L'ÉCOLIER LIMOUSIN
Quelque jour, je ne sais quand, Pantagruel se pourmenait ! après souper avec ses compagnons par la porte dont? l’on va à
Paris® : là rencontra un écolier tout joliet, qui venait par ice-
lui“ chemin ; et, après qu'ils se furent salués, lui demanda 2. « Mon ami, dents viens-tu à cette heure ? »
’écolier et répondit : « De l’almef, inclyte’ et célèbre académie que l’on vocite® Lutece.
— Qu'est-ce à dire? dit Pantagruel à un de ses gens. — C'est, répondit-il, de Paris.
— Tu viens donc de Paris? dit-il; et à quoi passez-vous le
temps, vous autres messieurs étudiants au dit Paris? »
Répondit l'écolier : « Nous transfretons° la Séquane‘° au …
dilucule{ et crépuscule, nous déambulonst? par les compites 1°
et quadrivies‘* de l’urbe!5, nous despumons ‘© la verbocina- …
[4. Se pourmenait, se promenait. — 2. Dont, par où. — 3. Pantagruel faisait
alors ses études à Orléans. — 4. Icelui, ce. — 5. Dont, d'où. — 6. Alme (du.
latin alma), bienfaisante. — 7. Inclyte (inclyta), illustre. — 8. Vocite (vocitare),
appelle. — 9, Transfretons (transfretare), passons. — 40. La Séquane (Sequana), |
la Seine). — 41, Au dilucule (diluculum), au point du jour. — 42. Nous déambu-
lons (deumbulare), nous nous promenons. — 43. Compites (compila), places. —
44. Quadrivies (quadrivia), carrefours. — 45. Urbe (urbis), ville, — 16. Nous …
despumons (despumare), nous polissons.|
tion ! Hatiale. Puis cauponisons? ès tabernes méritoires de la Pomme de pin, du Castel, de la Magdaleine et de la Mule, beiles spatules * vervecines perforaminées * de pétrosil. Et si par forte fortune ÿ a rarité6 ou pénurie de pécune’ en nos marsupies*, et soient exhaustes° de métal ferruginé!°, pour l’écot nous dimittons !‘ nos codices!? et vestes oppignérées !?, prestolant‘* les tabellaires'# à venir des pénates et lares patriotiques he
— Eh! dit Pantagruel, qu'est-ce que veut dire ce fol? Je crois qu'il nous forge ici quelque langage diabolique et qu’il nous charme comme enchanteur. »
À quoi dit un de ses gens : « Seigneur, sans doute ce galant veut contrefaire la langue des Parisiens, mais il ne fait qu'écorcher le latin, et cuide!? ainsi pindariser #, et lui semble bien qu'il est quelque grand orateur en français, parce qu'il dédaigne l'usance !° commun de parler. »
À quoi dit Pantagruel : « Est-il vrai ? »
L’écolier répondit : « Seignor messayre ?, mon génie?! n’est point apte nate?? à ce que dit ce flagitiose** nébulon?*, pour excorier? la cuticule?f de notre vernacule?' gallique; mais vice-versement? je gnave?* opère et par veles® et rames je m'énite*! de le locupléter *? de la redondance latinicome #3... »
(Rabelais, livre IL : Pantagruel, chap. vr.)
[4. La verbocination laliale, la langue latine. — 2. Cauponisons ès tabernes, nous hantons les tavernes. — 3. Belles spatules vervecines, (nous mangeons) de belles épaules de mouton. — 4. Perforaminées de pétrosil, piquées de persil: — 5. Par forte fortune, par hasard. — 6. Rarité, rareté. — 7. Pecune (pecunia), : argent. — 8. Mursupies, bourses. — 9, Exhaustes (exhaustae), vides. — 10. Métal ferruginé, argent. — 41. Dimittons, abandonnons. — 42. Codices, cahiers. — 43. Vestes oppignérées, vêtements mis en gage. — 44. Prestolant, attendant, — 45. Tabellaires, lettres. — 16. Patriotiques, paternels. — 147. Cuide, croit. — 148. Pindariser, parler comme Pindare (d’une manière sublime). — 19. Usance, usage. — 20. Seignor messayre, seigneur messire. — 24. Génie (ingenium), esprit. — 22. Nate (natus), né. — 23. Flagitiose (flagitiosus), infâme. — 24. Nébulon (nebulo), vaurien. — 25. Excorier (excoriare), écorcher. — 26. Cuticule (cuticula), peau. — 27. Vernacule gallique, langue française vulgaire. — 28. Vice-versement, vice-versa. — 29. Je gnave opere (du latin operam navare), je travaille. — 30. Veles, voiles. — 314. Je m'énite (enitor), je m'eflorce. — 32. Locupléter (locupletare), enrichir. — 33. Latinicome, latine.] :
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3° Tentative de versification métrique.
Des trois principes, sur lesquels peut être fondée la versification, quantité des voyelles, nombre des syllabes, accent, chaque peuple a choisi celui qui convenait le mieux au génie de sa langue. C’est ainsi que les Grecs et les Romains ont adopté le principe de la distinction des syllabes
brèves et des syllabes longues, et les Français celui du nombre des syk
labes. Ce dernier principe s’est naturellement imposé chez nous; car dans notre prononciation la quantité des syllabes est presque insaisissable et l’accent très faiblement marqué.
Mais au xvre siècle, l’imitation de l’antiquité devait donner à quelquesuns de nos poètes l'idée de faire des vers mesurés à la façon des Grecs et des Latins. C’est surtout Baïf qui a attaché son nom à cette tentative ! de versification métrique. Mais, avant lui, plusieurs écrivains s’étaient montrés favorables à ce projet. Déjà à la fin du xve siècle Michel de Bouteauville avait recommandé ce système de versification dans son Art de métrifier françois (1497) et avait lui-même composé en 1500 un poème
en vers mesurés. En 1549 du Bellay, dans la Défense et illustration de la :
langue française (livre I, chap. 1x), ee déclaré que de tels vers ne sont nullement impossibles en français :
« Quant aux pieds et aux nombres, je dirai au second livre en quoi nous les récompensons (compensons). Et certes... je ne pense que telles choses se fassent par la nature desdites langues... Qui eût gardé (empéché) nos ancêtres de varier toutes les parties déclinables, d’allonger une syllabe et accourcir l’autre, et en faire des pieds ou des mains? Et qui gardera nos successeurs d’ ne telles choses, si quelques savants et non moins ingénieux entreprennent de les réduire en art ?... Chose qui à quelques-uns a semblé impossible, aux autres non. »
Voici un distique que Jodelle écrivit en 1553 sur les œuvres poétiques d'Olivier de Magny :
Phochüs, À|moür, Cyipris veut/sauver,|nourrir étlorner Ton vers|, coeur et|chef|d’ombré, dé|flammé, délfleurs.
(Phœbus veut sauver ton vers de l’ombre, Amour nourrir ton cœur de flamme, Cypris orner ta tête de fleurs.) En 1556 Etienne Pasquier composa toute une élégie en distiques ; ce qui l’autorisait plus tard à dire dans ses Recherches de la France
4. Aïnsi qu’à la tentative de vers baïfins (voir p. 297), qu'il ne faut pas confondre avec les vers mesurés.
(livre VIE, chap. xt : Que notre langue est capable des vers mesurés tels que les Grecs et Romains) :
« Je ne dispute point si la forme des vers latins, avec pieds longs et
courts, est meilleure que nos rimes ; ce que j'entends maintenant déduire est de savoir si notre langue en est capable. Quant à cela, il n’en faut point faire de doute. »
En 1562 Ramus dans sa Gramere avait également recommandé ces vers imités de l’antiquité. Et, au début de son traité De la manière de faire des vers en françois comme en grec et en latin (publié en 1573, onze ans après sa mort, par son frère Jean), Jacques de la Taille était du même avis que J. du Bellay :
« Quant à ceux qui m'’allègueront que notre parler vulgaire n’est pas propre ni capable à recevoir des nombres et des pieds, je leur répondrai (comme a déjà fait le poète angevin) que c’est sottise de croire que telles choses procèdent de la nature des langues, plutôt que de la diligence et du labeur de ceux qui s’y veulent employer, en quelque langue que ce soit ; et certes si nos aïeux se fussent mélés aussi bien d’admettre des quantités à nos syllabes comme ils ont fait des rimes, nous ne trouverions pas aujourd’hui cela si étrange qu’il semble à d’aucuns. »
Bien que l’idée de la versification métrique n’appartienne pas à Baïf, il se l’appropria du moins par son ardeur à la réaliser !. A cette tentative de vers mesurés s’en rattachent deux autres : d’abord, comme il fallait avant tout déterminer la quantité des syllabes et pour cela fixer l'orthographe, il a essayé de simplifier cette dernière en la rapprochant de la prononciation (voir p- 144); ensuite il fonda en 1570 une Académie de poésie et de musique ?, dont l’objet était de mesurer les sons élémentaires de la langue et d’unir plus étroitement la poésie et la musique. Non seulement Baïf composa un traité De l'art metrie ou de la façon de composer en vers, mais il écrivit à partir de 1565 un grand nombre de vers mesurés (traductions des Psaumes, trois livres de chansonnettes, et son recueil de vers imprimé d’après son système d’orthographe simplifiée : Etrénes de poézie francoeze an vers mezurés, 1574).
Cet essai d’une versification française à l’antique était voué à un échec; car il se heurtait aux tendances naturelles de notre prononciation presque indifférente à la quantité des syllabes. Thomas Sébillet, en 1548, l’avait d’avancé condamné dans son Art poétique (livre II, chap. xv) en déclarant «la chose autant étrange en notre poésie française comime serait en la grecque et latine lire des vers sans observation de syllabes
4. Voir sur cette question la thèse d'Augé-Chiquet : La vie, les idées et l'œuvre de Jean-Antoine de Baïf (Hachette-Privat, 1909, chap. vu et 1x).
2. Cette Académie de Charles IX (c'est le nom qu'elle portait aussi) disparut en 1974 à la mort de ce roi.
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longues et brèves. » Et, de fait, les vers mesurés de Baïf, après avoir été accueillis un temps avec Piode par les contemporains, furent surtout regardés comme une ingénieuse curiosité !.
Sans condamner cette tentative métrique, dont il reconnaissait d’ Ne leurs la possibilité ?, Henri Estienne, dans son traité De la précellence du langage français (1579) estimait qu’ « 1l vaut mieux pour nous et notre postérité que les excellents poètes de ce temps se soient voulu rendre dignes du laurier par l’autre sorte de composition de vers qu’on appelle rime, et que, si quelqu'un d’entre eux s’est voulu amuser à cette autre, elle ait été comme son parergon ?, maïs celle-là, ergon. » Quant à Vauquelin de la Fresnaye, il a signalé dans son Art Poétique (écrit en 1554 mais publié en 1605) la tentative des vers mesurés sans se prononcer sur sa valeur“ :
Je ne sais si ces vers auront autorité :
C’est à toi d’en parler, sage Postérité,
Qui sans affection peux juger toutes choses
Et qui sans peur les prendre ou rejeter les oses.
4. « Baïf, dit d’Aubigné (qui fit lui-même des vers mesurés), en a fait une
grande quantité, lesquels à la sauce de la musique que leur donna Claudin (Claude) le jeune furent agréables, mais prononcés sans cette aïde, furent trouvés fades et fâcheux, surtout parce qu’il donnait au français moderne une construction latine. »