‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 103 sur 532 · PE NU VERRE ET NN · texte numérisé non relu

PE NU VERRE ET NN

cher l'orthographe des mots de leur prononciation, l’autre qui cherche à la rapprocher de leur forme étymologique. La première école simplifie, la deuxième complique. Et naturellement, sous l'influence alors prédominante de l’antiquité, c’est la dernière qui triompha.

Sans appartenir encore à la première école, quelques grammairiens étaient déjà entrés dans la voie de La simplification. Geoffroy Tory, dans son Champ fleury ! (1529), avait demandé pour plus de clarté l’emploi des accents, de la cédille et de l’apostrophe : réformes qu’il mit en pratique dans l’Adolescence Clémentine de Marot, qu’il imprima en 1533. Jacques Dubois avait réclamé la suppression des y à la fin des mots, du g après les nasales (ung), la distinction de l’i voyelle et du j consonne, du v et de l’u (appelés lettres ramistes parce que Ramus avait été le premier à conseiller cette distinction). C’est Louis Meigret? qui proposa la réforme la plus radicale, en demandant la suppression de toutes les lettres qui ne se prononcent pas et la création de signes nouveaux pour les sons que l'alphabet ne traduit pas exactement, en se faisant en un mot l’apôtre de l'orthographe phonétique. Sans être toujours d'accord dans le détail avec Meigret, Jacques Pelctier du Mans fut aussi partisan, mais avec plus de timidité, de l'orthographe phonétique, ainsi que Pierre Ramus dans sa Gramere*. Les idées de Meigret furent encore soutenues par un maitre d'école de Marseille, Honorat Rambaud, qui, las d’avoir « fessé les enfants trente huit ans » pour leurs fautes d'orthographe, en réclama la simplification dans un livre 5 paru en 1578. Elles furent même appli-

(montaigne, besoigne, gangner), àige au lieu de age (voyaige, dommaige), q au lieu de qu (goy pour quoi), g au lieu de gu devant e et à (prologe, naviger).

K}) On confond souvent a et e (clair et cler, plein et plain), d et t à la fin des mots (grand et grant), u et v (liure et livre), t voyelle et j consonne (ia et ja, ieu et jeu).

L) L'usage des accents et de la cédille n’est pas constant : pere, mere, apercois, commencea (ce — €).

4. Champ fleuri auquel est contenu l'art et science de la düe et vraie proportion des lettres attiques, et vulgairement lettres Romaines, proportionnées selon le visage et corps humain, par maistre Geoffroy Tori. Outre cet ouvrage il composa plusieurs opuscules pour défendre ses idées.

2. Traité touchant le commun usage de l’escriture françoise, faict par Loys Meigrel Lyonnois : auquel est débattu des facultés et abus en la vraye et ancienne puissance des lettres (Paris, 1545). — Le tretté de la grammere françeze fet par Louis Meigret Lionoes (Paris, 1550). ;

3. Apologie à Louis Meigret Lionnoes, réimprimée dans le Dialogue de l'ortografe e prononciacion françoese departi en deus livres, par Jacques Peletier du Mans (Lyon, 1955).

4. Ce n'est pas dans la 1'e édition de sa grammaire (1562), mais dans la 2e (1572) que Ramus a recommandé l'emploi de l'orthographe phonétique.

5. La déclaration des abus que l'on commet en escrivant et le moyen de les eviter, et representer nayvement les paroles : ce que jamais homme n'a faict.

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quées par À. de Baïf!, qui n’en était pas à une hardiesse près, dans son recucil Etrenes de poezie fransoeze an vers mezurés (1574).

Meigret rencontra un fougueux adversaire en la personne de Guillaume des Autels qui défendit la tradition ?. Finalement ce fut la doctrine des conservateurs et, pourrait-on dire, des réactionnaires, qui l’emporta sur celle des révolutionnaires, qu'avait compromise l’exagération même de leur système. Et l’on vit les livres du xvi® siècle se surcharger d’une foule de lettres parasites, empruntées aux formes grecques ou latines d’où les mots dérivaient ou étaient censés dériver. C’est ainsi que sous l'influence des érudits la langue française prit une physionomie nouvelle, qui a surtout contribué à donner aux œuvres du xvit siècle leur aspect un peu rébarbatif, dont nous avons cru, pour notre part, devoir les débarrasser dans ce livre. Les plus ardents défenseurs de l’orthographe étymologique furent alors Joachim Périon?, Théodore de Bèze, Etienne Pasquier et les Estienne qui, imprimant d après ses principes, en assurèrent le succès #

4. Baïf avait composé un traité De la prononciation françoise, qui est perdu.

2. Notamment dans ces deux ouvrages : Trailé touchant l'ancienne orthographe (1548); Replique aux furieuses défenses de Louis Meigret (1551).

3. Auteur d’un traité De linguae gallicae origine, ejusque cum graeca cognatione (Paris, 1555).

4. Voici quels furent quelques- -uns des résultats de ce retour à l'orthographe élymologique :

A) On remplace certaines lettres françaises par des lettres latines, que les lois de l’évolution phonétique avaient modifiées au cours des siècles précédents. Ex. :

oreille devient aureille (aurem) lettré — ittré (lilleratum) lorier — laurier (/aurum)

B) On adopte parfois un étrange compromis entre l'orthographe latine et l'orthographe française, en ajoutant la lettre latine étymologique à la lettre française qui en tenait la place. Ex.

ele devient aele (ala) poyre — paoyre (pauper)

C) On rétablit des lettres qui avaient disparu dans le passage du lb au

français, Ex.

cru devient crud (crudum)

nu — nud (nudum)

dete — debte (debita)

escrit — escript (scriplum) avertir — advertir (adverlere)" conoistre — cognoistre (cognosceré) omme — homme (hominem) istoire — histoire (historiam) escole — eschole (scholam)

crestien — chrestien (christianum)

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2° Les emprunts de la langue au latin.

Le latin, qui pendant tout le moyen âge avait été la langue des théologiens et des érudits, devient de plus en plus envahissant au temps de la Renaissance : de nombreux écrivains le préfèrent au français, et ceux même qui daignent employer leur langue nationale l’émaillent de mots latins. C’est ainsi que le pédantisme érudit de l’école, joint à l'influence italienne toute puissante à la cour (voir p. 128, en note), fait mépriser notre langue ou menace de la submerger sous l’avalanche des termes étrangers. |

Turnèbe n’était-il pas d’avis que « c’est perte de temps et de papier de rédiger nos conceptions en notre langue pour en faire part au public » ? Il estimait que « le français est trop bas pour recevoir de nobles inventions, ains (mais) seulement destiné pour le commerce de nos affaires domestiques. » D'ailleurs, ajoutait-il, « nous n’avons entre nous ni orthographe assurée, chose toutefois nécessaire pour la perpétuation d’une langue, ni telle variété de mots comme eurent jadis le romain et le grec... » Et il concluait : « Notre langue étant pauvre et nécessiteuse au regard de la latine, ce serait errer en sens commun que d’abandonner l’ancienne pour favoriser cette moderne. » Une telle opinion était partagée par Budé, Villa, Érasme et beaucoup d’autres humanistes.

D) On fait reparaitre des lettres latines déjà représentées sous une autre forme dans les mots français, telles que :

a) le b et le p, qui s'étaient affaiblis env. Ex. :: recevoir devient recepvoir (recipere) devoir — debvoir (debere) neveu — nepveu (nepotem)

b) le cet le g, qui, placés devant un t, s'étaient transformés en t. Ex. :

fait devient faict (factum)

nuit — nuict (noctem) saint — sainct (sanctum) doit — doigt (digitum) point — poinct (punctum)

c) l’4, qui parfois s'était changé en u. Ex. : autre devient aultre (alterum)

aube — aulbe (alba) paume — paulme (palma) veut — veult (volit)

E) Comme la science étymologique est encore très imparfaite, il arrive qu'on se trompe sur la véritable dérivation des mots et qu'on introduise indüment de nouvelles lettres. Ex. :

savoir (qui vient de sapere) est écrit sçavoir (comme s’il venait de scire) pois ( — pensum) — poids ( — pondus)

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Mais une réaction se produisit au nom du génie national. Dès 1529 Geoffroy Tory de Bourges dans son Champ fleury s'élève contre les écumeurs de latin : « Quant Escumeurs de Latin disent : Despumons la verbocination laliale et transfretons la Sequane au dilucule et crepuscule ; puis deambulons par les Quadrivies et Platees de Lutece ; et commé verisimiles amorabundes, captivons la benevolence de l’omnigene et omniforme sexe feminin, me semble qu’ils ne se moquent seulement de leurs semblables, mais de leur personne. » Cette phrase de Geoffroy Tory a fourni à Rabelais (1533) sa fameuse scène de l’écolier limousin (voir plus loin), dans laquelle est tournée en ridieule la manie des latinismes. Et, en 1952, Etienne Pasquier répondit à Turnèbe dans sa Lettre à M. de Tournebu.

Quant aux poètes de la Pléiade, ils ont été parfois accusés d’avoir eu pour les langues anciennes un culte trop superstitieux : Charles Fontaine, dans son Quintil Horatian (1554), qui était une critique de la Défense et illastration de la langue française de J. du Bellay, a reproché à ce poète d’avoir abusé des mots latins ; et l’on connaît le vers de Boileau (Art poétique, I, 126) sur Ronsard :

Mais sa Muse, en français parlant grec et latin.

En réalité, du Bellay et Ronsard n’ont conseillé qu'avec discrétion l'emploi des mots anciens ! et n’en ont usé eux-mêmes que très modérément ?. Et tous deux ont énergiquement affirmé leur foi dans l’avenir de

4. « Se compose (qu’il se mette) donc celui, qui voudra enrichir sa langue, à limitation des meilleurs auteurs grecs et latins... Mais entende celui qui voudra imiter, que ce n’est chose facile de bien suivre les vertus d'un bon auteur... Je t’admoneste donc, à toi qui désires l'accroissement de ta langue et veux exceller en icelle (celle-ci), de non imiter à pied levé... » (J. du Bellay, Défense et illustration de la langue française, livre I, chap. vin).

« Tu composeras hardiment des mots à l’imitation des Grecs et Latins, pourvu qu'ils soient gracieux et plaisants à l'oreille » (Ronsard, Art poétique).

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