LES ASSEMBLÉES
par exemple, auxquelles donna lieu l’établissement du régime de séparation de l'Eglise et de l'Etat — se sont déroulées sans excès de langage, sans incidents déplaisants. En constatant, par ailleurs la valeur d'ensemble de leur activité législative, l'historien sera probablement amené à proclamer l'injustice de certaines critiques excessives adressées de nos Jours aux parlementaires français et dont l’origine semble être le vote — sans doute malencontreux — par leque Il ceux-ci portèrent à un taux qui parut exagéré le chiffre de leur indemnité annuelle.
Le Sénat — d’allures plus tempérées, et de sens plus rassis comme il est aisé à comprendre — s’est à trois reprises trouvé appelé à Peex comme Haute cour de Justice pour connaître de crimes ou d'attentats contre la sûreté de l'Etat ; une première fois en 1889, une seconde fois en 1900, une troisième en 1906. Il en résulta diverses condamnations ; — celles du général Boulanger et de ses complices en particulier — et de nombreux acquittements. Le complot de 1900 n'avait pas été poussé bien loin ; celui de 1906 était presque inexistant et il sembla que quelques préoccupations électorales n'avaient pas été étrangères, cette fois, à la convocation de la Haute cour. Les sénateurs le comprirent et leur indulgence opportune remit les choses au point.
Le Sénat et la Chambre se sont assemblés en congrès sept fois depuis 1875 pour procéder à l’élection du chef de l’Etat et une fois — en 1884 — pour procéder à la révision d’ailleurs peu justifiée de certaines dispositions des lois constitutionnelles.
Les assemblées départementales ou Conseils
généraux réglementés par la loi de décentrale. tion de 1871 n’ont pas beaucoup fait parler d'eux. Ils ont tenu régulièrement et paisiblement leurs sessions semestrielles. Leur adhésion à la . République à été progressive et continue. En. 1874, les Conseils généraux comptaient 1.469 . républicains contre 1.531 réactionnaires. En 1877, les chiffres étaient : 1.607 contre 1.398: En 1880, ils passèrent à 1,906 contre 1.004:
Enfin, dès 1883, on ce comptait plus que 869 réactionnaires en face de 2.129 républicains. Les Conseils généraux n’ont pas eu occasion de faire usage de la loi Tréveneuc ainsi appelée du nom de son auteur et qui leur permet, en.
s’unissant, de suppléer la représentation nationale au cas où celle-ci se trouverait mise dans l'impossibilité matérielle de remplir son mandat. Par contre, ils ont pris l’habitude d'émettre des vœux d'un caractère plus ou moins politique malgré que la politique ait été expressément soustraite à leur juridiction ; mais 1l faut convenir qu'ils n’en ont pas souvent abusé. On les à vus en 1896, s'abstenir de manifester au sujet de l'impôt projeté sur le revenu, bien qu'ils y fussent presque incités par le gouvernement lui-même.
Des assemblées municipales il y à peu de chose à dire. Les régimes précedente avaient presque constamment refusé le droit d’élire les maires. La République leur a pro-. gressivement rendu toute liberté sur ce point. . Le gouvernement après s'être reservé le choix des maires dans les villes de plus de 20.000 âmes renonça à cette prérogative. Lyon et Paris demeurèrent sous un régime d'exception ; puis.
Paris y demeura seul@ ; Les attributions qui seraient celles du maire se trouvent partagées entre le président du Conseil municipal, le préfet de Police et le préfet de la Seine. Voici quelle était en 1892 la situation des Conseils municipaux ; on en comptait 23.524 aux mains des républicains contre 12.409 dans lesquels les réactionnaires dominaient. Parmi les chefslieux de département ou d'arrondissement vingtdeux étaient administrés par les réactionnaires et 336 par les républicains.
La seule assemblée qui ait subsisté à travers tout le XIXe siècle sans changer de nom ni presque d'attributions — le Conseil d'Etat — a, sous la République, fait preuve en maintes circonstances d’une indépendance d'autant plus remarquable qu'il n’a pas le privilège de l’inamovibilité réservé aux magistrats de l’ordre Judiciaire. Le Conseil d'Etat n’en à pas moins développé d’une façon constante sa jurisprudence dans le sens de l'extension du recours pour excès de pouvoir et de la responsabilité de la puissance publique.
La politique extérieure
La politique extérieure de la République à évolué à travers cinq phases distinctes. Au début, les circonstances la condamnaiïent au
- (1) Lyon que l'on jugeait difficile à administrer, a donné un bel exemple de stabilité municipale. Depuis que la ville est investie du droit d'élire le maire, elle n’en a eu que trois ; le premier est resté 18 ans, le second 5 ans, le troisième en est à sa dixième année d'exercice. (En 1929 il est encore maire).
recueillement. L’effort essentiel était à lintérieur, et du reste, la guerre de 1870 avait laissé la France isolée dans le monde sans qu’elle püût compter sur un appui solide de la part d'aucune chancellerie étrangère. La sagesse de son attitude et plus encôre les menaces et les préparatifs agressifs de l'Allemagne en 1875 commencèerent de modifier ces dispositions. La Russie et l'Angleterre intervinrent énergiquement à Berlin auprès de l’empereur Guillaume Ie qui semble avoir été étranger, à cette époque, aux.
plans ourdis par son chancelier. Le prince de Bismarck ayant échoué dans son dessein de réduire la France au rang de petite Puissance et
de lui retirer sa place dans les conseils de l'Europe en prit brusquement son parti. À partir.
du Congrès de Berlin (1879), il vit sans ombrage
le gouvernement français faire preuve dune
plus grande activité au dehors. Le rôle des représentants de la République à ce congrès avait
été conforme aux traditions et aux intérêts du pays. L'Europe y avait été informée des projets d'installation en Tunisie et en avait dû admettre . le bien-fondé. Dès lors, et jusqu’en 1891, la diplomatie française participa à tous les échanges
de vues et négociations internationales, mais sans se lier à aucune puissance en particulier, Toutefois, il y avait une visible tendance à se nn rapprocher de la Russie® et, par contre, cette seconde phase vit s’envenimer les rapports avec l'Angleterre par suite de son intervention armée: en Egypte. L'action de Gambetta, resté grand
(1) Dès 1877, époque de la guerre russo-turque, les PA Uons données par le duc Decazes à nos agents, les incitaient au russophilisme dans la mesure compatible avec les devoirs. ' de la neutralité. id den e
partisan de l'alliance anglaise comme 1l lindiquait dans son discours du 18 juillet 1882, ne pouvait empêcher que sur beaucoup de points du globe, à Madagascar, en Océanie, à Terre-Neuve... les intérêts français et anglais ne se trouvassent en contact et souvent en opposition. En 1883, la convention proposée au gouvernement ottoman par Sir H. Drummond Wolf et par laquelle eût été en quelque sorte légalisée la présence des troupes anglaises sur les bords du Nil, provoqua une protestation énergique du ministre françaisi des Affaires étrangères, Flourens. Le comte de Montebello, ambassadeur de France à Constantinople, déposa une sorte d’ultimatum et la convention fut rejetée par le sultan.
IL y eut, en Angleterre, un premier revirement en faveur de la France après l'Exposition de 1889. La défaite du boulangisme coïncidant avec le succès de l'Exposition avait frappé vivement l'opinion outre-Manche. L'année suivante un accord consacrant l'existence de l’Afrique Occidentale française ouvrit la série des grands accords internationaux concernant l'empire colonial de la République. Les Anglais apprécièrent fort l’aide apportée par la banque de France en 1891 à la banque d'Angleterre à qui le prêt de 75 millions en or rendit grand service au moment de la crise provoquée par une débâcle financière argentine. Ce sentiment se traduisit par l'invitation adressée à la flotte française de visiter Portsmouth où des fêtes brillantes l’attendaient.
L’escadre qui s’y rendit arrivait de Cronstadt. Là s'était scellée l'alliance franco-russe. Elle ne devait être proclamée que six ans plus tard, en 1897, mais dès ce moment le fait en fut considéré comme acquis et, aux grandes manœuvres
d'été, le premier ministre français, Ch. de Frey: cinet, fit allusion à la « situation nouvelle » créée au pays par ce grand événement : une troisième phase commençait pour la diplomatie française.
Cette même année 1891 qui voyait ainsi cesser définitivement l'isolement de la République fut marquée par un incident allemand et un incident italien. Depuis son avènement en 1888, Guillaume IT avait eu divers gestes aïmables pour la France. Le voyage que fit à Paris sa mère, l’'impératrice Frédéric, dans des conditions mal préparées et mal comprises, aigrit les relations et suscita un malentendu nouveau entre les deux pays. On en tira en Europe cette conclusion que tout projet de rapprochement franco-allemand devait être considéré comme chimérique. À Rome, ce fut une véritable crise de francophobie qui éclata par suite d’une simple étourderie commise au cours d’un pélerinage d'étudiants français.
Depuis les événements de 1870, et bien que dès.
1874 le duc Decazes eût précisé en termes impeccables l’attitude dont la France entendait ne point se départir dans cette question, les manifestations en faveur du pouvoir temporel du pape avaient été trop répétées et trop virulentes pour
que le gouvernement italien n’en prit point om-
brage. Le parti républicain une fois au pouvoir, ces revendications avaient cessé, maïs 1l en était resté des germes de mésentente que la politique crispienne avait plutôt cherché à détruire.
L'action commune exercée en Extrême- OHent (1895) par la France, l'Allemagne et la Russie
à cultiver qu'à
au profit de la Chine à laquelle le Japon wvain-. |
queur venait d'imposer le traité de Simonoseki,
dérouta quelque peu l’opinion. La diplomatie de Guillaume II qui faisait des efforts marqués et pas toujours infructueux pour se concilier l’Angleterre, avait-elle donc réussi à s’inféoder la Russie ? ... Mais bientôt la venue à Paris de lempereur Nicolas suivie de la visite du président Faure en Russie et de la proclamation solennelle de l'alliance (1897) établit nettement la position des deux groupements européens l’un en face de l'autre : d’un côté l’Allemagne, l’Autriche et l'Italie ; de l’autre la France et la Russie.
Les choses ne pourraient en rester là. Qu’allait faire l'Angleterre ? En vain chercherait-elle à maintenir son « splendide isolement ». Celui-là même qui avait lancé cette formule sonore, le ministre Chamberlain, travaillait à la démentir et multipliait ses avances à l'Allemagne aïnsi qu'aux Etats-Unis. D'autre part, Cecil Rhodes n'avait pas craint d'exprimer à un ministre français ses vues favorables à une triple entente anglo-franco-russe. À
Pour le moment, la chose semblait impossible. Des duels de presse avaient repris entre journaux français et anglais. Le conflit de Fachoda n'était point fait pour apaiser les esprits. Il y eut alors telles manifestations oratoires qui semblèrent présager la rupture fatale.
Delcassé qui venait d’inaugurer au quai d’'Orsay son séjour de sept années, mit à l’éviter tout le doigté et toute la mesure dont il était capable. Mais ce danger passé, d’autres surgirent. La guerre avait éclaté entre les Etats-Unis et l'Espagne. Le sentiment public en France s'était prononcé assez violemment pour ce dernier pays. L'amitié franco-américaine demeurée très affai-
blie depuis l'intervention de Napoléon IIT au Mexique risquait d’y sombrer. L’Angleterre, elle. inclinait résolument du côté de son ancienne co-. ‘lonie. Une médiation habile parvint à se faire agréer et le traité de Paris scella, sous le patronage de la France, la reprise des relations hispano-américaines (1898). Une terrible cause de dissentiments devait bientôt se présenter; Là guerre anglo-boer. Et de nouveau la presse entra, en jeu. On s’injuria des deux côtés du détroit.
Si, en cet instant l'Allemagne avait su se ranger
aux côtés de l'Angleterre, elle l’eût probablement. attirée à elle pour longtemps. Fort heureusement la chancellerie allemande commit assez de mala-… dresses pour atteindre un résultat tout inverse.
Il y eut une sorte de détente franco-anglaise et
Delcassé, dès l’avènement du roi Edouard VIT, s’appliqua à réaliser le grand dessein qu'il nour-. rissait. ie
Entre temps, la diplomatie française n’avait
point chômé. Elle avait obtenu en Orient et en. Extrême-Orient de signalés succès : la convention franco-chinoise de 1898 qui concédait à la France de solides avantages, le décret confirmant le protectorat sur les missions, l'adhésion
complète du gouvernement ottoman aux conditions de l’ultimatum présenté à Constantinoplem.
IL y avait eu encore une énergique intervention au Maroc, et puis, surtout, le rapprochement.
franco-italien esquissé par la visite du duc de,
Gênes au président Loubet à Toulon (1901),
(4) Cet ultimatum fut accompagné de la saisie en gage:
de l’île de Mitylène par l'escadre française. Il s'agissait de liquider une série de griefs, créances en retard, satisfactions. promises, etc.…., ce coup de force rétablit le prestige français en Orient. FER
bientôt complété par la venue à Paris du roi et de là reine d'Italie. La situation de la France grandissait dans le monde de façon évidente ; elle eût grandi plus complètement encore sans certaines incohérences de sa politique intérieure et comme une sorte de tendance à laisser se relâcher les ressorts de sa défense armée.
Le but désiré n’en fut pas moins obtenu. La quatrième phase se clôtura en 1904. L'année précédente, le roi Edouard VII, était venu officiellement à Paris ; le président Loubet avait été accueilli à Londres avec enthousiasme ; un traité d'arbitrage avait été signé. Les accords du 8 avril 1904, concernant le Maroc et l'Egypte d’une part, Terre-Neuve et l’Afrique Occidentale de l’autre, établirent l'entente franco-anglaise sur une.base très solide. Il était certain désormais, que l'Angleterre ne se joindrait jamais à la triphice et probable qu’elle inclinerait peu à peu vers le groupement définitif formé par la France et son alliée.
L'Allemagne s’interposa aussitôt. Ce plan, à la possibilité duquel elle n’avait point cru, gè-. nait ses propres desseins. Au printemps de 1905, Guillaume II débarqua à Tanger. Il est superflu de rappeler le détail des neuf années qui suivirent (1905-1914). Dominées de façon continue par l'affaire du Maroc et les manifestations en Allemagne d’une francophobie croissante, elles conduisirent à la guerre générale.
Il est superflu également de dresser un relevé des difficultés en présence desquelles s’est trouvée placée la diplomatie républicaine et, partant, des mérites qu’elle s’est acquis en y faisant face. Tout le monde comprend que si une république encastrée entre les grandes monarchies européen-
nes éprouve quelque peine à accorder son principe avec le leur, la tâche n’est nullement simplifiée du fait que ladite république à récemment succédé dans son propre pays à des régimes monarchiques. Un triple équilibre s'impose alors. en ce qui concerne la politique, en ce qui concer-. ne les procédés, enfin en ce qui concerne le per-. sonnel. La politique doit être d'autant plus con tinue que le gouvernement est davantage soumis aux fluctuations de l’opinion ; les procédés re vent être appropriés aux origines contradictoires des mandats confiés aux plénipotentiaires. qui négocient ensemble puisque les uns émanent du souverain héréditaire, les autres de la délégation. nationale ; mais ces précautions seraient vaines si le personnel employé n’était pas à même de se. placer tour à tour pour les accorder, aux points : de vue souvent opposés et toujours rer de ceux qu'il représente et de ceux avec qui a traite. ie On doit reconnaître que, sur ces trois En essentiels, la diplomatie républicaine s’est mon trée à la hauteur de sa tâche. D’inévitables tà=. tonnements se sont produits, des fautes ont été commises — plus souvent, semble-t-il, par la crainte des responsabilités qui hante tant d'agents français que par des initiatives imprudentes ; mais ce furent là des cas exceptionnels. Quant à la ligne politique suivie, elle s’est dé roulée avec une étonnante régularité. Quiconque comparera à cet égard la France avec les autres grands pays constatera que les dirigeants de 1. diplomatie ont donné, plus qu'ailleurs, l'impres- sion de savoir ce qu ils désiraient @) et, remar-.
(1) Ils y furent largement aidés par la réserve patriotique dont le Parlement a le plus souvent fait preuve en matière