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L'ALSACE

Lorsque Charles le Téméraire, dans son insatiable avidité, crut le moment venu d'agréer les offres de rAutriche qui lui voulait engager ce qu'elle avait de l'Alsace et partie de la Forêt- Noire; lorsqu'il tomba lui-mêrîï« sur le pays, que sa bannière redoutée apparut aux défilés des Vosges, pour faire grâce et justice; lorsque son féroce représentant, Hagenbach, fit décapiter quatre habitants de la ville de Thann qui refusaient de payer le mauvais denier ^ la taxe détestée sur le blé, le vin, la viande ; lorsque Mulhouse, contre laquelle le duc avait prononcé des paroles terribles, se mit à réciter les prières des agonisants ; que Brissach, livrée au pillage, fut contrainte de sortir tout entière pour travailler aux fossés de la ville, la France s'unit au Rhin, à la Suisse pour délivrer l'Alsace, payer son rachat. Les villes du Rhin donnèrent la main aux villes suisses. Elles se cotisèrent. Un agent du roi de France courut les cantons la bourse à la main; on fit en un instant les quatre-vingt mille florins pour lesquels le pays avait été engagé et qui devaient le racheter. Il fallut que le duc restituât l'Alsace à l'Alsace.

Les rapports des villes du Rhin avec la Hollande et la Hanse, n'étaient pas moins intimes.

Ainsi, des quatre côtés, Strasbourg, Francfort, etc., étaient des médiatrices entre les na-

tions. Elles Font été pour le monde parla grande» révélation moderne de Timprimerie.

Leur littérature à elles, rieuse, légère et satirique, diffère beaucoup de l'allemande. Le grand Goethe, né à Francfort, a fait ses études à Strasbourg. La bonne ville pour y vivre! abondante en toute denrée, en livres, en secours de tous genres! Mêlée d'études, de commerce, d'un grand souffle militaire, partout vous retrouvez les belles ardeurs sanguines à la Kléber Vie joyeuse et vie sérieuse. Ville de cœur, oii la bonhomie naïve de l'antique Alsace met un charme singulier. Tout y est ennobli par la solennité guerrière de la position et par les hautes pensées que donnent ses monuments, les œuvre» de ses grands maçons imitées de toute la terre *. Toute une école de poètes, de savants, d'artistes, est sortie de Strasbourg, de Cologne, une littérature entière, celle de VArt sur le Rhin, Le Rhin, fleuve sacré, plein d'histoires et de mystères. Héroïque entre Mayence et Cologne, où il perce sa route à travers le basalte et le granit^ au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des villes saintes, de Cologne, de Mayence

1. Cologne et Strasbourg ont moins de sculptures que Reims» leur caractère est plus abstrait, elles tendent au ciel par leur élévation. La ronde église de Mayence est l'image du Saint- Empire romain, ce mond<^ germanique, ce centre de la féodalité.

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et de Strasbourg, il s'adoucit, devient populaire. Ses rives ondulent doucement en belles plaines; il coule silencieux sous les barques qui filent et les rets étendus des pêcheurs. Mais une immense poésie dort sur ce fleuve. Cela n'est pas facile à définir; c'est l'impression vague d'une vaste, calme et douce nature. Peut-être une voix maternelle qui rappelle l'homme aux éléments et, comme dans la ballade, l'attire altéré au fond des fraîches ondes.

L'Alsace, il y a deux siècles, se donna à la France de volonté \ Ce ne fut pas un rapt, car ce fut un mariage. Il n'y en eut jamais de plus fidèle.

Non seulement c'était la France, mais avec un caractère de bonté généreuse que n'ont pas beaucoup de nos provinces françaises.

Dans sa production grandiose, agriculture, industrie, elle ne s'est pas seulement occupée de la chose, mais de l'homme aussi. Elle a eu le souci de la vie humaine. Dans la guerre, les héros de FAlsace ont eu un esprit de paix.

Qu'il est touchant de lire les notes de Kléber

i. Traité de Westphalie, 1648.

<ians Faffreuse guerre de la Vendée! Quel cœuri Quelle humanité!

Il y avait une chose plus forte, plus décisive qui devait nous garder cette portion de la Patrie ; c'est que le grand chant de la France, celui que, Je ne sais pourquoi, on nomme la Marseillaise, jaillit de ce brûlant foyer national, incandescent, aux frontières, devant l'ennemi. Ce chant ne se fit qu'à Strasbourg. Et celui qui l'y trouva, une fois sorti de l'Alsace, n'a plus rien tiré de lui K

1. Le génie musical et enfantin de l'Allemagne commence avec ses poétiques légendes. Les ménétriers d'Alsace tenaient régulièrement leurs assemblées. Le sire de Rapolstein s'intitulait le Roi des Violons. Les violons d'Alsace dépendaien". d'un seigneur, et devaient se présenter, ceux de la haute' Alsace à Rapolstein, ceux de la basse à Bischwiller.

En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse, d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun et Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les couvre ou leur sert de ceinture. Entre ces villes, c'est la marche d' Ardennes, la grande forêt des petits chênes, le royaume du sanglier, puis l'éternelle batterie des batteurs en cuivre, Dinant, une petite Liège, même avant Namur

S'il est un fleuve guerrier, c'est la Meuse; mais ce n'est pas sa faute : elle porte tout le combat des races et des langues. Cette petite France aventurée au sein de l'Allemagne, reste France tant qu'elle peut. Voyez comme cette

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Meuse, née où naît la Pucelle, tourne à Mézières pour éviter le pays allemand ; la Sambre lui apporte encore de Picardie un flot, un souffle de la France; les trois rivières allemandes qui lui viennent ensuite, toutes navigables qu'elles sont,, ne peuvent rien changer à sa langue, à son esprit; il faut avant qu'elle se perde aux contrées^ étrangères, qu'elle ait porté sa grande Liège, dernière alluvion de la patrie.

Ce pays wallon, c'est la France encore. Outre la communauté de langue et d'esprit, Liège et Dinant trafiquaient avec la haute Meuse, avec nos provinces du nord. Le pot^ le chaudron héréditaire qui pendant de longs Ages fut l'honneur du foyer de nos pères et semblait constituer la famille, leur étaient apportés par les colporteurs du pays de la Meuse. Ceux qui forgeaient ce pot, les batteurs en cuivre de Dinant, — qu'il faut bien se garder de comparer à nos chaudronniers de l'Auvergne et du Forez, des ouvriers en fonte *, — ne pouvaient manquer d'être tout au moins les cousins de la France. Ils le prouvèrent dans nos affreuses guerres anglaises oiî

1. Dans les ouvrages de fonte, on sent toujours, à une certaine rigidité, qu'il y a eu un intermédiaire inerte entre l'artiste et le métal. Dans la batterie, la forme naît immédiatement sous la main humaine, sous un marteau vivant commeelle, qui doit rester fidèle à l'art, battre juste tout en battant fort; les fautes en ce genre de travail, une fois imprimées di» fer au cuivre, ne sont guère réparables.

tant de Français affamés trouvère Qt au pays de Liège, un bon accueil, un cœur fraternel.

Dès le xm® siècle, le lien fut très fort entre les deux pays. Les Français, à travers mille périls, allaient visiter en foule le grand saint Hubert \

Les Liégeois, de leur part, n'étaient guère moins dévots au roi de France ; leur pèlerinage était Yincennes. C'est là qu'ils venaient faire leurs terribles histoires des nobles brigands de la Meuse qui, non contents de les piller, mettaient la main sur leurs évêques.

Nos rois s'avisèrent d'avoir sur le fleuve, contre ces brigands, un brigand à eux. Ils prirent les La Marck, les fameux Sangliers des Ardemies ; nous les tenions par une chaîne d'argent et nous les lâchions au besoin. Par force, par vol ou mariage, ils eurent les châteaux des montagnes. Au XV* siècle, ils achetèrent la principauté de Sedan, en firent un grand asile entre la France et l'Empire. Ces sangliers^ comme on les appelait du côté allemand, donnèrent à la France plus d'un excellent capitaine. Sous Louis XII et François P*", le brave Fleuranges, fils de Robert deLaMarc^i, l'un des chefs des bandes noires, -^

1. Nos rois s'intitulaient les fondateurs et protecteurs de la célèbre abbaye. L'abbé envoyait tous les ans au roi six chiens courants et six oiseaux de proie.

blessé quarante fois à Novarre, et vainqueur à Marignan.

Par mariage, ces La Marck aboutissent glorieusement à Turenne.

Tout ce pays est boisé comme pour masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. De longue date les révolutions politiques ont peuplé de bannis ces forêts. Chassés une fois, ils ne rentraient guère, parce que leurs biens étaient partagés ou vendus. Beaucoup de ces pauvres gens de la Meuse, plutôt que d'aller chercher fortune au loin, erraient dans le pays. Les déserts du Limbourg, du Luxembourg, du Liégeois, les sept forêts d'Ardennes, les cachaient aisément; ils menaient sous les arbres la vie de charbonniers; seulement quand la saison devenait trop dure, ils rôdaient autour des villages, demandaient ou prenaient.

Cette grande forêt d'Ardennes, la profonde (arduinn), s'étend de tous côtés, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des bourgs, des pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne sont que des clairières. Les bois recommencent toujours; toujours les petits chênes, humble et monotone océan végétal, dont vous

apercevez de temps à autre, du sommet de quelque colline, les uniformes ondulations. La forêt ou plutôt les sept forêts^ était bien plus continue autrefois. Les chasseurs pouvaient courir, toujours à Tombre, de l'Allemagne, du Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à Notre- Dame-de-Liesse. Bien des histoires se sont passées sous ces ombrages ; ces chênes tout chargés de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis les mystères des druides jusqu'aux guerres, du Sanglier des Ardennes, auxv^ siècle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur la mousse, quand l'époux d'Iseult les surprit; mais il les vit si beaux, si sages, avec la large épée qui les séparait, il se retira discrètement.

Si vous entrez par la Belgique, le pays, de Givet à Rocroi, est singulièrement triste et soli*^ taire. Rocroi même est une solitude. De ce côté des Ardennes, les horizons sont sérieux, peu variés, sans grandeur; des collines médiocres toutes recouvertes de petits chênes. Généralement un rideau vert sombre sur des schistes brunâtres ou tristement vêtus de bruvères et de

lichens. Je me figure que telle était la France primitive, avant qu'elle eût acquis tant de végétaux étrangers. Pays froid, uniforme et sauvage que le passant trouve laid et que sa monotone tristesse pare d'un charme attendrissant pour celui qui y est né.

De loin en loin, fument ces mousses, ces pâles bruyères; ou bien, ce sont les grands feux des charbonnières dont la flamme projette, dans la nuit sombre, sur Taustère paysage, de fantastiques lueurs.

Parfois à l'aube, — de la clairière oii paissent les moutons, — part un petit chant rustique qui trouble à peine le silence profond des bois encore endormis.

Aimable, léger filet de voix, chant d'oiseau

que vous entendrez tout le long de la Meuse

Ce fut la vraie voix de la France, la voix même : de la liberté

Et sans la liberté, qui eût chanté sous ce climat sévère? Seule elle pouvait peupler ces tristes clairières des Ardennes. Liberté des personnes, ou du moins servage adouci; vastes libertés des pâtures, immenses communaux.

La question dominante des marches d'^rdennes^ est celle des communaux, des trentedeux communes léguées au pays par le sire d'Orchimont, marquis de Montcornet.

Les possesseurs de ces biens communaux défendent vigoureusement leurs droits. Cet âpre pays de Couvin, Revin, Fumay, c'est encore la sauvage Ostrasie. Bien imprudent celui qui toucherait à ses privilèges.

Il faut voir au delà de Givet, le Trou-du-Han^ la noire caverne dont l'étang sinistre garde tout ce qu'il engloutit; et près de Renwey, le château de Montcornet, véritable colisée féodal. Dans les Àrdennes, les ruines sont rares. L'esprit royalement démocratique des Richelieu, des^ Mazarin a tout soigneusement nivelé; les châteaux ont été démolis, les pierres emportées, si l'on eût pu, on aurait tué leurs ombres. Montcornet a échappé dans la profondeur de ses bois; la position, d'ailleurs, n'était pas militaire. L'oblique et louche fenêtre, encore debout, vous regarde passer.

Il faut aussi s'enfoncer dans les solitudes de Layfour, profondes à vous rendre fol; il faut visiter les noirs rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis, l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux Ardennes-

comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant son travail, lient sur les genoux le précieux volume de la bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la veillée.

Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait humblement de chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs énormes pour bâtir la sainte église Je Cologne.

Ce sombre pays d'Ardennes, son inconnu mystérieux est tout autre chose que la Champagne.

Il appartient à Tévêché de Metz, au bassin de la Meuse, au vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est finie, les bois commencent, les petits moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile fait place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de limaille de fer *. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout cela n'égayé pas le pays. Mais la race est distinguée par quelque

1. Ce trait caractéristique du pays ardennais a disparu ou à peu près, surtout depuis que la fonderie des canons n'existe plus à Deville, sur la Meuse. Le badigeonnage, partout vainqueur, s'est emparé même des plus vieilles maisons et pour les rajeunir il les a enlaidies, leur a fait perdre leur originalité.

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chose d'intelligent, de sobre, d'économe; la figure un peu sèche et taillée à vives arêtes. Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève de Sedan (l'esprit de Gharleville et de Sedan ressemble plutôt à la Lorraine), il est partout le même. L'habitant est sérieux. L^esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune. Le pays n'est pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à penser.

C'était aussi, autrefois, un lieu de passage pour les armées. Lorsque le duc de Bourgogne, devenu en dix ans maître du Limbourg, du Brahaut et de Namur, se trouva être le concurrent des Liégeois et des Dinantais pour les houilles et les fers, les draps et les cuivres, et qu'il résolut de ruiner tout ce pays wallon, il prit par Mézières et par la Meuse (1465), afin de ramasser sur sa route la chevalerie flottante des Ardennes, les nobles brigands des marches. Il poussait contre la ville les hommes des châteaux et des forêts \ et quand il eut détruit les villes, il donna la chasse dans les bois à la population qui avait échappé aux noyades. Ces bois sans feuilles l'hiver, un froid terrible, lui livraient la proie. De cette guerre féroce et de tant d'autres, le pays, en bien des endroits, garde encore la trace.

Il ne faut donc pas s'étonner si, chez ce peuple, la dureté se mêle parfois à Temportement colérique. Mais sous ces allures brusques, vous découvrez une richesse de cœur surprenante; rien n'est donné aux apparences; tout y est en profondeur et à des degrés infinis. L'esprit très droit de l'Ardennais est aussi inventif. Le physicien Savart et le chimiste Clouet étaient de Mézières.

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Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté, Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce et plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à loisir la fleur délicate de la civilisation.

D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, avec son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les

fleuves *. Colonie de Vienne, et dès sa naissance ennemie de sa mère. Lyon, si favorablement située au confluent de la Saône et du Rhône, presque adossée aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par l'impétuosité de son fleuve qui y porte d'un trait, semblait, au temps de la domination romaine, un œil de l'Italie ouvert sur les Gaules.

Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple druidique desÉdues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent l'autel d'Auguste, et Cah'gula y établit ces combats d'éloquence oii le vaincu était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son discours avec sa langue. A sa place, on jetait des victimes dans le fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique; on observait la manière dont elles tourbillonnaient pour en tirer des présages de l'avenir. On montre , au pont de Saint- Nizier, Yarc merveilleux d'oii l'on précipitait les taureaux.

La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour l'admission des Gau-

1. La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer, séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive gauche de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de Saint-Irénée.

lois dans le sénat, est la première de nos antiquités nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une autre initiation d'un autre caractère a son monument dans les catacombes de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint- Pothin, dans Fourvières, la montagne des pèlerins. Lyon fut le siège de l'administration romaine, puis de Tautorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon, Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs et se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante. L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des inscriptions tumulaires : A la mémoire d'un vitrier africain^ habitant de Lyon; A la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de papier. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa poésie. Ainsi, notre maître Adam,

y le menuisier de Nevers, ainsi les meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers, forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs noirs ateliers des idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. A Lyon, rinspiration poétique ne fut point la nature, mais l'amour; plus d'une jeune marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique, écrivit, comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de tristesse et de passion.

L'amour de Dieu, il faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un caractère lyonnais. Saint Pothin et saint Irénée, de Smyrne et de Pathmos, apportent à Lyon le verbe du €hrist, verbe mystique, verbe d'amour qui propose à l'homme fatigué de se reposer, de s'endormir en Dieu.

C'est à Lyon que, dans les derniers temps, Saint-Martin, V homme du désir ^ établit son école. Celui que l'Église réclame pour l'auteur de l'/miiation, Jean Gerson, voulut y mourir *.

1. Ballanche est né à Lyon, ainsi que Ampère, de Gérando, Camille Jordan, de Sénancourt, de Laprade. Leurs famille» du moins sont lyonnaises.

C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg *. Mais c'est que nulle part le cœur de l'homme n'a plus besoin du ciel.

Pour comprendre Lyon, il faut le regarder du plus haut, du sommet de Fourvières, voyant venir à soi la montagne opposée, sombre, noire en bas, sous les cyprès étouffés de son Jardin des plantes, en haut, colossale dans son entassement de maisons d'ouvriers qui présentent douze ou quinze étages. Malgré le génie pacifique de la Saône, cette pointe de la France à l'est, la tète de route vers les Alpes ou la Provence, a toujours été le conlluent des peuples, un asile de mécontents, parfois un nid d'hérétiques. Aujourd'hui, la guerre intérieure de Lyon est entre les deux montagnes, entre la Croix- Rousse et Fourvières.

La vie sédentaire aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des rues de Lyon, le tisserand d'Artois et

1. Le grand mysticisme de Strasbourg date de l'époque où elle fut frappée d'interdit par l'Église pour avoir reconnu pour son empereur Louis de Bavière. A ces interdits, point de messe, point de viatique. Ceux-ci mirent à la place les mystification? sanglantes. Ce furent les Flagellants.

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de Flandre, dans la cave où il vivait, se créèrent un monde, un paradis moral de doux songes et de visions ; en dédommagement de la nature qui leur manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de plus de victimes les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand Valdo, Yaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de revenir aux premiers jours de rÉvangile. Ils donnaient l'exemple d'une touchante fraternité; et celte union des cœurs ne tenait pas uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps après les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie.

Ce mot du moyen âge : Les pauvres de Lyon, a commencé le mouvement moderne dès le xn*' siècle. Il y a indigence partout; ici, la pauvreté, la misère, sentie et comprise.

Lyon, ville secondaire en apparence, a toujours été une ville commune à tous. C'était au xv^ siècle une république marchande dont les privilèges couvraient tout le monde, une patrie pour le Suisse, le Savoyard, l'Allemand, l'Italien, autant que pour le Français. Ces fleuves, les voies du genre humain, apparaissent comme

apportant à la ville les flots de l'émigration pauvre.

On sait l'arrivée de Rousseau à Lyon, quand, jeune homme de seize ans, encore inconnu et si pauvre, il dormit délicieusement sous l'abri d'un rocher aux portes de la ville, sans avoir même en poche de quoi diner le lendemain. Beaucoup ne savent guère plus ce qu'ils y doivent faire, que Teau du Rhône ou de la Saône ne sait l'usage où elle doit passer.

Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui de la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre du Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas. D'autre part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne voulant point reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville impériale. Malgré sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de pro~ vinces, elle ne pouvait s'étendre. Elle avait derrière les deux Bourgognes, c'est-à-dire la féodalité française, et celle de l'Empire; devant, les €évennes, et ses envieuses. Vienne et Grenoble.

Ne quittons pas le Lyonnais sans voir une autre cité industrielle, la cité de la houille et

du fer, Saint-É tienne. La route qui y mène, plus qu'aucune autre que j'aie vue, met en contraste la nature sauvage et l'extrême de l'art, de la civilisation. Chaque convoi est toute une ville emportée à travers les déserts. L'âpre et rude montagne, souvent sans culture, où l'on croirait que le berger seul conduit les chèvres, est percée d'une grotte,... étrange grotte qui vomit, par moments, le feu, la fumée, des multitudes de voitures, toute une foule qui passe et laisse le paysage d'autant plus morne et solitaire.

Lorsqu'une fois on a laissé le Rhône à Givors, cela devient plus sensible. En avançant vers Rive-de-Gier, la culture va s'affaiblissant ; de méchants petits bois couvrent les montagnes.

La richesse sombre et plutonique qui est en dessous se montre à peine à la surface du soL Les usines noires et fumantes, le lourd et puant incendie des combes de charbon qu'on épure, sont loin d'égayer le paysage. Sur les sommets môme, s'élèvent de hautes cheminées qui témoignent des combats de l'industrie et de la concurrence dans ces profondeurs de la terre. D'autres cheminées éteintes, entourées de bâtiments en ruines, révèlent, tacitement, défausses spéculations, des capitaux anéantis, des fortunes réduites en fumée.

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A côté de la mine de charbon, la manufacture d'armes; la qualité des eaux semble être pour beaucoup dans la renommée de ses aciers.

C'est une grande douceur de redescendre dans la vallée du Rhône, de suivre, le long de la Saône, la belle chaîne de collines toute couverte de verdure, de maisons de campagne, enfin, de revoir dans la poésie d'un beau coucher de soleil, les nobles et doux horizons de la grande ville.

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