‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 122 sur 532 · CONTRE L'EMPLOI DE LA VIOLENCE · texte numérisé non relu

CONTRE L'EMPLOI DE LA VIOLENCE

Si, depuis l’an soixante-deux, on les eùt dextrement ! maniés (les protestants), la France serait heureuse ; mais ceux qui les ont piqués et harcelés par mille injures, violences, menaces et calomnies, en cuidant? affaiblir leurs énnemis, les ont fortifiés et fait entrer en extrême défiance, et ment en hautes et hardies entreprises, auxquelles pour rien ils n'eussent voulu penser. Les conseillers du roi, au lieu d’éteindre doucement le brasier, l'ont si âprement soufflé que la flamme est prête à les consumer, et déjà en a dévoré aucuns? : ce sont donc les premiers boutefeux “ et vrais auteurs de ces misérables troubles, pour ne dire pis. Je parle des cours et autres qui les ont tant durement traités et effarouchés 5, menant le peuple à leur plaisir, et le halant 5 comme un chien après ces pauvres gens, et qui, par la rigueur, les ont toujours tenus en cervelle, comme souffrant ou attendant à toute heure l'injure et l’outrage, et sentant toujours l’ennemi à leurs côtés.

Arrière donc ces pestes qui, d'un cœur félon et sanguinaire, pour assouvir leur vengeance particulière, tâchent de corrompre (ce que Dieu détourne f > la naïve et naturelle bonté de notre prince, de la reine sa mère, et de messeigneurs ses frères ; qui les veulent dégénérés de Pancioshe: tant célèbre et plus chrétienne qu'humaine débonnaireté® de leurs majeurs!® rois de France envers leurs sujets, qui a été le nerf et le lien qui si longuement a maintenu cette couronne, reconnue et servie d’un cœur franc et loyauté française, et non par tyrannie, par effusion de sang et par cruauté. Telles gens sont de mauvais augure à cette couronne et semblent vouloir avancer le destin d’ycelle ‘!, c'est-à-dire le jugement de Dieu, humiliant les choses élevées,

[4. Dextrement, habilement. — 2, Cuidant, pensant. — 3. Aucuns, quelquesuns (ce sens positif et cet emploi au pluriel, fréquents au xvi' et au xvne siècle, s'expliquent par l'étymologie du mot : aliquem unum). — 4. Boulefeux, ceux qui attisent une querelle. — 5. Effarouchés, rendus farouches. — 6. Halant, excitant. — 7. En cervelle, en inquiétude. — 8. Puisse Dieu les en empècher ! — 9, Débonnaireté, bonté. — 10. Müjeurs, anciens, — 41, Ycelle, celle-ci]

et anéantissant les plus fermes, liant les esprits, et éblouissa t - les entendements! et les découre

(Michel de l’Hospital, Mémoire adressé à Charles IX

sur le but de la querre et de la paix.)

IIT. — LA BIBLE ET LES POETES: Du Bartas.

Aux sources d'inspiration païenne, que procura la Renaissance, la Réforme ajouta une source nouvelle, la Bible, dont la lecture fut fact litée au xvr® siècle par plusieurs traducteurs, noi En Le Fèvre d'Étaples, qui traduisit en français d’abord les ai (1523) puis la Bible entière (1528-1530), Robert Olivétan, parent de Calvin, qui la traduisit aussi en français en 1535, et Sébastien Castellion a en donna en 1551 une traduction latine et en 1555 une traduction française ?.

C’est surtout du Bartas * qui au xvi® siècle puisa des sujets dans la Bible : d’abord sa tragédie de Judith (1573), où avant l’abbé Boyer il a raconté l’histoire de Judith et d'Holopherne, en se défendant d’ailleurs d’avoir voulu au lendemain de la Saint-Barthélemy légitimer le régicide ; puis ce poème, qui est une sorte de vaste épopée, La Semaine ou plutôt Les Semaines. Car, après avoir dans La première Semaine (divisée en sept chants ou « jours » et parue en 1578) raconté la création du monde, il entreprit en 1584 une Seconde Semaine, où chaque jour devait être célébré en quatre chants et qu’il laissa inachevée (il composa seulement deux « jours » et des fragments des cinq autres, c’est-à-dire environ une quinzaine de parties sur les vingt-huit qu’il projetait). Il avait l'intention d’agrandir encore son sujet et d’exposer toute l’histoire

[4. Entendements, intelligences. |

2. À consulter. — E. Petavel : La Bible en France ou Les traductions françaises des Saintes Ecritures (1864).

3. Guillaume de Saluste du Bartas, seigneur gascon et protestant, naquit Montfort près d'Auch en 1544 et mourut en 1590. 11 avait été attaché à la per sonne de Henri de Navarre, qui le chargea de plusieurs missions à l'étrangeret qu'il accompagna à la guerre. Outre les deux principaux ouvrages cités plus haut, il avait composé quelques autres poèmes : Uranie, Le Triomphe de la For, Les Neuf Muses.

Edition. — L'éd. complète de ses œuvres parut à Paris en 1611 en 2 vol.

A consulter. — G. Pellissier : La vie et les œuvres de du Bartas (882), — Harry Ashton: Du Barias en Angleterre (Paris, E. Larose, 1908).

sainte jusqu’à la naissance du Christ et même bien au-delà. La première Semaine eut un très grand succès (plus de 30 éditions en six ans et plusieurs traductions en langues étrangères). Du Bartas, vite oublié en France où il avait cependant rivalisé de gloire avec Ronsard, conserva beaucoup plus longtemps sa réputation dans les autres pays: il fut imité par le Tasse, Milton, Byron, et fort admiré par Gœæthe.

Page 1