Ce fut Marignan
petites pièces à dos de mulet, il avait franchi la triple échine des Alpes, passé à travers les rochers, remonté les pentes glissantes des précipices où nul marchand, nul colporteur, nul contrebandier n'avait imprimé ses pas. La virginité de leurs neiges n'avait été effleurée , depuis leur création, que par l'enfant de la montagne, le craintif chamois, et parfois aussi, peut-être, par l'intrépide folie du chasseur que la passion entraine après lui aux corniches étroites des gouffres.
Ces provinces guerrières ont donné aussi à la science des esprits sévères et analytiques : Mably et Condillac, son frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois par sa mère ; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le grand anatomiste ; Edgard Quinet. Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le grammairien d'Olivet. Du Dauphiné à Liège, à la Normandie, l'esprit général est la critique. On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois des traces singulières de leur esprit processif. Avant la Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un procureur à mettre au net des exploits et des appointements , leur éducation était faite, et ils retournaient à la
charrue. Le Dauphiné a été longtemps la terre classique du régime dotal; les familles avaient l'orgueil de faire un héritier, un aîné, n'accordant aux cadets que les exigences de la loi, à la fille le moins possible. Le paysan, dans son humble condition, imitait le seigneur. Au demeurant, très avisé. On sait le dicton : « Fin, rusé, courtois, sent venir le vent et connaît la couleur de la bise. »
Mais leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, a longtemps été la guerre. Qu'on leur fasse encore appel, vous verrez que les Bayard ne manqueront pas au Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la frontière, des villes héroïques où ce fut de père en fils un invariable usage de se faire tuer pour le pays.
La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq mille habitants, a fourni en vingt aunées cinq ou six cents officiers et militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille *. Et les femmes s'en mêlent souvent comme les hommes. Même, autrefois, les grandes dames dans leur riche et galante armure; on se souvient des princesses de la maison de Bouillon. Les femmes ont dans toute cette
i. Écrit en 1S33.
zone, du Dauphiné aux Ardennes, un courage, une grâce d'amazones, que vous chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles vivent au milieu des soldats et leur imposent. Elles-mêmes , veuves, filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les leurs, fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une femme : en Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis la Tour-du-Pin La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une irrésistible puissance : témoin la fameuse madame Tencin, mère de d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari, finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays avec Mélusine et la fée de Sassenage.
Malgré l'esprit processif du Dauphinois, il y a dans les mœurs communes une vive et franche simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde, la même bonté, avec moins de douceur. Cette simplicité, ces
Notre Franck. 11
mœurs patriarcales qui s*en vont, hélas 1 de toute la France, ont tenu, en grande partie, à l'isolement de ces populations. Avant qu'on eut ouvert des routes, pendant neuf mois d'hiver les neiges les séparaient du reste du monde. De là, la conservation des traditions antiques. Malgré les changements survenus, le vieillard est encore l'ohjet du respect et le centre de la famille; ses enfants le servent, les femmes, aux repas, restent debout comme en Bretagne.
Quoique ces montagnards soient souvent en procès entre eux, comme ceux de la plaine, il existe un sentiment de fraternité. Survient-il un malheur, une inondation, un incendie, tout le pays accourt pour relever la maison, apporter les matériaux nécessaires. Chacun donne une journée de son travail.
Là, il faut bien que les hommes s'aiment les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère. Sur ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon cœur et le bon sens du peuple.
Telle de ces vallées profondes, ensevelie sous les neiges, reste trois mois sans voir le soleil. Aussi, comme on le salue, comme on le fête cet ami, lorsqu'il revient. Chacun a gardé pour
lui ce qu'il a de plus précieux, ce qui serait si doux à l'enfant, au vieillard, quelques œufs recueillis, à grand'peine, dans un trop court été.
Au jour précis, tout le monde est dehors, dans l'attente, les yeux attachés au ciel. Il est midi, l'heure de l'aurore pour la sombre vallée. La crête de la haute montagne derrière laquelle il monte, peu à peu rayonne, s'illumine. Il va paraître,... il paraît!... Tous sont bien près de tomber à genoux. Dépassant à peine le faite, il glisse, lentement, comme un beau globe d'or. Rien ne leur semble plus beau que cette riche et chaude couleur ! Il faut bien qu'il l'aime aussi, lui, puisqu'il Ta choisie de préférence entre toutes. On lui offrira donc pour se le rendre secourable, pendant la saison trop brève, ce qui lui ressemble, une multitude de petits globes d'or. Au milieu de la joie universelle, chacun casse les œufs qu'il a tenus en réserve; ces œufs réunis vont faire ensemble au bon géant, qui d'en haut paternellement regarde, une belle et bonne omelette bien dorée!
Hélas! quoi que fasse le soleil, le pays reste
pauvre, la récolte est insuffisante. Du Vercors
,^ et de rOisans partent des émigrations annuelles.
Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des
porteurs d'eau, des routiers, des ramoneurs^
comme dans le Limousin, l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs ambulants.
Autrefois , ils descendaient en nombre tous les hivers des montagnes de Gap et d'Embrun *. Ces maîtres d'école, presque tous protestants, s'en allaient par Grenoble dans le Lyonnais et de l'autre côté du Rhône , dans les Cévennes. Les familles les recevaient volontiers ; ils enseignaient et évangélisaient les enfants.
Dans les plaines du Dauphiné , le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel esprit : il fait des vers et des vers satiriques.
A Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout le Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ai dit, de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; ou plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque s'étant trouvé, au moins jusqu'au ix® siècle, de nom ou de fait, le véritable defensor civitatis. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avènement des comtes d'Albon comme dau-
1. De Gap ou d'Embrun descendit aussi, au xn* siècle, Pierre de Bruys pour aller prêcher dans le Midi la croisade du libre esprit, la croisade albigeoise.
phins, Grenoble, disent les chroniques, « avait toujours été un franc-aleu de Tévêque ». C'est aussi par des conquêtes sur les évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die et de Valence.
Ces comtes d'Albon, de Guignes qui prirent le nom de dauphins^ du poisson qui ornait leur casque, ont fait lignée de rois. Ils ont régné en Dauphiné, jusqu'à ce que l'un d'eux, lassé du pouvoir, cédât la province à la couronne, à Philippe de Valois, à la condition qu'elle serait un apanage du fils aîné du roi.
Charles Vil en profita pour exiler celui qu'on croyait un enfant et qui, à quatorze ans, était Louis XI, déjà ligué avec les ennemis de son père. Le roi lui faisait sa part, lui donnait par avance d'hoirie une petite royauté.
La féodalité qu'allait abattre Louis XI ne pesa jamais dans le Dauphiné comme dans le reste de la France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie, — ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse dauphinoise, — eurent intérêt de ménager leurs hommes; les vavasseurs y furent moins des arrière-vassaux que des petits nobles à peu près indépendants. Dès le X* siècle, le pays se divisa en une infinité de comtés, de petits clans. Aussi la Révolution française n'a point été sanglante à
Grenoble; elle y était faite d'avance. Pendant la Terreur, les ouvriers y maintinrent Tordre avec un courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le cardeur de laine Michel Lando, dans l'insurrection des Giompi. -M
De Yizille, prës de Grenoble, partit le premier acte de la Révolution, le dédoublement du tiers.
Bonaparte connaissait bien Grenoble, quand il la choisit pour sa première station en revenant de File d'Elbe. Il rentrait en promettant de relever Tempire par la république.
Une des grâces de la France qui en a tant, c'est qu'elle n'est pas seule, mais entourée df plusieurs Frances *. Chacune d'elles lui représente quelqu'un des âges du passé. Devenue sérieuse et soucieuse, elle retrouve en elles la gaieté, la vivacité, la grâce du cœur, tous les charmants défauts dont nous nous corrigeons et que le monde aimait en nous, avant que nous fussions des sages.
Les maîtres des peuples, qui remanient la carte d'Europe sans tenir compte du génie des races et de l'unité géographique, avaient coupé en deux Tune de ces petites Frances qui parle non seulement notre langue, mais que la na-
1. La wallonne, la savoyarde; on peut dire aussi l'Alsace, qui, de cœur, nous reste fidèle.
ture — physiquement — a faite identique à la nôtre. Si du lieu où nous sommes, vous gravissez quelque pic élevé et regardez devant vous, vous verrez les Alpes du Dauphiné et de Savoie dialoguer entre elles. Ce ne sont pas deux versants, c'est un même massif. La majesté du mont Blanc est reproduite dans le puissant glacier du Pelvoux. Les plantes et les animaux sont, aussi, les mêmes. Le chamois sur les cimes, Tours au fond des vallées, ont passé de tout temps d*un pays à l'autre, sans souci des frontières.
Les destinées de l'antique Savoie furent celles du Dauphiné. Au ix® siècle , elle fit partie , comme lui, de l'empire de Charlemagne. Quand cette Babel tomba en pièces, ces deux petits pays, que leur faiblesse livrait en proie aux convoitises des puissants armés, échurent au roi de Bourgogne. Au commencement du xi® siècle la Savoie, réunie à l'empire germanique, fut érigée en comté. C'est l'origine des comtes, des ducs de Savoie et de Piémont.
Petit État qui grandira rapidement et se fera bientôt le portier incommode des Alpes, ouvrant ou fermant la porte au midi, au nord, selon son intérêt, son caprice.
Mais alors il n'y aura plus de Savoie. Le pauvre petit pays ne sera plus qu'une annexe
du Piémont, étouffé par sa tyrannie. Il lui défendra , tout à la fois , l'industrie , le commerce, et le forcera d'émigrer. C'est à cette époque que les Savoyards prirent la coutume de venir chercher leur vie en France.
Telle a toujours été l'attraction de la grande France sur la petite, que ce ne fut pas seulement le petit peuple qui descendit vers nous; les ducs de Savoie eux-mêmes, tantôt nos alliés douteux, tantôt nos ennemis déclarés, ne vinrent pas moins de préférence chez nous prendre leurs femmes. A partir du xiv® siècle, la Savoie, presque toujours, épousera la France. Louis XI, qui l'aimait de longue date comme voisine de son Dauphiné, lui donna sa fille et sa sœur; il en éleva les fils, les fit doublement Français de mère et d'éducation.
Les destinées des deux pays, en bien, en mal, désormais se trouveront sans cesse mêlées. La sœur de Henri II, la fille de Henri IV, la nièce de Louis XIV, deviendront duchesses de Savoie et reines de Piémont. De son côté , la Savoie nous enverra Louise, mère de François I", et la duchesse de Bourgogne qui nous donnera Louis XV. Les deux filles d'Amédée III épouseront les frères de Louis XVI, et le fils du roi de Piémont, la sœur du roi de France.
Toutes ces alliances souveraines n'empèchè-
rent pas les guerres entre les deux pays, mais le peuple ne s'y méprit pas, il n'accusa pas sa mère.
Lorsque les commissaires de la Convention, en 92, entrèrent à Chambéry pour lui porter la délivrance, ils furent saisis d'étonnement, profondément émus, en découvrant une France inconnue, une vieille France naïve qui, dans la langue de Henri IV, bégayait la Révolution. Le peuple tout entier était venu à la rencontre, d'un élan spontané, d'un même transport de joie, de reconnaissance.
La Savoie est tout une France. La diversité de ce peuple allobroge est infinie. Il faudrait dire : Les Savoies. Gomme esprits, vous y rencontrerez les extrêmes : l'apôtre de la douceur, saint François de Sales ; l'homme de la terreur blanche, Xavier de Maistre. Gomme climat, Annecy, où vous retrouverez la pure ancienne France, dans certains intérieurs négligés que je vois encore , — vous donnera une Savoie presque italienne. Les nombreux canaux qui font de l'intérieur de la ville comme une petite Venise, mettent dans l'air quelque chose de doux, de mou qui ralentit.
Il y a là de la maremme. Rousseau la respira longtemps, en garda toujours la grande impression. Mais il n'eût pas été Rousseau s'il n'eût été transplanté à temps sous le souffle pur des Alpes, puis jeté au loin par la fatalité.
Ces mollesses italiennes ne sont pas heureusement la véritable Savoie. Elle n'est pas non plus à Chamounix, que tout le monde va voir, qui n'est guère peuplé, aujourd'hui, que d'hôtels et de guides oisifs tout l'hiver.
La vraLe Savoie — peuple ardent sous un climat glacé — est celle où mène le cours de l'Arve en sortant de Genève; en bas, Sallenches, en haut Saint-Gervais. Il n'y faut pas arriver par un de ces rares jours qui parent tout, qui donnent à tout un uniforme sourire, mais par BB jour mi-bleu, mi-ouaté, un jour légèrement gris, tel que ce pauvre pays, d'un climat incertain, en a la plus grande partie de l'année. Alors on le voit tel qu'il est dans le bas, mesquin et pauvre, écrasé des hauteurs qui semblent les premiers gradins d'un sérieux amphithéâtre.
Les bains de Saint-Gervais sont aussi en bas, au fond d'une étroite fente de la montagne. Dans les Pyrénées, à Yichy, à Bourbon, etc., toute eau thermale est un dieu, le dieu Borbo, le dieu Gargo. En Savoie, ces dieux sont des saints :
saint Gervais, saint Protais. Le lieu est clos. Les sapins planent en haut, les brouillards traînent en bas. Ainsi voilé , il semble plein de mystères, de songes, d'illusions.
Ne vous y attardez pas. Montez plutôt au village, et, sans vous y arrêter non plus, prenez, à l'autre extrémité, l'étroit chemin ombragé de vénérables noyers qui datent, je crois, du temps où les ducs de Savoie allèrent à Jérusalem. Ce sentier vous mènera à Contamines, aux glaciers. Le mont Blanc, qui est derrière, laisse à peine entrevoir un sourcil bleuâtre. De loin, ce fond apparaît noble et grand sans être grandiose. De près, rien de plus mélancolique. Là vous êtes au cœur même du pauvre pays. Les villages, serrés entre la route et les glaciers, n'ont eu d'autre place pour s'établir que l'ancienne moraine. Ils sont toujours sous la menace des avalanches. La pauvre culture, le maigre seigle semblent aussi bien aventurés. Mais c'est l'impossible qui tente. La vallée, déjà si étroite, se resserre encore. C'est par un long et étroit couloir que vous arrivez au pied de l'âpre et maigre col du Bonhomme, le seul passage, de ce côté, entre la France et l'Italie.
Le mont Blanc n'a pas à mi-côte ces grandes routes des nations oii se croisent éternellement la France, l'Allemagne, l'Italie. Le mont Cenis,
le Saint-Gothard sont les voies naturelles de toute vie animée. La forcla du Prarion, la forcla de la Tête-Noire, du col du Bonhomme serrent au contraire et ferment les vallées de Chamounix, de Saint-Gervais.
Ce solitaire, le mont Blanc, ne conduit à rien. Cependant les jours de grand marché k Sallenches, de tous ces pauvres villages échelonnés dans le ravin, et de Saint-Nicolas, qui est en face, descend toute une avalanche, hommes, femmes, enfants, conduisant devant eux leurs bêtes : vaches, oies, moutons, petits porcs, etc. Ce serait le bon moment pour étudier cette population savoyarde, la plus maltraitée de la nature, je parle de celle qui vit sous les glaciers. Ce sont des rustres, en apparence, les os saillants, la mâchoire carrée, le regard couvert. Mais sous les sourcils épais et bas, perce la ruse. C'est le fond de l'esprit montagnard qui a servi, de longue date, à se défendre aux dépens de plus fort que soi.
Ceux qui viennent du côté opposé, du versant des prairies, beaucoup plus ménagé, semblent d'une autre race. Ceux-ci sont les fins relativement, à la fois naïfs et avisés, quelque chose d'aimable et de caressant. Presque toutes les femmes, laides et vieilles de bonne heure par le dur travail au dehors, sous l'âpre bise, font
oublier leur laideur par un charme singulier de bonté.
Tous vous saluent, vous disent « bonjour » ou « bonsoir » avec un timbre de voix fort, presque musical, ce qu'on n'attendrait pas dans un pays où l'air est neuf mois glacé.
Ce pauvre peuple de Savoie, si longtemps souffre-douleur du Piémont, écrasé par les persécutions religieuses, les armées qui lui passaient sur le dos pour atteindre l'ennemi, n'a pas moins gardé, à travers tant d'épreuves et de larmes, l'indestructible gaieté de la France. Quand celle-ci, devenue taciturne, perdit la voix, les airs, la petite musique nationale qu elle oubliait, sa sœur les reprit, les garda pour elle comme un viatique.
Vous l'entendez, la rustique chanson, sur les plus hautes prairies de TAlpe où la promène, l'été, le berger solitaire. Chant de ton naïf et juste, plus que Viaulement, Yalp-singer de la Suisse allemande.
Le canton de Vaud, qui touche à la France, comme la Savoie, ne chante plus. Si, en septembre , vous entendez quelques rares chants dans les vignes, c'est que le petit peuple savoyard est là, il a passé le lac , s'est engagé pour faire la vendange.
Comparez cependant les deux rives. Le côté
suisse, inondé de lumière, monte en amphithéâtre ses vignobles sobres en bois, en feuilles, d'autant plus productifs. C'est la richesse. Sur l'autre rive, la fraîche Savoie, sous ses ombrages, n'a que sa pauvreté poétique; ses vignes lui donnent une luxuriante moisson de feuillea, mais si peu de fruits!... La population abritée, ici, de l'âpre vent des glaciers, n'a pas moins une pauvre mine, je ne sais quoi qui attendrit. Grâce souffrante du petit Savoyard, de Fanchen la vielleuse. La maigre récolte de châtaignes pourrait rendre pensif; et cependant, si loin que l'ouïe puisse porter, vous entendez retentir les chants.
La France qui n'eut jamais, d'elle-même, des pensées de conquête, — mieux vaut être aiiaé que posséder, — mais toujours voulut se donrt&ry selon le beau mot de Henri IV aux Béarnais, dispense aujourd'hui la Savoie de quitter ses montagnes, de descendre en plaine, d'aller au loin gagner sa vie dans des métiers obscurs. La sœur aînée est allée à sa petite sœur pour l'aider à développer ses industries, lui ménager chez elle, après tant de siècles de misère, la prospérité qui honore un peuple et le relève.
XVIÎI
Mieux f attends.
(Devise franc-comtoise.)
Par les plaines humides de la Bresse, ses prairies noyées de brouillards, — une petite Hollande fiévreuse, — nous g-ag-nerons Fair pur des montagnes de la Franche-Comté. Celles-ci ne sont pas, comme les Alpes de Savoie que nous venons de quitter, un massif, une forteresse grandiose bâtie des mains de la nature. Vues de loin, de Lausanne par exemple, elles apparaissent comme un sombre rideau uniformément tiré entre la Suisse et la France.
En réalité, une succession de murailles étagées de la base au sommet, laissant entre elles des tranchées profondes que barrent des mornes,
que relient des plateaux servant de degrés pour
atteindre le faîte de la montagne, voilà le Jura.
Tout cela bien sérieux, bien austère. C'est,
si vous voulez, une petite Suisse en miniature
avec ses lacs (Nantua, Saint-Point ), ses
champs de neiges à défaut de glaciers. Mais ce qui fait la vie de la Suisse, sa gaieté alpestre, manque au Jura. Il n'a pas comme elle, de tous côtés, et sous mille formes, des eaux qui courent et qui parlent. A part la grande voix des torrents qu'alimente la fonte des neiges, le Jura est silencieux. L'homme ayant imprudemment détruit les forêts intermédiaires, avec elles ont disparu les sources vives qui font gazouiller les ruisseaux et jaser, à petit bruit, les fontaines. Les pluies tombent, mais elles ne s'arrêtent plus. Elles courent au Rhône toutes chargées des« terres qu'elles emportent et s'en vont avec elles agrandir le delta de la Camargue. Quant aux eaux qui s'accumulent au fond des entonnoirs profonds de l'amphithéâtre jurassique, les voilà immobilisées, muettes, Dieu sait pour combien d'années, combien de siècles *.
1. Ces eaux captives travaillent au fond des combes à la formation des tourbières. La couche d'argile qu'elles rencontrent à une faible profondeur, les empêche d'atteindre le terrain oolithique dont les fissures leur faciliteraient le passage. Mais il arrive aussi que le remous incessant occasionné par la venue des eaux nouvelles, ronge et amincit si bien la
La différence est grande aussi, entre la fortune des deux pays voisins. La première fois que je franchis la frontière par le désert aride de Pontarlier, — une Espagne pour la pauvreté du sol, — je fus blessé au cœur de voir nos paysans francs-comtois si nécessiteux, et tout à coup, en passant un ruisseau, les gens de la Suisse si bien vêtus, si aisés, visiblement heureux! Je trouvais une population riche, non par la culture, mais par l'industrie *.
Dans notre Franche-Comté plus agricole qu'industrielle, tout est précaire. La zone la mieux protégée n'est pas moins frappée par des gelées tardives. La vigne, qui vient volontiers dans les terres salées, — le sel est répandu partout sur cette région de la France, — ne donne qu'une récolte en trois ou quatre ans. Le vigneron s'obstine pourtant, il patiente, il attend mieux.
Si vous atteignez la région des plateaux, vous
couche d'argile que l'obstacle est enfin franchi et le voyage souterrain commence. Le vide faisant aspiration, les eaux descendent en tournoyant. Elles agissent sur la pierre comme le ferait une tarière. L'entonnoir qu'elles creusent s'élargit et s'approfondit toujours davantage. Un beau jour, on voit une petite rivière sortir gaiement de la falaise à quatre ou cinq cents pieds plus bas. Quand les eaux perforantes rencontrent tout à coup, dans la couche oolithique, une excavation, alors la combe supérieure se vide en une fois tout entière, et fait, pour quelque temps, un lac souterrain. (Y. le travail de M. Desor sur les tourbières du Jura suisse.) <M"'« J. M.) 1. L'horlogerie.
ne rencontrez guère plus qu'une terre indigente. Des prairies de lichen sur le roc, des landes où se dressent des touffes de buis, végétation rigide et triste, malgré le vernis dont se lustre le feuillage, quelques labours ingrats; voilà le maigre tapis qui a remplacé le riche manteau des chênes et des hêtres *.
Le haut Jura, seul, a conservé ses forêts. Les courageux lutteurs qui se sont accrochés, comme ils ont pu, aux pentes croulantes, pour en arrêter la ruine, y tiennent encore. Ce n'est plus le grand sapin blanc dont les longs bras, les longs peignes sombres et retombants, semblent couler au fond des ravins comme des larmes de bronze. Un autre montagnard plus robuste, le dur lutteur des Alpes, le picéa, Ta remplacé. Il fait à lui seul la grande œuvre, le vrai métier de la forêt. L'homme n'intervient que pour le détruire et compromeltrc ainsi la vie de la montagne.
Le picéa, bien plus sobre que le sapin, sur ces
1. La Franche-Comté était pourtant, naguère encore, le pays le mieux boisé de France. On comptait trente forêts sur la Saône, le Doubs et le Lougnon (Peuchet et Chanlaire, Statistique du Jura). La destruction a été inégale; ainsi, dans la Haute-Saône, presque partout les bois et les prairies se mêlent et s'entrecroisent. La guerre, qui est l'ennemi des arbres, ici les a protégés. Les Francs-Comtois et les Bourguignons, si souvent en hostilité les uns contre les autres, conservaient avec soin les futaies soit comme un moyen de défense, soit pour se préciser, entre ennemis, la limite de chaque camp. (M"* J. M.)
hauteurs ne vit guère que d'air, de lumière, d'électricité, d'orages. Ils sont fréquents et parfois terribles dans le Jura. Il se plaît à braver ces tempêtes, il aime la lutte avec Fouragan. Ses maigres racines, qui tiennent à peine au sol, sont pourtant peu faites pour lui résister. Ce n'est qu'en se groupant, en se pressant, en serrant leurs rangs, leurs légions, que ces intrépides résineux se soutiennent entre eux et soutiennent aussi les pentes du Jura dont la roche, bien plus friable que celle des Alpes, sans leur secours s'en irait en débris.
Les associations fromagères du Jura qui ont tant occupé Fourier, se sont établies avec les troupeaux dans les clairières de la forêt. Chacun apporte son lait au fromage commun associant la mise et le profit. Cette propriété collective administrée par tous avec une défiante âpreté mérite à peine le nom d'association. La race montagnarde, qui s'est peu mêlée aux autres races , garde encore son caractère primitif : grande circonspection, et grande défiance de l'homme pour l'homme.
L'intérêt humain de la montagne est plus bas, dans la vie du laboureur, à la merci du caprice des saisons, aux prises avec une terre généralement ingrate qui lui donne, à peine, dans les bonnes années, le tiers d'une récolte de la Brie
dans les années moyennes. N'importe, elle est aimée du paysan franc-comtois cette terre aride ; il l'a épousée, il est un avec elle *. Sur les pics, au bord des précipices où le pied tremblant de ses bœufs a peine à s'affermir, vous le verrez promener la charrue, fendre le roc, lui demander sa part de fécondité. Les déceptions ne le découragent pas. Elles sont plutôt, pour cette race forte et patiente, un aiguillon.
Le paysan de toutes ces régions frontières devrait être chose sacrée, en souvenir de ce qu'il a fait pour la France dans le passé. Personne, sans lui, n'aurait habité ces marches dange-
1. D'autres encore aiment « cette terre aride et pauvre qui porte plus de fleurs que de fruits ». C'est que, malgré la pauvreté du sol, ce ne sont pas ici les tristesses désolées des choses mortes. « Ces grands horizons tranquilles et faits pour le rêve, cet air vif et léger, pur et sonore, cette nature sym pathique, pleine de reflets, de vapeurs et d'ombres errantes où la terre semble avec le ciel en constante correspondance, où les nuages qui courent sur les cimes des montagnes, les rayons qui dorent les pentes, les brumes qui montent de leurs pieds, les cascades et les forêts sur leurs flancs, les troupeaux dans les pâturages, les villages dans les vallées, t les fumées aux toits, les chariots sur les routes forment des [ harmonies tranquilles d'une incomparable douceur. » (Louis f de Ronchaud, Contes d'automne.) Ce Franc-Comtois, si visiblement attaché à ses montagnes, est pourtant resté un peintre impartial. L'observateur exact accompagne le poète lorsqu'il ajoute : « Le soleil est le grand magicien qui donne à ces paysages du haut Jura la vie et la beauté; sans lui tout y serait nu et morne. Quand la dentelure des horizons a disparu sous l'amas des nuées qui couvrent d'un voile obscur les clartés du soir ou du matin, tout l'intérêt s'en va de ces scènes décolorées et vides, tout le charme en est retiré. »
182 NOTRE FllAiNCE
reuses, la terre eût été déserte, il n'y eût eu ni peuple ni culture. Le sort de l'antique Franche- Comté a été précisément de recevoir le premier choc des invasions. Attila fondit sur elle avec ses i hordes barbares. Les Huns, qui autrefois avaient forcé les Goths à passer le Danube, entraînèrent les autres Germains demeurés en Germanie et, tous ensemble, ils passèrent le Rhin. La tribu primitive restée plus près de l'Asie suit par troupeaux la cavalerie asiatique et vient demander une part de l'empire à ses enfants qui l'ont oubliée. Mais, après une si longue séparation, les tribus ne se retrouvent que pour se combattre et pour »'é§<)rger. Le fils ne reconnaît pas son père, et celui-ci se voit dans la nécessité de tuer son fils. Depuis, que d'usurpations^ de représailles sanglantes de la part des peuples voisins, que de guerres civiles entre frères, entre Franc-Comtois et Bourguignons, que de razzias!... Charles le Téméraire, qui se connatssait en hommes, pour guerroyer l'Alsace, la Suisse, la Lorraine, prenait l'argent de la Flandre, mais les hommes d'armes à la Franche-Com.té, à la Bourgogne. Les devises si expressives, qui sont le patrimoine des Francs-Comtois, disent assez tout ce que ce pays a, pendant de longs siècles, enduré, souffert!...*
1. La devise de Besançon : Plût à Dieu! Les seigneurs de Dortan : Mieux J'attends. Des Granvelle : Durer, Durate. OU-
L'antique nature, à l'inverse des hommi^s, avait beaucoup fait pour la Franche-Comté.
La terre , si longtemps maltraitée , ne se montre aux regards du passant que par son côté hostile, sa surface aride. Mais ouvrez se& entrailles, vous y trouvez des trésors qui ne demandent qu'à se donner. Ces trésors sont les carrières de marbre, les mines de fer, de houille, de lignite, les énormes dépôts de sel gemme. Le fer, répandu, un peu partout sur toute la France, — ce qui lui vaut peut-être son aiman^ tation rapide, — s'est concentré en Franche- Comté, dans la Haute-Saône avec la houille et le lignite; Salins, h lui seul, alimente de sel toute la Suisse. Le Doubs en donne aussi et le Jura (Lons-le-Saunier, nom significatif), mais le Doubs est surtout, pour le pays, le grand manufacturier de la tourbe.
vier de la Marche : Tant a souffert! Mettez en regard lesdevises impérieuses et violentes des maîtres, étrangers d'ailleurs au pays; Philippe le Hardi : Moult me tarde! Charlea le Téméraire : J^ai hâte! N'y eut-il pas dans ces deux mots, dits par un tel homme, de quoi effrayer le monde? Vous lirez peut-être un jour, gravée sur le tombeau d'une abbesse de- Château-Châlons, cette significative épitaphe :
Après ....
Après la piété constante D'une âme toujours agissante.
L'action, toujours l'action, voilà bien, en effet, la vraie devise de ce peuple courageux, vaillant, modeste dans sa force, qui n'oppose aux mécomptes dont sa vie est pleine, qu'untravail incessant, une ingénieuse et patiente industrie. .
Le haut Jura se charge de fournir à l'industrie, à la marine, les sapins de la montagne; à l'alimentation, ses bœufs, ses fromages, la grande ressource du pauvre, le miel parfumé de ses landes.
Besançon, comme Grenoble, fut encore une république ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble chapitre. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre l'Allemagne, au moyen âge, y rendit la féodalité plus pesante. La longue muraille du Jura avec ses deux portes de Joux * et de la Pierre- Pertuis, le fort de l'Écluse en face de la Savoie, puis les replis du Doubs, enserrant Besançon, c'étaient de fortes barrières. Cependant Frédéric Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle. Par les femmes, les mariages, le pays, jusqu'à Louis XI ^, fut tantôt à la France, tantôt à l'étranger. A la mort de Marie, fille de Charles le Téméraire, il nous échappa
1. Le fort de Joux, sur son pic escarpé, a maintes fois servi de prison. Mirabeau y fut enfermé par son père; Toussaint Louverture, par les ordres de Napoléon I". Ce pauvre noir, qui arrivait du climat brûlant des Antilles, y mourut bientôt de froid et de misère.
2. Il avait épousé Béatrix, fille de Renaud, comte héréditaire de la Franche-Comté.
définitivement. Charles VIII, ayant à choisir entre Anne de Bretag^ne et Marguerite de Bourgogne, prit la Bretagne. Le traité de Senlis adjugea la Franche-Comté à l'Autriche, c'est-àdire à Charles-Quint et à ses descendants espagnols, qui la gouvernèrent par des vice-rois. Un traité nous l'avait enlevée, un traité nous la rendit, le traité de Nimègue. Mais il fallut avant, que Louis XIV, à qui elle avait été promise comme dot de sa femme Marie-Thérèse, la prit par droit de conquête.
L'influence de l'Église et de la féodalité a été forte en Franche-Comté. Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, lieu de grand pèlerinage, comme dans la pauvre Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie de ces contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord des chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie. Il y avait encore des serfs de prêtres en 89. La Révolution les affranchit.
La Franche-Comté, fortement espagnole d'inclination et de mœurs, fut pourtant celle de nos provinces qui sentit le plus vivement le bonheur de la délivrance.
Ces serfs, aujourd'hui qu'ils sont libres, couvrent les chemins de rouliers, de colporteurs, de gens d'affaires.
Des parties les plus stériles du Jura et du
Doubs, celles que les guerres ont tant de fois ruinées, s'écoulent les émigrants.
Un remarquable esprit de mesure caractérise les Francs-Comtois. Ils ont eu de bonne heure deux choses : savoir faire, savoir s'arrêter. Savants et philosophes, érudits et littérateurs, tous les Comtois distingués se recommandent par ce caractère. L'universalité est précoce en Franche- Comté , mais aussi la précision , la mesure, j'allais dire l'arrêt. Ainsi, Nodier commence le mouvement romantique et s'arrête \ Cuvier donne la plus grande centralisation scientifique, il ne la fait pas marcher en avant. C'est là le trait caractéristique : savoir tout et a^voir s'arrêter.
Le règne des Francs-Comtois a commencé sous Philippe le Bon. Ses prédécesseurs Philippe le Hardi et Jean sans Peur choisissaient dans le parlement de Paris les chanceliers et présidents de leur parlement de Bourgogne. Philippe le
1. « Victor Hugo, dit Michelet, doit être tenu à part. S'i? est pour moitié de son sang Franc-Comtois, son éducation toute espagnole a certainement modifié son génie. » « Et moi aussi, s'écrie M. de Lamartine, j'ai la moitié de mes aïeux dans ces forêts, dans ces torrents, et dans ces donjons de la vallée de Saint-Claude! » Citons de lui ce merveilleux jugement sur ses compatriotes, les deux grands socialistes Fourier, Proud'hon : « Ces esprits spéculatifs qui écrivent leur poésie en chifTres et qui aiment mieux inventer l'impossible que de ne rien inventer du tout. » Courbet était d'Ornans; JoufTroy,des Pontets (Jura). Parmi les vivants, un nom franccomtois s'impose, M. Pasteur. (M"* y M.)
Son et son fils Charles le Téméraire prennent des Francs-Comtois pour ministres. A dater de ce moment ils seront les vrais rois. La maison de Bourgogne se remet à eux pour deux siècles. Ils alterneront avec les Picards, les Croy, les Humbercourt, les Commines. Il y aura entre eux émulation de zèle. Le personnel de Charles- Quint sera bien supérieur à celui du roi de France. Les Armeniet, les Raulin commencent, et sont continués par les de Goux, les Rochefort, les Carondelet, familles de légistes, de procureurs diplomates qui se pousseront dans la robe et dans l'épée. Les descendants des Rochefort, très guerriers, prisonniers à Pavie, tués à Saint- Quentin, à Philisbourg...
Chose curieuse, fournissant tant de légistes et de gens d'affaires très avisés, la Franche-Comté ne donne nul grand légiste révolutionnaire comme Dumoulin, ni interprète comme Cujas.
Les Armeniet, les Carondelet commencent seulement la rédaction des coutumes de Bourgogne, les Rochefort la continuent en France. Sages et habiles, au xv° siècle ils organisent; au xvi% ils négocient, gouvernent longtemps, à petit bruit; les Armeniet, les Raulin, les Carondelet, les Ferry, les Granvelle, surtout aux Pays-Bas, les Rochefort, surtout en France. C'est sous Granvelle que la tyrannie de la dynastie
franc-comtoise éclate. Leurs traditions d'impérialisme romain, de procédures secrètes furent pourtant connues dès l'époque où le chancelier Raulin, armé d'un simple billet de son maître absent, fit étouffer entre deux matelas le sire de Granson, accusé d'avoir voulu soulever la noblesse.
Le premier des Granvelle, d'abord l'homme de Marguerite d'Autriche, devient ensuite le conseiller de son neveu, de Charles-Quint. Négociateur à Calais , à Madrid oii il voudrait adoucir, il accompagne son maître à Tunis, écrit l'expédition, préside le colloque de Worms, assiste à l'ouverture du concile de Trente. A saj mort, Charles-Quint écrit à Philippe II : « Nous] avons perdu un bon lit, »
Son fils, qui lui succède, sera l'avisé Granvelle, le verbeux rédacteur de la diplomatie impériale pendant trente ans. Vous verrez à Besançon son palais bâti en pierres grises. Rien n'y est donné à la fantaisie. Il m'a rappelé un bâtiment universitaire que j'ai vu en Angleterre, le collège d'Oxford. Le palais de Granvelle est plus sérieux.
Presque tous ces Francs-Comtois sont descendus de la montagne. Raulin, de Poligny; Olivier de la Marche, de Joux; les Rochefort, les Carondelet, les de Goux, de Dôle ou tout
près. Armeniet est d'en bas, de Besançon, les Granvelle, d'Ornans. Il y a chez ces montagnards, sous forme contenue, une forte affirmation de la personnalité, de la race. De ces poitrines s'échappe, avec la parole toujours un peu haletante, un souffle de grande volonté.
De la Franche-Comté, aussi, Rouget de l'Isle, le chant héroïque de la patrie, et Goudimel, le chant sacré. Il fit la musique des psaumes de Bèze; il y mit la sève austère et pure de ses monta£:nes du Jura.
. Située sur la limite des deux langues, au combat des deux races, une éternelle bataille fut la vie de la Lorraine au moyen âge. Au moment où s'éteint la dynastie carlorvin^ienne, où se fondent les diverses dominations féodales qui fermeront la France aux invasions barbares, commence sa lutte avec FEmpire. Lutte de la ruse héroïque et de la force brutale personnifiée dans l'Allemand Zeventebold, roi de Lorraine, et le Français Rainier (Renier, renard?), d'où viennent les comtes de Ilainaut. La guerre du loup et du renard est la grande légende du nord de la France, le sujet des fabliaux et des poèmes populaires : un épicier de Troyes a donné, au XV® siècle, le dernier de ces poèmes.
Pendant deux cent cinquante ans, — à partir
du milieu du xi^ siècle — la Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs.
Ces ducs furent presque toujours en guerre avec l'évèque et la république de Metz, avec la C]*#rapagne, avec la France. Cette marche àè Lorraine et Champagne, tant disputée, a cruellement souffert de la longue guerre entre l'Est et rOuest, entre le roi et le duc pour la possession de Neufchâteau et des places voisines; puis, de la guerre du Nord avec le Sud, entre Bourguignons et Armagnacs.
La ville de Vaucouleurs, dont le village de Domremy dépendait, était le grand passage de la Champagne à la Lorraine, la droite route d'Allemagne et celle aussi des bords de la Meuse, la croix des routes. C'était pour ainsi dire la frontière des partis. Le souvenir de ces jours sans pitié ne put s'effacer jamais. Il existe toujours. On montre encore, près de Neufchâ- ^teau, un arbre antique, au nom sinistre, dont les branches ont sans doute porté bien des fruits humains, le Chêne des partisans.
Les pauvres gens des marches avaient l'honneur d'être sujets directs du roi, c'est-à-dire qu'au fond ils n'étaient à personne, n'étaient appuyés ni ménagés de personne, qu'ils n'avaient de seigneur, de protecteur que Dieu. Les popu-
lations sont sérieuses dans une telle situation, elles savent qu'elles n'ont à compter sur rien, ni sur les biens, ni sur la vie. Elles labourent et le soldat moissonne.
Mais si les princes de Lorraine et de Bar, rivaux eux-mêmes entre eux, furent presque toujours en guerre avec la France, disons à leur honneur qu'ils ne perdirent, toutefois, aucune occasion de se faire tuer pour elle. Dès qu il y a une grande bataille à livrer contre les ennemis de la France, ils accourent dans nos rangs. Leur histoire est uniformément héroïque : tués à Grécy, tués à Nicopolis, tués à Azincourt, tués à Auray, etc.
La bravoure, l'esprit batailleur, voilà les Lorrains: ils sont aussi, volontiers, intrigants et rusés. Témoin ces deux Lorrains que nous trouvons au siège d'Orléans. Tous deux y déploient le naturel facétieux de leur spirituel compatriote Gallot; l'un, le canonnier maître Jean qui, de temps à autre, faisait le mort, se laissait choir; on l'emportait dans la ville, les Anglais étaient dans la joie; alors, il revenait plus vivant que jamais et tirait sur eux de plus belle. L'autre, un chevalier qui fut pris par les Anglais, chargé de fers, et qui, à leur départ, revint à cheval sur un moine anglais.
Nulle province n'est plus française. Soit que
VOUS y entriez à l'est par l'Alsace, ou au nord par Longwy, vous êtes frappé, dès la frontière, du changement de physionomie. Rien de plus vif, de plus énergique que cette population dont la petite tète porte de si lourds fardeaux! A Sarrebourg, vous sentez tout à fait la France à l'air éveillé, spirituel des femmes, au petit vin de Moselle...
A Longwy, la France apparaît tout aimable. La plupart des figures sont intelligentes, martiales, distinguées, de la grâce dans l'attitude, de la grâce dans le mouvement. La vivacité de nos soldats, leur pas leste, la manière originale dont ils sonnent la trompette et battent le tambour, la vive allure des postillons auxquels il n'est plus besoin de parler de pourboire pour aller vite, tout cela, c'est bien la France
Et pourtant, lorsque de la riche plaine d'Alsace, de Saverne, vous montez par les bois de la montagne, au sommet de la Lorraine, qu'elle vous semble, en comparaison, pauvre et sèche I Cette pauvreté est plus sensible encore dans le vaste pays qui s'étend de Metz à Phalsbourg par Saint-Avold et Sarre-Union. Terre stérile, pays vide; quelques maigres bois, au loin les monts d'Alsace!...
Entre Longwy et Montmédy, rien qui anime le paysage, nul château, nulle ruine sur les
sommets, aucune ferme isolée qui indique la confiance. Sur les vastes campagnes, entre les bois et les pâturages, des villages pauvres, mais neufs; on a soigneusement tout détruit.
La Lorraine des Vosges qui nous a donné la Pucelle a un tout autre caractère. Cette partie élevée de la France d*oii descendent de tous côtés des fleuves vers toutes les mers était^ au moyen âge, couverte de forêts, forêts vastes et telles que les Carlovingiens les jugeaient les plus dignes de leurs chasses impériales. Dans les clairières de ces forêts s'élevaient les vénérables abbayes de Luxeuil et de Remiremont.
C'est entre la Lorraine des Vosges et celle des plaines, entre la Lorraine et la Champagne que naquit, à Domremy, la pauvre paysanne Jeanne d'Arc qui devait si bien porter l'épée de la France. Jeanne n'eut point l'âpreté lorraine, mais bien plutôt, par son père, la douceur champenoise, la naïveté mêlée de sens et de finesse, comme vous la trouvez dans Joinville. En elle apparut, pour la première fois, la grande image du peuple sous une forme originale et pure. Par elle, la Lorraine se trouvait pour toujours mariée à la France. Le duc même, qui nous disputait les marches de la Champagne, qui avait un instant méconnu le roi et lié les pennons royaux à la queue de son cheval, maria
pourtant sa fille à un prince du sang, René d'Anjou, comte de Bar, beau-frère de Charles VIL En même temps, il assembla les états de son duché, leur fit reconnaître la Lorraine comme fief féminin et sa fille comme héritière. C'était les donner à la France *.
La maison de Lorraine, remuante et guerrière s'il en fut, adoucie par le sang d'Anjou, devait ensorceler tous les peuples. Héros de roman autant que d'histoire, ces princes de Lorraine devaient, en deux siècles, essayer, manquer tous les trônes. Aventureuse famille, rarement heureuse, toujours adorée. Je parle de la branche cadette, qui a donné, dans les Guise, des chefs au parti catholique contre les calvinistes *.
Nous avons vu la tentative folle de Charles le Téméraire pour s'emparer de la Lorraine *.
1. La Lorraine nous est venue, cependant, par morceaux : le Barrois (duché de Bar, Meuse), légué à Louis XI par René d'Anjou, 1480; les trois évêchés de Toul, Metz et Verdun conquis par Henri II, 1552; le Luxembourg français : Thionville, Montmédy, Longwy, cédés par l'Espagne (traité des Pyrénées, 1659). Le même traité nous donna Carignan. Le pays de la Sarre, ou Lorraine allemande, nous vint par le traité •d'Utrecht, 1715. Le mariage de Marie Leczinska avec Louis XV nous donna la Lorraine proprement dite. (M°" J. M.)
2. Cependant à la fin ces Lorrains ont fait fortune en laissant la Lorraine pour épouser l'héritière d'Autriche. Mais cela n'est arrivé que lorsqu'ils ont perdu l'esprit de famille et rassuré l'Europe par une sage médiocrité.