‹ Notre jeunesse et l'ère nouvelle [microforme]Chapitre 9 sur 24 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

La carrière littéraire, —Ce qu'elle est.—Ce qu’elle devrait être.—Le journalisme. — C'est la seule profession qui “ mène à tout.”—Sages conseils à ceux qui se sentent le goût des L *

Avec l’état ecclésiastique et l'enseignement la carrière littéraire n'est-elle ons d'élite ? Elle appartient, elle aussi, à ons qui sont “directement et immédiateme: dividu et à 1 C'est dans la tes, les écrivains, iennent les guides comme écrivait M.

l'abbé Lion que notre race ait eu

lectuelle pour la dile peuple canadienet de s'imposer ? À

pas donner raison qui a prétendu que sans culture.”

Ce qu'est la carrière littéraire

Faut-il diriger notre jeunesse vers la carrière littéraire ? J'hésiterais à dire oui, si je n’entrevoyais pas des meilleurs jours pour les écrivains et les penseurs de notre race. N’allons pas le nier, la carrière littéraire tout en étant la plus noble est aussi la plus ingrate. A quoi cela tient-il, si ce n’est à l’apathie de nos compatriotes doués de talents, à l'indifférence de ceux qui pourraient les favoriser et les aider...

Oh! je le répète : les talents chez nous sont nombreux et brillants, mais on dirait que le travail leur répugne. Ils ont un dégoût de l’éffort intellectuel. Ces talents restent sans culture : j'allais dire “en friche” et des vies se passent sans que ces cerveaux ne produisent rien. Que de fois j’eus l’occasion au cours de conversations intimes et de réunions de voir chez nombre de

mes compatriotes des facultés intellectuelles de premier ordre, et pourtant tout se dépensait en les. Combien de pensées et de jugments eussent éclairé et aidé les nôtres s'ils eussent été répandus le journal, la revue ou le livre!

il ne faut pas trop blâmer ceux qui se sentent un goût pour les lettres ; fls sont si peu encouragés.

"+ novembre dernier, M. l'abbé J-N. Dupuis, visiteur des éce.…, au cours d’une conférence à Montréal devant une des succursales de la Société St-Jean-Baptiste n’hésitait pas à dire que nous ne sommes pas un peuple sérieux.

“Nous manquons de sér eux, disait-il. Notre bon peuple est léger, superficiel, uniquement occupé des dehors et des apparences, nullement intéressé aux problèmes qui sont le tout de la vie. Notre bon peuple qui ne manque pas de qualités rares et précieuses par ailleurs est un peuple pee trop extériorisé, qui se nourrit de distractions, d'attractions, de rumeurs, d'opinions courantes et toutes faites au lieu de pénétrer jusqu’à la moelle des choses, jusqu'à la vérité et la sincérité des êtres.”

t puis M. l'abbé Dupuis ajoutait que notre peuple manque de lecture. “On lit très peu, et quand on lit que lit-on? Rien de sérieux. Comment lit-on? Sans esprit de suite, sans préparation, sans assimilation.”

Nous-même avons pu le constater aussi. Nos compatriotes dépensent des sommes folles à l’achat de magazines, de revucs et de livres américains ou anglais ; tandis que nos revues canadiennes-françaises peuvent à peine faire leurs frais, C’est le petit nombre de nos compatriotes, c'est une élite qui encourage la litté- 1..ture canadienne. aime mieux se repaître du “Literary Digest,” du “Saturday Evening Post,’ du “Collier’s Weekly,” quand ce n’est pas de l'odieux “Jack Canuck” ou de l'infâme “Beck’s Weekly :” Il serait intéressant de comparer le nombre des Canadiens-français qui lisent toutes ces revues et périodiques étrangers au nombre de ceux qui sont des lecteurs assidus des revues comme la “Revue Canadienne”, la “Revue Trimestrielle”, l’“Action française” et autres qui renferment la pensée de nos écrivains.

Dans ces conditions, convient-il d’encourager notre jeunesse à embrasser la carrière littéraire ? .

Ce que devrait être la carrière littéraire

Mon ami, Louvigny de Montigny, le constatait à son tour : “La littérature proprement dite n'est donc encore qu’un art d'a. grément chez nous.”

Pourtant nous avons besoin de littérature et M. l’sbbé Groulx désirait qu’elle fût catholique et française. “I] faudra nous souvenir que l’alliance de la pensée et de la foi est devenue chez nous un impératif catégorique de la tradition. Qui done prétendrait

q y de Mari: isait : “ Yrassons-nous donc de ces clichés d’exotisme et de tous ces procédés hétéroclites qu’il est d’ailleurs si malaisé d'utiliser à coup rs r'arriveront à rien en s’écartant de

Pas, nous aussi, nos grands arviendrait-t-on si on ne les

Mais pour que la carrière littéraire attire les talents, il faudrait qu’elle cessât d’être ingrate; il faudrait qu’elle trouvât des écènes pour lencourager, pour la stimuler, pour assurer son épanouissement en belles floraisons de toutes sortes. Il faudrait de plus que nos compatriotes préfèrassent nos écrivains aux écrivains étrangers.

Le journalisme

C’est par 1 rière littéraire, tant est grande

La presse tient cette puissance du fait qu’elle fait et défait l’opinion publique, et que du même cou régimes les plus solidement constitués.

que. La plume peut devenir tout aussi bien une épée, le journal

Et puis quel homme de profession peut aussi se vanter d’avoir pour auditeurs ou lecteurs des dizaines, des vingtaines, des cinquantaines, des centaines de mille personnes. Le moindre faitdivers écrit par le plus humble et le plus modeste journaliste est lu chaque jour par plus de cent mille, quand à peine Je plus grand orateur, le plus illustre homme d'Etat, le plus éminent des écrivains peut atteindre de vingt à cinquante mille auditeurs ou lecteurs et cela qu’une fois de temps en temps.

Pourtant si grande et si importante que soit la carrière du journaliste, elle est encore la seule où on entre i

veaux et de valeur, On débute dans le ;

honnête, actif et il aura — ne riez pas — bon caractère, Il aura de plus le sens de l’ouie très développé et la compréhension rapide. Novs sommes tous sujets aux erreurs. Le reporter peut, comme tout le monde, se tromper, mais s'il le fait, ce doit être par omission et non par commission. Souvent, il lui arrivera de se voir obligé de condenser en dix lignes un discours qui aura duré vingt minutes. Le reporter qui n’est pas maître de la condensation est un journaliste inutile du moins pour le reportage.”

Le reporter peut en persistant dans la carrière, devenir véritable rédacteur et grand journaliste, Il devient alors une puissance. Mais s’il veut jouir de toute l'autorité et de la confiance il a besoin de qualités qu’on n’exige que de lui. George Foncegrive disait : “Pour faire un journaliste sérieux, il est donc nécessaire d’avoir une instruction générale, à la fois solide et vaste : l’histoire, la littérature, les sciences positives sont indispensables pour avoir un répertoire suffisant de faits, pour savoir se guider parmi les dédales des documents, aller droit et vite à l'essentiel et à l’important; la philosophie, voire la théologie, sont indispensables pour fournir aux connaissances des cadres idéaux solides qui assurent des appuis à l'ordonnance des idées et des bases aux raisonnementis; l’économie politique, les théories sociologiques ne peuvent non plus être négligées. ñl est difficile qu’on ait pu faire de façon suffisante toutes ces études avant d’avoir atteint de 25 à 80 ans. Et ce n’est qu'après les avoir faites qu’on peut se lancer en pleine carrière. Auparavant il est prudent de ne rédiger que % temps en temps quelques articles pour se faire la main et pour se former.” :

Pour être intéressant le journaliste a besoin aussi d’avoir un seyle alerte, de la verve, de la vigueur. Il doit être prompt à la riposte, pourchassant et démasquant l'erreur, mais en respectant toujours les personnes.

a se dit-on, le journaliste doit se faire un fort beau traitement

Oh! pas tant que cela. Vraiment, le journalisme n’est pas rémunéré comme il le mérite. Les débuts svnt pénibles. On commence à $12, $15 ou $16 par semaine; j'ai commencé à $4, ilya Gix-huit ans, à un hebdomadaire, Pour atteindre de beaux appointements, il faut en faire une carrière et non un pis-aller, Alors on peut s'attendre à un traitement de $20, $25, $35, $40, $50 et même $75 par semaine, On n’en compte pas des masses à $75 par semaine, mais j'en connais.

“ Le journalisme mène à tout ”

D’aucune autre profession on ne peut dire, comme du. journalisme qu’elle “mène à tout”. C’est que le journaliste qui veut réellement profiter de toutes les occasions qui s'offrent à lui, peut

trouver sa voie dans toutes les rarrières et parfois atteindre les sommets de la vie nationale. Gue d'exemples je pourrais citer ! ; Sir Wilfrid Laurier, pour n’en citer qu’un, a débuté dans le journalisme. A peu près dans toutes les branches de l’activité nationale, on retrouve des anciens journalistes. On en retrouve secrétaires d'associations industrielles, commerciales, nationales; on en retrouve dans la publicité des grandes maisons, des chemins de fer; on en retrouve dans la carrière diplomatique et dans le fonctionnarisme. Le journalisme mène même jusqu’en prison et gare aux tempéraments trop fougueux!

Et c’est ainsi que ceux qui s’en vont laissent la place à ceux qui viennent et que se renouvellent les personnels des journaux.

Les vaillants ne sont pas ceux qui sortent de la carrière ; ce sont ceux qui y restent. Les vrais Jonrnalsto ne peuvent plus abandonner la carrière, ou s'ils l’aban onnent, ils y reviennent tant ils l’aiment. Ce sont ceux-là dont on a écrit, ‘qui lui ont consacré leur vie entière, le sang de leur veine, le plus pur de leur cerveau, qui, tentés cent fois, placés entre la fortune à saisir et la pauvreté laborieuse, ont dit : non, sans colère, sans impatience.”

C’est à ceux-là que vont toute mon admiration et ma sympathie, mais je voudrais pour eux, modestes reporters ou grands maîtres de la pensée, une fin de vie sans inquiétude, sans souci et sans angoisse. Je voudrais pour leurs femmes, qui ont préféré à ces brillants avocats, à ces “parfaits” notaires, à tous les parvenus, l’humble mais courageux travailleur de la plume une existerce sans souci, sans peine, sans douleur, C’est lui qui devrait avoir le plus bel avenir. Pourquoi faut-il qu’il en soit si souvent autrement ?

Si vous vous sentez de goût pour les lettres.

Pour terminer ce chapitre de la carrière littéraire, je ne saurais mieux dire que ce vieil auteur français qui traitait ce même sujet et qui disait à ceux qui se sentent du goût pour les lettres:

“Si un jeune homme, au moment de choisir un état, venait nous dire : Je veux être écrivain, nous lui demanderions : Que savez-vous ? Quelles sont. vos études spéciales ? Quelles sont vos connaissances positives ?

“S’il disait: — J'ai fait de bonnes études classiques, j'ai eu quelques succès universitaires, j'ai le goût des lettrer, j'écris très facilement et suis prêt à tout faire, nous lui répondrions : — Prenez garde de n'être bon à rien.

“Avez-vous remonté aux origines de l'histoire, avez-vous appris à déchiffrer les vieux manuscrits, avez-vous vécu longuement et religieusement dans le passé ? Soyez historien. Possé- “ez-vous une érudition particulière, dans un ordre quelconque de recherches ? Creusez, fouillez le sol que vous avez déjà cultivé: envoyez des mémoires aux Corps savants, prenez part aux con-

Cours académiques, et pc:+-être un jour l’Institut vous ouvrira ses portes. Avez-vous étudié, dans la théorie et dans la pratique, le commerce l’industrie, les systèmes d'impôts. les questions ouvrières les problêmes sociaux ?

es, es vérités de la science sous une forme accessible à tous, écrivez pe le peuple, écrivez pour

vous serez un homme ucile. ;

“Ne vous sentez-vous assez préparé pour aucune de ces branches de la littérature? Voulez-vous porter vos efforts dans une autre direction et aborder le roman et le théâtre avec cette illusion que le style, l'esprit, l'imagination suffisent pour faire un romancier ou un dramaturge ? Détrompez-vous. La préparation est plus longue peut-être, plus difficile ici que partout ailleurs: car ce qu’il faut connaitre c’est l’homme lui-même, avec ses passions et ses vices, avec ses grandeurs et ses vertus.

“Si vous n'avez ni les études spéciales et le savoir positif qui sont nécessaires dans un cas, ni l'expérience de la vie et la connaissance des hommes qui sont nécessaires dans l’autre, que nous direz-vous que nous ne sachions aussi bien ou mieux que vousmême? Réfléchissez donc avant d'embrasser la carrière littéraire, voyez la difficulté du but et mesurez vos forces. Ne prenez une plume que si vous avez quelque chose à dire, un sentiment à exprimer, une vérité à propager ou à défendre.”

Page 1