de sommets en sommets, par les sentiers pierreux, croulants, arides, vous pourrez accomplir le rude pèlerinage. Mais M n'est pas besoin de monter si haut. La plaine, les villes sont aussi jonchées des tombes des martyrs : Nîmes, Aigues-Mortes, Uzès, Montpellier!... Ceux qui, vers le soir, aux derniers rayons du soleil, suivront la lumineuse allée du Peyrou vers la mer et vers le ciel, verront encore leurs âmes sur la via Sacra.