‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 104 sur 532 · Il est vrai que Ronsard a regretté un jour · texte numérisé non relu

Il est vrai que Ronsard a regretté un jour

.… que la muse françoise Ne puisse s'exprimer comme fait la grégeoise : Ocymore, dyspotme, oligochronien… Mais c’est en manière de jeu; et il reconnaît précisément ainsi l'impossibilité de parler grec en français. Il est vrai aussi qu’en tête des Poésies en l'honneur de Charles IX il a écrit ces vers :

Les Français qui mes vers liront, S'ils ne sont et Grecs et Romains, Au lieu de ce livre ils n’auront Qu'un pesant faix entre les mains...

Mais il songeait alors beaucoup moins son langage émaillé de quelques mots

notre langue. Du Bellay a condamné à plusieurs reprises ceux auxquels l’admiration des anciens fait mépriser la langue française, notamment dans la Défense et Illustration (livre IT, chap. xr) :

« Que pensent donc faire ces reblanchisseurs de murailles, qui jour et nuit se rompent la tête, non pas même à imiter, mais à transcrire un Virgile ou un Ciceron, bâtissant leurs poèmes des hémistiches de l’un, et jurant en leur prose aux mots et sentences de l'autre... » et dans une pièce de vers! à Mme Marguerite, fille de François Ier, qui débute ainsi :

Quiconque soit qui s’étudie En leur langue imiter ? les vieux à, D'une entreprise trop hardie Il tente la voie # des cieux,

Croyant 5 en des ailes de cire 6 Dont Phébus le peut déplumer ? :

Et semble 8, à le voir, qu’il désire Nouveaux noms donner à la mer...

Ronsard n’a pas défendu avec moins d'énergie notre langue contre les empiètements du grec et du latin, soit dans son Abrégé de l'art poétique (1565): « Quiconques furent les premiers qui osèrent abandonner la langue des anciens pour honorer celle de leur pays, ils furent véritablement bons enfants, et non ingrats citoyens, et dignes d’être couronnés sur une statue publique, et que d'âge en âge on fasse une perpétuelle mémoire d’eux et de leurs vertus. »

soit dans la préface de La Franciade (1572) :

« C’est un crime de lèse majesté d'abandonner le langage de son pays, vivant et florissant, pour vouloir déterrer je ne sais quelle cendre des anciens. Je supplie très humblement ceux auquels les Muses ont inspiré leur faveur de n’être plus latineurs ni grécaniseurs, comme ils sont plus par ostentation que par devoir, et prendre pitié, comme bons enfants,

empruntés au grec et au latin qu'aux souvenirs mythologiques et aux allusions à l’histoire ancienne, dont ses œuvres sont remplies.

4. L'ode De la nécessité d'écrire en sa langue, qui se trouve dans le Recueil de poésie présenté à très illustre princesse madame Marguerite (1550).

[2. Imiter, à imiter. — 3. Les vieux, les anciens. — 4. Voie : ce mot compte dans le vers pour deux syllabes. — 5, Croyant, se fiant, — 6, Allusion à Icare, fils de Dédale, qui s'enfuit avec son père du labyrinthe de Crète au moyen d'ailes attachées avec de la cire, Comme il s'était trop approché du soleil, la cire se fondit, les ailes se détachèrent et il fut précipité dans la mer, à laquelle il donna son nom (mer Icarienne), — 7. Déplumer : au xvie siècle l’r final est sonore, d’où la rime aves mer. — 8. Semble : suppression courante au xvi* siècle du pronom personnel neutre.]

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de leur pauvre mère naturelle : ils en rapporteront plus d’ honneur et “+

réputation à l'avenir que s'ils avaient recousu ou rabobiné je ne sais quelles vieilles rapetasseries de Virgile ou de Cicéron. »

Ces déclarations de Ronsard nous sont d’ailleurs confirmées par le témoignage d’Agrippa d’Aubigné, qui dans l’Avertissement des Tragiques raconte que Ronsard lui disait parfois, à lui et à ses disciples :

« Mes enfants, défendez votre mère de ceux qui veulent faire servante une demoiselle de bonne maison. Il y a des vocables qui sont/français naturels, qui sentent le vieux, mais le libre français, comme dougé, tenue, empour, dorne, bauger, bouger, et autres de telle sorte. Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et défendiez hardiment contredes marauds qui ne tiennent pas élégant ce qui n’est point écorché du laün et de l'ita-

lien et qui aiment mieux dire collauder, contemner, blasonner que louer, : mépriser, blâmer : tout cela est pour l’ Lie Hmousin, Voilà lès propres

termes de Ronsard.

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