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L’AMITIÉ DE MONTAIGNE ET DE LA BOÉTIE

pe È . . . 7 ve Ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne:

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sont qu’accointances? et familiarités nouées par quelque occasion «

A x . t ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretien-«

nent’. En l'amitié de quoi‘ je parle, elles se mélent et confon- .

dent l’une en l’autre d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais®, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. » Il y a, au delà de tout mon discoursf et de ce que jen puis dire particulièrement”, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice® de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions {© l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne portela raison des rapports!!; je crois, par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms‘? ; et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie‘? de ville, nous nous trouvâmes si pris *, si connus, si obligés !5 entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit une satire !$ latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse!? et explique la précipitation de notre intelligence ‘4, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus

[4. Sur La Boétie, voir Pp: 237-238. — 2. Accointances, fréquentations. — 3. S'entretiennent, se tiennent entre elles, sont liées. — 4. De quoi, dont. — 5. Je l'aimais : Etienne de la Boétie. — 6. Discours, développement, exposé. — 7. Particulièrement, en détail. — 8. Fatale, voulue par le destin. — 9, Médiarive, qui a servi d’intermédiaire. — 40. Oyions, entendions. — 44. Qui faisaient en notre affection. la raison des rapports, qui avaïent sur notre affection plus d'influence que n’en comportait le motif raisonnable de nous lier tiré de ces rapports. — 42. Par nos noms, en nous entendant nommer. — 43. Compagnie, réunion. — 44, Pris, attachés. — 45. Obligés, liés. — 46. Ce poème de la Boëtie a été publié dans ses Poemata par Montaigne lui-même en 1571. — 17. Il excuse, il justifie, — 48. Intelligence, accord intime qui fait que l'on se comprend (on dit encore aujourd’hui dans le même sens : vivre en bonne intelligence avec quelqu'un).]

rue

de quelque année'), elle n'avait point-à perdre temps ? ; ét 1

n'avait à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable con-

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versation‘. Cette-ciÿ n’a point d'autre idée que d'elle même,

et ne se peut rapporter ? qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille, c’est je ne sais quelle quintessence® de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim°, d’une concurrence !° pareille : je dis perdre à la vérité !!, ne nous réservant rien qui nous füt propre, ni qui ft ou sien ou mien.

Qu'on ne me mette pas en ce rang ces autres amütiés communes ; j'en ai autant de connaissance qu'un autre, et des plus D aie de leur genre. Mais je ne conseille pas qu on con-

fonde leurs règles ; on s’y tromperait. Il faut marcher en ces

autres amitiés F br dei à la main, avec pr udence et précaution :

la Haison n’est pas nouée en manière qu on n'ait aucunement à

s’en défier : « Aimez-le, disait Chilon?, comme ayant quelque

jour à le hair ; haïssez-le, comme ayant à l'aimer. » Ce pré-

cepte, qui est si abominable en cette. souveraine et maîtresse amitié, il est salubre en l’usage des amitiés ordinaires et coutumières ; à l’endroit desquelles il faut employer le mot qu'Aristote avait très familier : « O mes amis! il n’y à nul ami. » En

ce noble commerce t#, les offices !# et les bienfaits, nourriclers

des autres amitiés, ne méritent pas seulement d'être: mis en

compte ; cette ne 15 si pleine de nos volontés en est cause:

[4. La Boctie étant né le 12 novembre 1530 et Montaigne le 28 février 1533,

il y avait exactement entre eux deux ans et quatre mois. — 2. À perdre lemps : l’article partitif était souvent omis dans cette expression. — 3. Au patron, sur le …

modèle. — 4. Conversation, fréquentation (sens latin : cum versari, vivre avec). — 5. Cette-ci, celle-ci. — 6. Idée, image, représentation (au sens platonieien du mot) : rien d’autre m'en pouvait donner l’idée. — 7. Rapporter qu'à soi, comparer qu’à elle-même. — 8. Quintessence, le meilleur extrait (cinquième essence). — 9. D'une faüun, avec une avidité, — 40. D'une concurrence pareille, avec un égal élan pour

nous rencontrer (du latin cum currere, courir avec). — 41. À la vérié, en.

prenant le mot (perdre) à la lettre, — 42. Chilon de Lacédémone, un des sept

sages de la Grèce (vit siècle avant J.-C). — 43. En cc noble commerce : dans.

Pamitié qui fut la nôtre. — 44, Offices, services. — 45. Gonfüsion, fusion complète, |

car tout ainsi! que l'amitié que je me porte ne reçoit point augmentation pour? le secours que je me donne au besoin ?, quoi que dient les stoïciens, et comme je ne me sais aucun gré du service que je me fais, aussi l'union de tels amis étant véritablement parfaite, elle leur fait perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d’entre eux ces mots de division et de différence *, bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement, èt leurs pareils. Tout étant, par effetf, commun entre eux, volontés, pensements', jugements, biens, honneur et vie, et leur convenance n'étant qu’une âme en deux corps, selon la très propre définition d’Aristote®, ils ne se peuvent ni prêter ni donner rien...

Si, en l’amitié de quoi je parle, l’un pouvait donner à l’autre, . ce serait celui qui recevrait le bienfait qui obligerait son compagnon : car cherchant l’un et l’autre, plus que toute autre chose, de s’entre-bien faire ‘©, celui qui en prête la matière et l’occasion ‘est celui-là qui fait le libéral, donnant ce contentement à son ami d'effectuer en son endroit! ce quil désire le plus...

(Essais, livre [, chap. xxvir.)

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