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I. — SES THÉORIES

Malherbe! n’a jamais exposé ses théories sous une forme didactique. Nous ne les connaissons que d’une manière indirecte : par les notes qu’il avait mises de sa main sur son exemplaire des poésies de Desportes (Commentaire sur Desportes, publié en | partie en 1825 et en entier de

4. Biographie. — François de Malherbe est né à Caen en 1555. La première partie de son existence est mal connue : il s’attacha au duc Henri d'Angoulème et le suivit à Aix, où il épousa en 1581 la fille d'un président au Par- 24 lement, À la mort du duc (1586), il séjourna soit en Normandie, soit en Provence ; puis en 1605 il vint à Paris. Présenté à Henri IV, il entra au service du duc de Bellegarde, grand écuyer, et vécut désormais à la cour: quand le roi mourut, il devint le poète favori de Marie de Médicis et nn le protégé de Louis XIII. Les deux dernières années de sa vie furent assombries par la mort de son fils Marc-Antoine, tué en duel en 1626. Il mourut en 1628. SU

Anecdotes. — Cueillons dans les Mémoires de Racan sur Malherbe une e gerbe À d'anecdotes, qui nous font connaitre la brusquerie de son caractère, et entrevoir : sous l'écorce de sa rude franchise l’ardente passion qu'il eut pour son art:

— À Desportes, oncle de Régnier, qui, le recevant un jour à diner, voulait, avant de se mettre à table, monter dans sa chambre pour aller chercher un exemplaire de ses Psaumes qu'il désirait lui offrir, Malherbe dit « quil les avait déjà vus, que celà ne méritait pas qu'il prit la peine de FER OUR et que son potage valait mieux que ses Psaumes ». |

— € M. l’archevèque de Rouen l’ayant prié à diner chez lui pour entendre 4 un sermon qu'il devait faire en une église près de son logis, aussitôt que M. de Malherbe eut diné, il s'endormit dans une chaise, et comme Monseigneur de L Rouen voulut le réveiller pour le mener au sermon, il le pria de l'en dispenser, » disant qu’il dormirait bien sans cela. »

.— «Il était assez mal meublé, logeant ordinairement en chambre garnie ; 1

n’avait même que sept ou huit chaises de paille ; et comme il était fort visité de ceux qui aimaient les belles-lettres, quand les chaises élaient toutes remplies, il fermait sa porte par dedans, et si quelqu'un venait à heurter, il lui criait: « Attendez, il n’y a plus de chaises. » A

— À un pote de cour, Bordier, qui se plaignait une fois devant lui de l'in- 3 gratitude qu'on montre à légard des écrivains, il répondit « que c'était, sottise

1862 à 1869); par les mémoires que Racan a laissés sur son maître (Mé-

moires pour la vie de Malherbe, écrits vers 1651 et publiés seulement en

1072) ; par les idées qu’a exposées dans son Académie de l'Art poétique (1610) le poète avignonnais Pierre de Deimier (1570-1618), qui n’a pas été son disciple mais semble avoir recueilli l'écho de ses leçons (sur les

* rapports de Déimier et de Malherbe voir la thèse de F. Brunot sur La

doctrine de Malherbe) ; enfin et surtout par les attaques de ses principaux

adversaires, Mademoiselle de Gournay, Mathurin Régnier, Théophile de

Au

Viau.

a) Epuration de la langue.

A la suite des tentatives de la Pléiade, qui y avait introduit un grand nombre de mots de provenance diverse, notre langue se trouvait dans un état de confusion et d’impureté. Malherbe fut l’utile émondeur de cette

de faire des vers pour en espérer autre récompense que son divertissement, et qu’un bon poète n’était pas plus utile à l'État qu’un bon joueur de quilles. »

— « On dit qu'une heure avant que de mourir, après avoir été deux heures à l’agonie, il se réveilla comme en sursaut pour reprendre son hôtesse, qui lui servait de garde, d’un mot qui n’était pas bien français à son gré; et comme son confesseur lui en fit réprimande, il lui dit qu'il ne pouvait s’en empêcher, et qu'il voulait jusqu’à sa mort maintenir la pureté de la langue française. »

Portrait. — Voici, pour achever d'éclairer la figure de Malherbe, le portrait, du reste peu flatteur, qu'a fait de lui Balzac (Socrate chrétien, discours X) :

« Vous vous souvenez du vieux pédagogue de la cour, et qu’on appelait autrefois le Tyran des mots et des syllabes, et qui s'appelait lui-même, lorsqu'il était en belle humeur, le grammairien à lunettes et en cheveux gris. N’ayons point dessein d’imiter ce que l’on conte de ridicule de ce vieux docteur. Notre ambition se doit proposer de meilleurs exemples. J'ai pitié d'un homme quiifait de si grandes différences entre pas et point ; qui traite l'affaire des gérondifs et des participes comme si c'était celle de deux peuples jaloux de leurs frontières. Ce docteur en langue vulgaire avait accoutumé de dire que depuis tant d’années il travaillait à dégasconner la cour et qu'il n’en pouvait venir à bout. La mort l'attrapa sur l'arrondissement d’une période, et l’an climatérique 4 l'avait surpris délibérant si erreur et doute étaient masculins ou féminins. Avec quelle attention voulait-il qu'on l’écoutàt quand il dogmatisait de l’usage et de la vertu des particules? »

Œuvres. — Les principaux vers de Malherbe, composés avant son arrivée à Paris, sont Les Larmes de Saint-Pierre (1587), l’Ode au roi Henri le Grand sur la

[4 An climatérique : année critique de la vie humaine, qui, d’après les anciens, revenait tous les sept ou neuf ans.]

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forêt trop touffue. En ce qui concerne la langue, — mais la langue seu- |

lement, — il tourne donc bien le dos à Ronsard et à Du Bellay : ceux-ci avaient travaillé à l’enrichir ; lui va travailler à l’épurer, donc à l’appauvrir. On connaît ses boutades significatives : il voulait, déclarait-il, degasconner la langue (c’est-à-dire Ja débarrasser de tous les provincialismes

qui l’encombraient) ; et, d’après Racan, « quand on lui demandait son

avis de quelque mot français, il renvoyait ordinairement aux crocheteurs "

du Port-au-Foin (place de Grève), et disait que c’étaient ses maîtres pour

hi

le langage » (autre façon d’exprimer son désir d'éliminer de la langue

tout ce qui n’était pas purement français, hellénismes, latinismes, QE

nismes).

b) Les règles de la versification.

La Pléiade s'était bien préoccupée déjà de la versification, et l’on a vu précédemment (p. 270-272) les conseils donnés par Ronsard et du Bellay au sujet de la rime, de la césure, de l’enjambement, etc... Mais, si ces deux poètes avaient essayé d'introduire un peu plus de rigueur dans la mé-

prise de Marseille (1600), l'Ode à Marie de Médicis pour sa bienvenue en France (1600), les Stances à du Périer sur la mort de sa fille (vers 1601). A Paris il écrivit, entre autres poèmes, la Prière pour le roi Henri le Grand allant en Limousin

(x 605), l’'Ode à la reine, mère du rot, sur les heureux succès de sa régence (1610),

l'Ode au roi Louis XIII allant châtier la rébellion des Rochelois (1628).

Outre ses poésies (125 pièces), son Commentaire sur Desportes et sa correspondance, nous avons de lui des traductions du XXXIIIe livre de Tite-Live et de quelques écrits de Sénèque (le traité Des bienfaits et 91 Lettres à Lucilius).

Editions. — La première édition, à peu près complète, des OEuvres de Mal-

herbe est de 1630. Ménage, en 1666, et Lefebvre de Saint-Marc, en 17957, publièrent chacun une édition des Poésies de Malherbe.

La meilleure édition moderne des OEuvres complètes de Malherbe est celle de Ludovic Lalanne (Collection des Grands Écrivains de la France, Hachette, 1862, 5 volumes et un album). — En 1872 L. Becq de Fouquières a publié chez Charpentier une édition des Poësies de Malherbe, accompagnées du commentaire d'André Chénier retrouvé en 1842 par M. Tenant de Latour.

À consulter. — Racan : Mémoires pour la vie de Malherbe (1672). — F. Bru- 4

netière : L'évolution des genres. Tome I: L'évolution de la critique (Hachette, 1890,

deuxième leçon). — G. Allais : Malherbe et la poésie française à la fin du XVI

siècle (Paris, Thorin, 1891). — F. Brunot: La doctrine de Malherbe d'après son commentaire de Desportes (Masson, 1891). — V. Bourienne : Points obscurs et nouveaux de la vie de Malherbe (1895). — Duc de Broglie : Malherbe (Collection des

grands écrivains français, Hachette, 1897). — M. Souriau : La versification de À

Malherbe (Poitiers, 1912).

trique française, du moins n’avaient-ils pas donné des préceptes impératifs. Ce fut la tâche de Malherbe de formuler pour la première fois en termes catégoriques les règles fondamentales du vers alexandrin : nécessité de la césure après le sixième pied, interdiction de l’hiatus et de l’enjambement, exigence de rimes assez riches, condamnation impitoyable des chevilles, régulière distribution des vers et des strophes.

c) Le culte de la forme.

Il ne suffisait pas d’épurer la langue, de régulariser la versification, et de mettre ainsi entre les mains des poètes un instrument perfectionné ; il fallait encore leur inspirer le désir et leur inculquer l'habitude de le manier toujours avec art. [l était donc nécessaire de leur apprendre le prix de la perfection, qui seule rend les ouvrages durables, de leur enseigner le culte de la forme, indispensable complément de l'inspiration poétique. Sans doute du Bellay avait déjà proclamé avant lui Putilité du labeur (voir p. 273-274), mais en quelque sorte en passant et sans y insister. Malherbe, lui, ne se lassera pas de répéter.la leçon, qu’à son tour Boileau redira plus tard :

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

Il est vrai que Malherbe poussa la sévérité pour toutes les négligences et imperfections de la forme jusqu'aux exagérations les plus ridicules, jusqu'aux proscriptions les plus injustes. Témoin les notes du Commentaire sur Desportes. Et l’on sait aussi, par les Mémoires de Racan, ce qu’il fit de son exemplaire de Ronsard. Comme il en avait biffé plus de la moitié, ses disciples, le feuilletant un jour sur sa table, lui demandèrent s’il approuvait au moins ce qu’il n’avait pas effacé : « Pas plus que le . reste », répondit-il. Et sur une observation de l’un d’eux lui représentant que, si le livre était trouvé après sa mort, on croirait qu’il avait jugé bons les passages qui n’étaient point effacés, il acheva de biffer tout le volume.

Sévère pour les autres, il l'était également pour lui. De là sa lenteur à écrire, que nous confirme le témoignage de Tallemant des Réaux dans son Histoire de Malherbe : « Il lui fallait du temps pour mettre une pièce en état de paraître. On dit qu’il fut trois ans à faire l’ode pour le premier président de Verdun, sur la mort de sa femme, et que le président était remarié avant que Malherbe lui eût donné ces vers. Balzac dit en une de ses lettres que Malherbe disait que, quand on avait fait cent vers ou deux feuilles de prose, il fallait se reposer dix ans. Il dit aussi que le bonhomme barbouïlla une demi-rame de papier pour corriger une seule stance. »

Malherbe se jugeait lui-même sans orgueil. Racan, dans ses Mémoires, à nous apprend qu'il lui disait souvent : « Voyez-vous, Monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que noùs en pouvons espérer est qu’on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons eu une grande puissance sur les paroles, pour les placer si à propos chacune en leur rang, et que nous avons été tous deux bien fous de Passer la meilleure partie de notre âge en un exercice si peu utile au public et à nous. » ;

Plus indulgents et plus justes, nous louons encore, après trois siècles, la perfection artistique des vers de Malherbe, qui sont d’une allure un peu froide et guindée, mais d’une impeccable facture et d’une incontestablé grandeur.

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