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LE VIVARAIS

Nous entrons dans la région la plus tourmentée des Cévennes. Ici, la montagne, sur ses crêtes chauves et dans ses flancs déchirés, ne

témoigne pas seulement de la guerre éternelle que lui fait la nature, elle laisse voir aussi à nu et toute vive encore, la trace des commotions volcaniques qui l'ont à la fois enfantée, bouleversée, ruinée.

Le pays d'Ardèche, que Ton rencontre en montant par Aubenas, offre le roc d'abord, rien que le roc, les schistes tranchants. Rien de plus aride, de plus âpre. Mais déjà vous sentez la lutte de l'homme, son travail opiniâtre, prodi- ^g-ieux contre la nature. Entre le roc et le roc, le schiste et le schiste, une toute petite vigne s'accroche, deux ou trois brins de seigle dressent leur maigre épi. A côté, le puissant châtaignier, sobre et courageux végétal, enserrant le caillou même de ses racines, se fait sans secours sa terre à la longue, par le résidu de son feuillage.

Cette portion de l'Ardèche que la nature a faite affreuse, l'homme l'a empreinte d'un charme moral. Partout, à côté de lapiaz hideux, vous trouvez la grâce et la consolation d'un petit coin de verdure.

Ce n'est pas seulement le châtaignier qui semble se passer de la terre, vivre d'air et de caillou; le mûrier vertueux s'établit partout près de lui, et se nourrit aussi d'indigence, de poussière basaltique.

La soie est la manne du pauvre pays; avec la soie, il a de l'argent, quelques moutons dont l'engrais, mêlé aux débris de la roche, créera la terre à la longue. En traversant ces rudes vallées 011 de basses maisons de pierres sèches attristent les yeux de leurs teintes grises, partout, sous les arcades du rez-de-chaussée qui portent la maison elle-même en arcades, — au beau moment de l'année, — vous verrez deux ou trois jeunes filles au teint brun, aux dents blanches^ qui sourient au passant et filent de l'or.

Rien de plus inattendu dans cette campagne de pierre, près du jardin indigent, maigret, que de voir une famille aisée, occupée tout entière à un métier de luxe.

Ces hommes que la tradition nous a faits si durs, si sauvages, vont chaque jour s'affmant, s'adoucissant. Les enfants, mieux que les pères^ témoignent que la bénédiction de la nature est enfin tombée sur cette race laborieuse qui la méritait si bien.

Près d'Aubenas, la victoire de l'homme sur la pierre est décisive. Il y a des vignes, du blé, une terre, peu fertile peut-être, mais enfin, il y a une terre. Les rochers, eux-mêmes, semblent pris d'émulation; ils portent sur leurs prismes basaltiques de petites plaines en miniature biett cultivées.

J'ai VU tout cela doré, harmonisé du soleil du soir. Tout semble si beau à cette heure! Chaque site alors est le plus beau site. Cette maison, cette famille réunie, devant laquelle vous roulez si rapidement, vous étranger, passant, c'est la maison, la famille heureuse entre toutes.

Haut, bien haut, plane un donjon noir, pour témoigner des mauvais temps qui ne sont plus, pour faire bénir l'époque où la terre, peu à peu, appartint à celui qui la cultive. Ici, ce droit semble sacré, cette terre n'existait pas, le seigneur n'a pu l'inféoder. C'est F arrière-petit-fils du premier possesseur, l'homme, le pasteur du désert, qui l'a faite, cette terre, et de ses sueurs Ta fécondée.

Dans le haut Vivarais, où se dressent les montagnes les plus élevées des Cévennes, le Mézenc, le Gerbier des Joncs, d'où part la Loire, la nature comparée à celle du bas Yivarais semble redevenue toute maternelle. Si les hauts sommets gardent leurs neiges, les pentes, fécondées par les sources qu'elles distillent, se revêtent de forêts, de verts pâturages. Ce n'est plus la lutte héroïque de l'homme pour dompter les éléments rebelles et faire éclater le triomphe de la vie sur les ruines. Les horizons sont grandioses; vou& admirez, mais vous n'êtes plus attendri.

Du point où nous sommes arrivés, nous n'avons qu'à suivre le cours de l'Ardèche, à nous laisser descendre de rampes en rampes, de terrasses en terrasses.

Avec le torrent, à travers les noirs basaltes, leurs murs crénelés, figurant des constructions féodales et guerrières, aujourd'hui en ruines, nous tomberons au Rhône, à la Provence.

Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec le génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples d'une même zone sont alternés ainsi ; par exemple, l'Autriche, plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée par l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées

symétriquement par des fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence formaient à elles deux, avant l'annexion des Alpes-Maritimes, notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un système complet, un dos de montagnes ou collines avac les deux pentes : c'est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les sources de ses grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer et du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des ports *. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que maritime; ses grands événements sont les luttes de la liberté religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble élancée

1. Trois essais, des Romains, de saint Louis et de Louis XIV •ont restés impuissants.

aux courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d'Italie et dMfrique.

Cette côte, avec ses éclairs d'acier qui le jour vous éblouissent, ses maquis épineux, rébarbatifs qui vous barrent le chemin, ses palmiers gigantesques chargés de leurs régimes d'or, est ellemême toute africaine.

La France a l'avantage admirable d'avoir les deux mers. La Méditerranée est belle surtout par deux caractères : son cadre harmonique et la vivacité, la transparence de l'air, de la lumière. C'est une mer bleue très amère et très salée. Sur ces rivages âpres, rien de vulgaire. La trace des feux souterrains qu'on y trouve partout, ses sombres roches plutoniques, ne sont jamais ennuyeuses comme les longues dunes de sable ou les sédiments aqueux des falaises.

La côte méditerranéenne, pour ainsi dire circulaire, a sa note la plus haute précisément dans le climat sec et vif de Provence. Elle s'amollit vers Pise; elle s'équilibre en Sicile, obtient à Alger un degré remarquable de fixité.

La rade de Toulon est, on le sait, la merveille du monde. Il y en a de plus grandes encore, mais aucune si belle, aucune si fièrement dessinée. Elle s'ouvre à la mer par une bouche de deux lieues, la resserrant par deux presqu'îles recourbées en pattes de crabes. Tout

l'intérieur varié, accidenté de caps, de pics rocheux, de promontoires aigus, landes odorantes, sauvagement parfumées, vignes, bouquets de pins, aloès et cactus; une noblesse et une sévérité singulières. Derrière, le haut cirque des monts chauves, dominés de la tête par Coudom et Pharon, les deux gardiens du port.

En ce pays de lumière, où Ton peut voir parfois en mer à vingt et trente lieues, si ce n'est davantage, si vous montez sur les épaules de l'un de ces bons géants, peut-être verrez-vous au loin, flottante comme une vague apparition, notre petite patrie d'adoption, la Corse. Africaine comme Malte, dans les luttes, parfois terribles, qu'elle engagea, jadis, pour la défense de ses libertés, elle n'appela jamais à son secours les Italiens, mais toujours la France; sous Charles VI, Henri II, Louis XV. Petite île, grand peuple à ses moments, qui fut toujours nôtre par le cœur.

Cette belle lumière, ce climat puissant trempe admirablement l'homme, elle lui donne la force sèche, la plus résistante; elle fait les plus solides races, les plus robustes. Le marin pro-

vençal catalan, celui de Gênes, de Calabre, de Grèce s'acclimatent partout. Cuivrés et bronzés, ils passent à l'état de métal. Riche couleur qui n'est point un accident de l'épiderme, mais une imbibition profonde de soleil et de vie.

La Provence a visité, a hébergé tous ces peuples et bien d'autres.

Tous ont chanté les chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi *. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur ont bâti des ponts, et commencé la fraternité de l'Occident. Les pâles et belles femmes d'Arles au masque romain, les vives filles d'Avignon continuant cette œuvre, ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré mal gré, mené la farandole, la turque, la mauresque '. Et ils n'ont plus voulu se rembarquer. Ils ont fait €n Provence des villes grecques, moresques, italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus à celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en terrasses les pentes

1. Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes, comme depuis, Avignon et Beaucaire.

2. Ces noms, et les rapports de plusieurs de ces danses avec le boléro, doivent faire présumer que ce sont les Sarra- «ins qui en ont laissé l'usage en France.

rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et lavande.

La Provence grecque commence visiblement près de Toulon, avant Olioules, Gemenos, Evenos. Les hommes deviennent très fins, les femmes jolies, d'un type qui ne se trouve qu'entre Aix et Toulon. Le tout un peu maigre, un peu mesquin, mais non trapu comme les vrais Provençaux. Ceci, c'est l'homme du Var, figure fine, un peu aiguisée.

Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Le vent éternel qui enterre dans le sable les arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la fête ordinaire de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête, quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur de la Durance et du Rhône ramasse son champ au bas de la colline, ou le suii voguant à grande eau, et s'ajoutant à la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et charmante.

Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est celui de TÉg-ypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fut qu'un fleuve, mais une chose fantastique; il a bien vu que la violence du Rhône était de la colère, et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres tourbillonnants. Le monstre c'est le drac, la tarasque, espèce de tortue-dragon, que Ton promenait naguère à grand bruit le jour de sainte Marthe. Elle allait jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage.

La fête n'était pas belle, s'il n'y avait pas au moins un bras cassé.

Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner contre son delta de la Camargue, l'île des noirs taureaux et des étalons indomptés. Le pâtre, monté sur un de ces étalons sauvage, surveille son troupeau qui paît les roseaux et les oseraies plongé dans le marais jusqu'au poitrail comme le buffle dans la campagne de Rome. L'ile avait aussi sa fête, c'était la ferrade. Un cercle de chariots était chargé f de spectateurs. On y poussait à coups de fourche les taureaux qu'on voulait marquer. Un homme adroit et vigoureux renversait le jeune animal, et pendant qu'on le tenait à terre, on offrait le fer rouge à une dame invitée; elle descendait et l'appliquait elle-même sur la bête écumante.

Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais non sans grâceyil faut voir ces danseurs infatigables danser la moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à treize, la danse des épées, le bacchuber, comme disent leurs voisins de Gap; ou bien à Riez, jouer tous les ans la bravade des Sarrasins. Pays de militaires, des Agricola, des L- Baux, des Grillon; pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe de Lion. Dans ce bassin circulaire, la vague, manquant d'espace pour s'étendre et s'apaiser, revient sur ellemême avec une extrême violence. La lame, courte et disloquante, fait clapotis et retient dans son terrible remous le navire qui ne sait plus à qui entendre.

Gitons, parmi les plus vaillants, le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais connu d'autre nom); né sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque battue par la tempête, il devint amiral et donna sur son bord une fête à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas pour cela ses vieux camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa ^ tout son bien.

Get esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, au milieu des cités grec-

ques et des municipes romains. Dans les campagnes même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la France. Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres, intelligentes.

Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature, dans la philosophie. Les Romains fréquentaient les écoles de Marseille, cette petite Grèce plus sobre et plus modeste que l'autre, et qui se trouvait à leur porte.

La grande réclamation du Breton Pelage en faveur de la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lerins, la gloire du v^ siècle. Quand le Breton Descartes affranchit la philosophie de l'influence théologique, le Provençal Gassendi tenta la même révolution au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, avec un athée provençal (d'Argens).

Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi, au xn^ et au xnf siècle, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout ce qu'il y a de

subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée. C'est le pays des beaux parleurs, passionnés (au moins pour la parole) et quand il& veulent, artisans obstinés de langage; ils ont donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, parlement et noblesse, démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence méridionale, s'est rencontrée dans Mirabeau, le col du taureau, la force du Rhône.

Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien vaincu l'Italie au xm" siècle. Comment est-il si terne maintenant, en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes malsaines, et des villes qui se meurent cemme Fréjus, je ne vois partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages *, qui lui donnent une physionomie si originale et si antique, là aussi je trouve une ruine. C'est un

1. Dans ses jolies danses moresques, dans les romérages de. ses bourgs, dans les usages de la bûche calendaire, la bûche de Noël, des pois chiches à certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes.

peuple qui ne prend pas le temps passé au sérieux, et qui pourtant en conserve la trace. Un i pays traversé par tous les peuples aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais non, il s'est obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il appartient, comme l'Italie, à l'antiquité.

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