AU ROI
pour avoir été dérobé t5.
On dit bien vrai, la mauvaise fortune ‘6 Ne vient jamais qu'elle n’en apporte une
[4. Ne te soucie, sois sans inquiétude, — 2. De si très près, de très près (si renforce simplement le superlatif). — 3. Va commencer : le verbe aller, devant un infinitif, jouait alors le rôle d’auxiliaire. — 4. Il y songea, il y travailla. — 5. À la parfin, finalement. — 6. Plaisir, bienfait, service (plaisir fait à autrui). — 7. Ne se perd point: aujourd’hui on n’emploierait pas dans cette tournure la négation point. — 8. Quelque part où soit fait, quel que soit l’obligé. — 9. Rimassés : diminutif de rimés. — A0. Vieil :-et, par conséquent, bon. — 44. Et plus d'un million : un grand nombre de fabulistes avaient traité ce sujet. — 42. Je mettrai peine, sens et étude, je mettrai toute mon application et tous mes soins, — 13. Affaire, embarras, difficulté. — 144. Ce qu'il ne veuille faire, ce que je souhaite qu'il ne fasse pas.]
[45. (Voir p. 258, biographie) à quelle occasion fut composée cette épitre, qui
est datée du 1er janvier 1532. — 46. C'est le proverbe : un malheur ne vient jamais seul.]
260 LE XVIe SIÈCLE
Ou deux ou trois avecques! elle, Sire.
Votre cœur noble en saurait bien que dire?.
Et moi, chétif#, qui ne suis roi ni rien, | L’ai éprouvé, et vous conterai bien, Si vous voulez, comme vint la besogne ‘.
J'avais un jour un valet de Gascogne, Gourmand, ivrogne, et assuré ÿ menteur, Pipeur ÿ, larron, jureur, blasphémateur, Sentant la hartT de cent pas à la ronde, Au demeurant, le meilleur fils du monde...
Ce vénérable hillot8 fut averti De quelque argent que m'aviez départi?, Et que ma bourse avoit grosse apostume !°.
S1 1! se leva plus tôt que. de coutume, | ; Et me va prendre en tapinois !? icelle ‘?, Puis la vous mit très bien sous son aisselle, Argent et tout, cela se doit entendre, Et ne crois point que ce füt pour la rendre ; Car oncques !* puis n’en ai oui parler.
Bref, le vilain ne s'en voulut aller Pour si petit !5 ; mais encor il me happe
Saie 6 et bonnet, chausses {7, pourpoint !8 et cape !? ;
De mes habits, en effet, il pilla Tous les plus beaux, et puis s’en habilla
[A. Avecques, avec (forme encore usitée au xvn siècle) ; pour la présence
de l’s voir p. 263, note 14. — 2. Aurait bien des choses à dire à ce sujet (allusion à la mort de Louise de Savoie, mère de François Ier, 29 septembre 1531). — 3. Chétif, faible (primitivement le mot signifiait prisonnier, du latin captivum). — 4. La besogne, l'affaire. — 5, Assuré, plein d'assurance, effronté. — 6. Pipeur,
trompeur (le verbe piper est resté dans l'expression dés pipés et le substantif pipée
dans l’expression prendre à la pipée). — 7. La hart, la corde. — 8. Hillot, fils, garçon (mot gascon qui vient du latin filius, comme hors vient de foris). — 9. Départi,
donné en partage (à l’occasion de son mariage, voir p. 253, biographie). — 10.
- Apostume, abcès, enflure (terme chirurgical qui vient du grec &xocrnua). — 411. Si, aussi. — 49, En tapinois, en cachette. — 43. Icelle, celle-ci. — 44. Oncqtes puis, jamais depuis. — 45. Si petit, si peu. — 16. Saie : manteau court de dessus (sayon). — 17. Chausses : sorte de culotte qui ou bien s’arrêtait aux genoux (haut-de-chausses) ou bien descendait plus bas (bas-de-chausses). — 418. Pourpoint : vêtement qui couvrait le buste du cou à la ceinture. — 49. Cape: manteau à capuchon.]
Si justement ! qu’à le voir ainsi être,
Vous l’eussiez pris, en plein jour, pour son maitre. Finablement ?, de ma chambre il s’en va Droit à l’étable ?, où deux chevaux trouva“ ;
Laisse le pire et sur le meilleur monte,
Pique et s’en va. Pour abréger le conte,
Soyez certain qu'au partir ® du dit lieu
N'oublia rien, forsf qu'à me dire adieu.
Ainsi s’en va, chatouilleux de la gorge”,
Le dit valet, monté comme un saint George”,
Et vous laissa Monsieur? dormir son soùl °,
Qui au réveil n’eût su finer ‘! d’un sou.
Ce Monsieur-là, Sire, c'était moi-même,
Qui, sans mentir, fus au matin bien blême,
Quand je me vis sans honnète !? vêture t°,
Et fort fâché de perdre ma monture ;
Mais, de ‘* l'argent que vous m'aviez donné,
Je ne fus point de le perdre étonné ;
Car votre argent, très débonnaire Prince,
Sans point de faute t5, est sujet à la pince ‘6.
Bientôt après cette fortune-là,
Une autre pire encore se mêla
De m'assaillir, et chacun !7 jour m'assaut !8,
Me menaçant de me donner le saut !?,
[4. St justement, d’une manière si bien ajustée. — 2. Finablement, finalement, — 3. L'étable, l'écurie. — 4. Où il trouva deux chevaux (inversion et absence de pronom). — 5. Au partir : voir p. 355, note 14, — 6. Fors, excepté (du latin foris). — 7. Comme il craint d’être pendu, il sent déjà la corde lui chatouiller le cou. — 8. Saint George, patron des chevaliers, toujours représenté à cheval (d’après la Légende Dorée, il combattit à cheval un dragon à l’haleine empestée). — 9. Monsieur : Marot lui-même, le maître du valet. — 40. Son soûl, sa pleine mesure. — 11. Finer d'un sou, payer un sou (le verbe finer, qui a disparu en laissant les dérivés finance, financer, venait du latin finis, fin, et signifiait : terminer un marché en payant). — 42. Honnéte, convenable. — 13. Véture, vêtement. — 44, De, quant à. — 45. Sans point de faute, sans faute, assurément. — 46. Sujet à la pince, exposé à être pris (allusion aux déprédations dont le Trésor Royal était souvent l’objet de la part des officiers de finance). — 17. Chacun : employé alors comme adjectif. — 48. M'assaut, m'assaille. — 19. De me donner le saut, de me faire sauter le pas, de me faire mourir.]
Fe TE es PU = 2: 2
969 LE XVIe SIÈCLE
Et de ce saut m'envoyer à l'envers Rimer sous terre et y faire des vers !.
C’est une lourde et longue maladie?
De trois bons mois, qui m'a toute étourdie La pauvre tête, et ne veut terminer? ; Aïins* me contraint d'apprendre à cheminer”, Tant affaibli m’a d’étrange manière ;
Et s1% m'a fait la cuisse heronnière 7...
Que dirai$ plus? Au misérable corps Dont je vous parle il n’est demeuré fors°?
Le pauvre esprit, qui lamente !? et soupire, Et en pleurant tâche à vous faire rire.
Et pour autant !!, Sire, que suis à vous !?, De trois jours l’un viennent tâter mon pouls Messieurs Braillon, Le Coq, Akaquia t?,
Pour me garder d'aller jusqu'à quat#.
Tout consulté ‘5, ont !$ remis au printemps
Ma guérison ; mais, à ce que j'entends 1,
Si je ne puis au printemps arriver {f,
Je suis taillé? de mourir en hiver,
Et en danger, si en hiver je meurs,
De ne voir pas les premiers raisins meurs ?°.
[4. Jeu de mots macabre sur ver et vers. — 2. La peste, qui ravageait alors la France. — 3. Terminer, finir (verbe neutre). — 4. Ains, mais. — 5. À cheminer, à marcher à petits pas (comme un enfant qui commence à mar-cher). — 6. Si, ainsi. — 7. Héronnière, aussi maigre que la patte d’un héron.
— 8. Que dirai-je de plus? — 9, Il n’est demeuré fors, il n'est rien demeuré |
excepté. — Â0. Lamente, se lamente. — 414, Pour autant que, parce que. — 42. Marot était valet de chambre de Francois Ir, — 13. Trois médecins du roi,
à qui Marot a adressé des épigrammes. Le mot Akaquia est la traduction grec- …
que (& xxx{a) du nom de ce médecin qui s'appelait Sans-Malice; les savants avaient l'habitude de gréciser ou de latiniser leur nom. Voltaire (voir vol. II, chap. xxx) a repris ce nom d’Akaquia dans sa Diatribe contre Maupertuis (Berlin, 1752). — 44. Jusqu'à quia, à la dernière extrémité. Cette expression est empruntée - à la scolastique du moyen âge: dans les disputes l'adversaire poussé à bout ne trouvait plus rien à dire, pour justifier ses idées, que le mot quia... parceque... — 45. Tout consulté : ablatif absolu (tournure latine). — 46. Ils ont remis (absence du pronom). — 17. J'entends, je comprends. — 48, Arriver: au xvre siècle l'r. final est sonore, d’où la rime avec hiver. — 19. Taillé de, de taille à, capable de, — 20. Meurs: forme primitive du mot mûrs, encore usitée parfois au xvre siècle. ]
Cod
Voilà comment depuis neuf mois en ça!
Je suis traité. Or, ce que me laissa Mon larronneau, longtemps a? l’ai vendu,
* Et en sirops et juleps * dépendu* ; Ce néanmoins , ce que je vous en mande N'est pour vous faire ou requête ou demande : Je ne veux point tant de gens ressembler f, Qui n’ont souci autre que d’assembler' ; Tant qu'ils vivront, ils demanderont, eux ; Mais je commence à devenir honteux, Et ne veux plus à vos dons m'arrêter.
Je ne dis pas, si voulez rien ? prêter, Que ne le prenne ‘°. Il n’est point de prêteur, S'il veut prêter, qui ne fasse un debteur !.
Et savez-vous, Sire, comment je paye ?
Nul ne le sait, si premier ‘? ne l’essaye ; Vous me devrez, si Je puis, de retour ‘*, Et vous ferai encores ‘# un bon tour ‘5.
À celle ‘6 fin qu'il n’y ait faute nulle 7, Je vous ferai une belle cédule !8
À vous payer ‘°, sans usure ?, il s'entend, Quand on verra tout le monde content ; Ou, si voulez, à payer ce sera ?!,
Quand votre los ?? et renom cessera 22...
(Marot, Epitres, T, 14.)
(M. En ça, jusqu'à ce jour. — 2. Longtemps a, il y a longtemps que. — 3. Juleps, potions calmantes. — 4. Dépendu, dépensé. — 5. Ce néanmoins, malgré cela. — 6. Ressembler : employé comme verbe actif. — 7. Assembler, amasser, thésauriser. — 8. À vos dons m'arrêéler, compter uniquement sur vos dons. — 9. Rien, quelque chose (voir p. 545, note 1). — 10. Que je ne le prenne. — 41. Debteur, débiteur (le mot detteur se trouve encore chez La Fontaine (XII, vu) : « Je connais maint detteur ». — 42. Si premier ne l'essaye, si premièrement, d'abord il n’en fait l'expérience, — 13. Vous me serez redevable de quelque chose, — 44. Dans encores l’s n’est pas une licence poétique mais l’s adverbial (comme dans avecques). — 415. Un bon tour, un tour avantageux pour vous. — 16. À celle fin, afin que. — 147. Qu'il n'y ait point de manquement, — 48. Cédule, billet. — 49. M'engageant à vous payer. — 20. Usure, intérêt (le mot n’a pris que plus tard le sens d'intérêt excessif). — 21. À payer ce sera, ce sera payable. — 22. Los, louange (du latin laus) — 23. C'est-à-dire jamais (flatterie délicate de Marot).]
204" LE XVIe SIÈCLE
3° L’École Lyonnaise!.
À Lyon, ville commerçante et prospère où de tout temps se sont intimement unies les préoccupations pratiques et les tendances idéalistes, et à qui sa situation géographique permit d’être l’intermédiaire naturel entre l'Italie et la France, se constitua dans la première . moitié du xvi® siècle une école poétique qui forme pour. ainsi dire la transition entre le groupe de Marot et la Pléiade.
On a longtemps cru que cette école eut pour foyer la savante société de l’Angélique, qui siégeait sur les hauteurs de Fourvières. Mais s’il n’est pas démontré que cette fameuse Académie de Fourvières ? ait réellement existé en tant qu’association régulière, toujours est-il que Lyon vit alors un groupement important de poètes %, dont le véritable chef fut Maurice Scève*, auteur de deux recueils : Délie, objet de plus haute vertu (1544) et Microcosme (1562), poème philosophique et moral sur l'homme. À côté de lui il faut citer Claude de Taïllemont, qui publia en 1553 son petit roman Discours des Champs Faëz, à l'honneur et exaltation de l'Amour et des Dames, dans lequel il a inséré des vers. On peut aussi rattacher à l’Ecole Lyonnaise, dont il n’a pas à vrai dire fait officiellement partie,
4. Edition. — Les poètes lyonnais précurseurs de la Pléiade (Maurice Scève, Louise Labé, Pernelle du Guillet), avec une introd. de J. Aynard (1924).
À consulter. — Bourciez : ouvrage cité p. 139. — A. Lefranc : article signalé p. 139. — J. Vianey: L'influence italienne chez les précurseurs de la Pléiade (Bulletin italien, avril-juin 1903). — A. Baur : Maurice Scève et la Renaissance Lyonnaise (1906). “
2. Son existence est aujourd’hwi considérée comme une légende (voir A. Baur: … ouvrage cilé, p. Q). ;
3. Leurs œuvres parurent presque toutes chez le célèbre imprimeur lyonnais Jean de Tournes,
4. Biographie. — Maurice Scève (1500-5 ?-1564), d’origine italienne, était un conseiller échevin de Lyon qui aimait tous les arts (il fut à la fois peintre, architecte, musicien et poète). C’est lui qui de passage à Avignon, en 1533, fit la découverte retentissante de la sépulture plus ou moins authentique de la Laure de Pétrarque (voir p. 122, n. 1): dans une chapelle des Cordeliers il avait trouvé parmi les tombes une boîte en plomb scellée par un fil d’archal (de laiton), qui contenait une médaille représentant une tête de femme avec quatre lettres au bas M. L. M. IL. et à côté de cette médaille un sonnet italien écrit sur du vélin. Sans hésitation Maurice Scève rétablit ainsi l'inscription incomplète : Madonna Laura morta jace. Le bruit de sa prétendue trouvaille se répandit dans toute la France, et l’endroit devint aussitôt un lieu de pèlerinage ‘ (François ler passant par là vint le visiter).
Edition. — M. Scève : Délie, éd. E. Parturier (Société des Textes français modernes, 1916).
Antoine Héroët! (1492-1568), l’auteur de La Parfaite amie (15/2), qui vécut à la cour de François Ie mais séjourna à Lyon, ainsi que Pontus de Tyard, qui devait devenir un des membres de la Pléiade (voir p. 301). Et surtout, ce qui a fait la grande originalité de cette école, c'est d’avoir compté parmi ses membres plusieurs femmes distinguées : Jeanne Gaillarde, Clémence de Bourges, Sibylle et Claudine Scève, . Pernette du Guillet ? (1520-1545), dont les Rimes furent publiées en 1545,
et, la plus célèbre de toutes, Louise Labé 3, dont les œuvres, imprimées
en 1996, comprennent une comédie en prose Débat de Folie et d'Amour, 24 sonnets et 3 élégies (le recueil se termine par 24 pièces composées en son honneur).
Le trait caractéristique de ces poètes et poètesses de l’École de Lyon est d’avoir mêlé en leurs œuvres un peu alambiquées et souvent obscures l'influence de Pétrarque # et celle du platonisme (voir p. 139-141).