‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 128 sur 532 · DEUIL DE GARGANTUA A LA MORT DE SA FEMME BADEBEC · texte numérisé non relu

DEUIL DE GARGANTUA A LA MORT DE SA FEMME BADEBEC

Quand Pantagruel fut né, qui fut bien ébahi et perplexe, ce fut Gargantua son père. Car voyant d'un côté sa femme Badebec morte, et de l’autre son fils Pantagruel né, tant beau et tant grand, ne savait que dire ni que faire. Et le doute qui troublait son entendement? était assavoir? s'il devait pleurer pour le deuil de sa femme ou rire pour la joie de son fils...

« Pleurerai-je ? disait-il. Oui : car pourquoi“ ? Ma tant bonne femme est morte, qui était la plus ceci, la plus cela qui fût au monde. Jamais je ne la verrai ; jamais je n’en recouvrerai une telle : ce m'est une perte inestimable. O mon Dieu, que t'avaisje fait pour ainsi me punir | Que n’envoyas-tu la mort à moi premier ÿ qu'à elle? car vivre sans elle ne m'est que languir. Ah! Badebec, ma mignonne, m’amief, ma tendrette, jamais je ne te verrai! Ah! pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très aimée ! Ah ! fausse’ mort, tant tu m’es malivole $, tant tu m'es outrageuse, de me tollir? celle à laquelle immortalité appartenait de droit. »

Et ce disant pleurait comme une vache; mais tout soudain riait comme un veau, quand Pantagruel lui venait en mémoire : « Ho! mon petit fils, disait-il, mon peton !?, que tu es joli ! Et

[1. Badebec (ce nom, emprunté au patois de Saintonge, signifie : qui ouvre une grande bouche, qui bavarde niaisement) était la fille du roi des Amaurotes en Utopie. Elle mourut en donnant le jour à Pantagruel, — 2. Entendement, esprit, intelligence. — 3. Assavoir, à savoir. — 4. Pourquoi dois-je pleurer ? — 5, Premier, plutôt. — 6. M'amie — ma amie. — 7. Fausse, perfide. — 8. Tant tum'es malivole, que tu m’es malveillante (le mot bénévole est resté). — 9. Tollir, enlever. — 10. Peton : terme de tendresse (diminutif de pied).]

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tant je suis tenu! à Dieu de ce qu'il m'a donné un si beau fils, tant joyeux, tant riant, tant joli ! Ho, ho, ho, ho! que je suis aise ! buvons, ho ! He toute mélancolie Apporte du meilleur?, rince les verres, boute’ la nappe, chasse ces chiens, | bare ce feu, allume la chandelle, ferme cette porte, taille‘ ces soupes, envoie’ ces pauvres, baillef leur ce qu'ils demandent ; tiens ma robe, que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer les commères?. »

Ce disant, ouït® la litanie? et les mementos!° des prêtres

qui portaient sa femme en terre, dont! laissa son bon propos

et tout soudain fut ravi ailleurs !?, disant : « Seigneur Dieu !

faut-il que je me contriste encore ?... Ma femme est morte ; et bien, pardieu, je né la ressusciterai pas par mes pleurs, Elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieux n’est; elle prie Dieu pour nous, elle est bien res elle ne se soucie plus de

nos misères et calamités : autant nous en pend à l'œil. Dieu

garde le demeurant'*! Il me faut penser d'en trouver une

autre. »

(Livre IL : Pantagruel, chap. 1.)

2° Le satirique.

En brisant, selon le conseil de Rabelais, « l’os » qui contient « la

substantifique mouelle », ce qu’on trouve avant tout dans son œuvre, .

c’est une satire de la société contemporaine : satire de l’ambition conquérante des rois en la personne de Picrochole ; satire de l'intolérance

réciproque des catholiques (les papimanes, hommes du pape) et des protestants (les papefigues, qui font la figueau pepe ; satire de l’enseignement

pédantesque et vide de la scolastique du moyen âge (voir p. 190-191); satire des juges ignorants (tel Brid’oie) ou rapaces (tel GhppoReee salire

[4. Tenu à, obligé, reconnaissant envers. — 2. Du meilleur (vin). — 3. Bouter, placer, mettre (ordinairement : pousser). — 4. Taille ces soupes, taille le pain pour la soupe. — 5, Envoie, renvoie. — 6. Baille, donne, — 7. Commères, marraines. — 8. Ouit, il entendit. —9, Lilanie, prière en l’honneur de Dieu, de Ja Vierge et des Saints. — 410. Memertos, prières pour les vivants et pour les morts. — 41, Dont laissa, à la suite de quoi il laissa, — 42. Ravi ailleurs, arraché à ses pensées et entraîné vers d’autres. — 43. Autant nous en pend à l'œil, le même sort nous attend, — 44, Le demeurant, ceux qui restent.]

de la vie monacale, à l’étroite discipline de laquelle il oppose l'entière liberté de l’abbaye de Thélème ; etc.

Il faut d’ailleurs observer que les satires les plus violentes du roman de Rabelais — par exemple celle des Chats-fourrés que nous donnons ciaprès — se trouvent dans le cinquième livre, dont l’authenticité a été contestée.

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