LA VRAIE RÉCOMPENSE DE LA VERTU
Composons * nos affections de façon que la lueur des honneurs n'éblouisse point notre raison, et plantons de belles résolutions en notre esprit qui lui servent de barrière contre les assauts de l'ambition. Premièrement persuadons-nous qu'il n’y a vrai honneur au monde que celui de la vertu. Que la vertu ne cherche point un plus ample ni plus riche théâtre pour se faire voir que sa propre conscience. Plus le soleil est haut et moins fait-il d'ombre ; plus la vertu est grande, moins cherche-t-elle de gloire. Gloire vraiment semblable à l'ombre qui suit ceux qui la fuient et fuit ceux qui la suivent. Remettons-nous devant les yeux que nous venons en ce monde comme en une comédie’, où nous n'avons pas à choisir le personnage qu 11 nous faut jouer, mais seulement à bien ; jouer celui qui nous sera donné. Si le poète (l’auleur de la pièce, c’est-à-dire Dieu) nous charge du personnage d’un roi, il le faut bien représenter ; si de personne ? médiocre et abjecte, de même. Car il y a de l’honneur à bien
[4. Devant, avant. — 2. Saoul, rassasié (ce mot n'avait pas alors la vulgarité qu'il possède aujourd'hui). — 3. Tiercement, troisièmement. — 4. Cette page de Charron est imitée de Montaigne (Essais, livre I, chap. 18 : Que philosopher, c'est apprendre à mourir).]
[5. Composons nos affections, réglons nos passions. — 6. Comédie: voir p: 226, note 3. — 7. Ellipse très forte : s’il nous charge de jouer le rôle d'une personne médiocre.]
faire l’un et l’autre et du deshonneur à le mal faire. Il faut que nous usions des honneurs comme nous faisons des viandes en un banquet, où nous usons de celles qui sont servies devant nous et n’étendons pas le bras à l’autre bout de la table, n1 n'arrachons pas les plats d’entre les mains du maître d'hôtel !. S1 le témoignage de notre vertu, si l’utilité de notre pays, si la faveur de nos ‘amis nous présente quelque charge dont nous soyons capables, acceptons-la modestement et l’exerçons sincèrement, estimant que c’est Dieu qui nous a là posés en sentinelle, afin que les autres reposent sous notre soin. Ne recherchons autre récompense de notre labeur, que la conscience d’avoir bien fait et désirons que le témoignage en soit plutôt gravé dans le cœur de nos concitoyens que sur le front des œuvres publiques. C'est quelquefois un plus grand honneur de n’avoir pas ce que l’on a mérité, que de l’avoir. Il m'est bien plus honorable (disait Caton) que chacun demande pourquoi l’on ne m’a point dressé de statue en? la place, que si l’on demandait pourquoi l’on m'en a dressé. Bref, tenons pour maxime que le fruit des belles actions est de les avoir faites, et que la vertu ne saurait trouver hors de soi récompense digne d'elle ?.
(Du Vair, De la philosophie morale des Stoïques.)