III. — L'INFLUENCE DE L'ANTIQUITÉ
L'influence de l’antiquité s’est exercée à la fois sur le fond et sur la forme des œuvres littéraires du xvi® siècle.
AE Le réveil des idées antiques : /e Platonisme.
Les écrivains du xvi® siècle ne se bornent pas à invoquer les dieux païens et à ressusciter les héros antiques. Comme la Renaissance n’est pas simple divertissement d’artistes ni simple passe-temps d’érudits, mais œuvre de penseurs, ce sont toutes les idées de l'antiquité que nous voyons reparaître dans les ouvrages de ce temps, depuis les principes de médecine d’Hippocrate et de Galien (chez Ambroise Paré) ou les principes de l’art militaire des Romains (chez Monluc ou Brantôme), jusqu'aux idées politiques des démocraties anciennes (chez La Boétie) ou aux préceptes de la morale païenne, qu’on retrouve chez les deux plus grands écrivains qui représentent la philosophie du siècle : Rabelais (voir p. 189-190) et Montaigne (voir p. 210-211).
Dans ce réveil des idées antiques au xvi* siècle il convient de noter particulièrement la diffusion du Platonisme !°. Grâce au travail des éru-
[4. Entendu, compris. —. 2. L'imaginalion, la pensée. — 3. Conversation, fréquentation, commerce, — 4. Planté, fixé. — 5. Prété, attribué. — 6. Qui le dédie, qui le contredise (dédie est une forme vieillie du verbe dédire). — T, Digne, précieux, — 8. Sa merci, par sa merci, grace à lui. — 9, ‘En régentent, avec son aide font la leçon (aux maîtres d'école).]
40. À consulter. — Bourciez : Lesmœurs polies et la littérature de cour sous Henri II (Hachette, 1886). — A. Lefranc : Le Platonisme et la littérature platonicienne en France à l'époque de la Renaissance, 1500-1550 (Revue d’histoire littéraire de la France, janvier 1896); Marguerite de Navarre et le Platonisme de la Renaissance (Bibliothèque de l'École des Chartes, 1897-98). Articles reproduits dans Les
dits qui exhumèrent et traduisirent les œuvres de Platon 1, la doctrine de ce philosophe supplanta celle d’Aristote ? qui avait dominé au moyen âge. Dès la fin du xv® siècle Platon avait trouvé en Italie, dans l’Académie florentine des Médicis, de savants interprétateurs et apologistes, tels que le cardinal Bessarion, Marsile Ficin, Jean Pic de la Mirandole. Au xvi°siècle il rencontra en France un ardent défenseur dans la personne de Pierre Ramus, qui en 1536 soutint devant la Faculté des Arts de Paris sa thèse anti-aristotélique (Animadversiones arislotelicae), condamnée par la Sorbonne, et qui en 1551 monta dans une chaire du Collège royal de France où il donna un enseignement platonicien.
Ce qu’on exaltait surtout dans la philosophie de Platon, c'était sa théorie de l’amour, exposée dans Le Banquet : la contemplation de la beauté terrestre n’est, d’après lui, que le premier degré d’une ascension qui doit nous conduire à la contemplation de la beauté divine. C’est en Italie que commencèrent à sc répandre ces opinions platoniciennes : elles : sont exprimées déjà très nettement à la fin du livre de Balthazar Castiglione : Il Cortegiano (voir p. 128, en note) ; mais surtout l'ouvrage qui renferme le développement le plus complet des idées de Platon sur amour est celui du rabbin Juda Arrabanel ou Léon Hébreu : Les trois dialogues sur l'amour $ (1535).
D’Italie la conception platonicienne de l’amour passa en France. Elle y fut en honneur à la cour de la reine de Navarre. Et les poètes de l'École Lyonnaise * (voir p. 265) s’en firent les propagateurs, en mélant il est vrai aux idées du philosophe grec l'idéal pétrarquiste qui
Lettres et les Idées depuis la Renaissance (tome IT : Grands écrivains français de la Renaissance, Champion, 1914).
4. C'est surtout de 1540 à 1560 que furent publiées de nombreuses éditions grecques et latines ainsi que des traductions françaises des œuvres de Platon. Parmi ces traductions citons Aæxiochus et Hipparque par Étienne Dolet (1 544), Lysis par Bonaventure des Périers (1544), Ton par Richard le Blanc (1542), Crilon par Vallambert (1542) et par Philibert Du Val (1547), L'Apologie de Socrate par Fr. Hotman (1548), Le Banquet par Mathieu Heret (1556), par Louis le Roy (1559) et par Guy Le Fèvre de la Boderie (1578), Le Timée par Louis Le Roy (1552), Le Phédon par Louis Le Roy (1553), La République par Louis Le Roy (1600).
2. Chose curieuse, tandis que les idées d’Aristote, au xvie siècle, perdent du terrain en philosophie, elles gagnent du créditen littérature: c’est alors, en effet, qu’on commence à invoquer l'autorité de ses deux ouvrages, jusque-là inconnus, la Rhétorique et la Poétique.
3. Traduits pour la première fois en français en 1549, et deux fois en 1551 par Pontus de Tyard et par Denys Sauvaige, dit du Parc.
4. En particulier Maurice Scève dans Délie objet de plus haute vertu (1544), Antoine Heroët dans La parfaite Amie (1542) et Claude de Taïllemont dans Dis. cours des Champs Faëz, à l'honneur et exaltation de l'Amour et des Dames (1553).
en dérive en partie et souvent se confond avec elles. Voici notamment quelques vers d'Antoine Héroët, tout inspirés de Platon :
Ï1 me souvient lui avoir ouï dire
Que la beauté, que nous voyons reluire
Es corps humain, n’était qu’une étincelle
De ceste-là qu’il nommait immortelle….
Parmi les poètes de la Pléiade on trouve un écho du platonisme chez
J. du Bellay, dans le 115° sonnet de L’Olive (1549): l'Idée.