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CONTRE LES « POËTES GRAMMAIRIENS

Mais, à Dieu! Quelle maladie d'esprit est celle de certains poètes et censeurs de ce temps, sur le langage et sur la poésie... La perfection de la poésie des nouveaux ouvriers consiste non pas aux généreux efforts de l’invention ou de l'esprit et du jugement, ains‘ à la polissure? simple... Vous diriez, à voir faire ces messieurs, que c’est ce qu'on retranche des vers, et non pas ce qu'on y met, qui lui donne prix, et par les degrés de cette conséquence *, celui qui n’en ferait point du tout serait le meilleur poète. Ils tondent la poésie de liberté, de dignité, de richesse, et pour le dire en un mot, de fleur, de fruit et d’espoir… Eux et leurs imitateurs ressemblent { le renard, qui voyant qu'on lui avait coupé la queue, conseillait à tous ses compagnons qu'ils s’en fissent faire autant, pour s'embellir, disait-1l, et se mettre à l'aise... [ls ont vraiment trouvé la fèveÿ au gâteau, d’avoir su faire de leur faiblesse une règle, et rencontrer des gens qui les en crussent... À tout moment la grammaire et la rime traversent 5 l'invention et le génie en leur école, et l'invention et le génie ne traversent jamais la rime ni la grammaire... En un

À consulter. — Léon Feugère : Étude sur la vie et les ouvrages de Mie de Gournay (1853). — Paul Bonnefon : Monlaigne et ses amis : La Boëtie, Charron, Mie de Gournay (Colin, 1892, t. IL). — Paul Stapfer : La famille et les amis de Montaigne (1896, p. 212). — Mario Schiff: La fille d'alliance de Montaigne, Marie de Gournay (Bibliothèque littéraire de la Renaissance, 19:10).

[4. Ains, mais. — 2. À la polissure simple — simplement dans l’art de polir les vers. — 3. Par les degrés de cette conséquence — en poussant la logique jusqu’au bout. — 4. Ressemblent le renard : ce verbe se construisait alors avec un complément direct, — 5. Ils ont trouvé la fève au gâteau, ils ont eu la chance. — 6. Traversent, gènent.]

mot ces messieurs voudraient que chacun allât à pied, pource qu'ils n'ont point de cheval.

(M'e de Gournay, L’Ombre : Sur la version des poèles antiques ou Des métaphores.)

2° Régnier.

Régnier, déjà hostile à Malherbe en qualité de neveu de Desportes, qui ne lui pardonna jamais son impertinente boutade (voir p. 330), était surtout un génie primesautier, rebelle. par instinct à toute autorité tyrannique. I] fit spirituellement le procès de Mallterbe dans sa satire IX à Rapin (1606), où, à côté de traits qui portent, il dirige contre lui des critiques injustes.

Sa poétique se résumait en un mot : liberté du poète :

Il faut faire de même, un œuvre ? entreprenant ; Juger comme au sujet l’esprit est convenant,

Et, quand on se sent ferme, et d’une aile assez forte, Laisser aller la plume où la verve l’emporte.

(Régnier, Satire I.)

4. Biographie. — Mathurin Régnier, né à Chartres en 1573, est mort à Rouen en 1613. Il eut beau entrer dans les ordres, il fut loin de mener une vie exemplaire, soit à Rome, où à deux reprises il fut attaché à l'ambassade de France, soit à Paris, où il fréquenta la société très libre qui entourait son oncle l’abbé Desportes (1546-1606) dans sa maison de campagne de Vanves, et celle moins distinguée d'écrivains « bohèmes », piliers de cabaret. L'indépendance de sa conduite égala celle de son esprit.

Œuvres. — Le bagage littéraire de Régnier est assez mince : trois épitres, cinq élégies, quelques odes, stances et épigrammes, et surtout seize satires, dont voici les principales : II. Les méchants poètes ; III. La vie de la cour ; VI. L’honneur, ennemi de la vie; VIII. L'importun ou Le fächeux ; IX. Le critique outré (à Rapin), X. Le souper ridicule ; XIII. Macette ou L'Hypocrisie déconcertée ; XV. Le poèle malgré soi,

Editions. — OEuvres de Régnier, édition Viollet-le-Duc (Bibliothèque elzévirienne, Jannet, 1853): éd. Poitevin (Bibliothèque gauloise, Delahays, 1860); éd. Louis Lacour (Académie des Bibliophiles, Jouaust, 1867); éd. E. Courbet (Lemerre, 1869 et 1875). — La Macette de Mathurin Régnier, par F. Brunot, Bloume, Fourniols, Peyré, Weill (Paris, Georges Bellais, 1900).

A consulter. — J. Vianey : Mathurin Réanier (1896).

[2. Œuvre : ce mot était alors du masculin.]

Le danger auquel on s'expose en s’abandonnant toujours à sa ve c’est l'inégalité, comme il en convenait lui-même : re

C'est ce qui m'a contraint de librement écrire, Et, sans piquer au vif, me mettre à la satire,

Où, poussé du caprice ainsi que d’un grand vent, Je vais haut dedans l’air quelquefois m’élevant ; Et quelquefois aussi, quand la fougue me quitte, Du plus haut au plus bas mon vers se précipite, Selon que, du sujet touché diversement,

Les vers à mon discours s'offrent ou

(Régnier, Satire I.)

Mais, aussi bien dans la satire littéraire que dans la satire morale, Régnier n’en a pas moins excellé à faire, en se fiant à sa seule inspira tion, de chaudes, éclatantes et Yigotreuses peintures. 1

Boïleau, qui à cause de Malherbe s’est montré injuste pour Ronsard, a malgré Malherbe jugé équitablement Régnier, dont il devait goûter . surtout le talent réaliste, IL blâme bien dans L’Art poétique ls A l’excessive liberté de son langage :

De ces maîtres savants disciple ingénieux, Régnier, seul parmi nous formé sur leurs modèles, Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles. Lee Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur, : Ne se sentaient des lieux où fréquentait l’auteur ; Et si, du son hardi de ses rimes cyniques,

Il n’alarmait souvent les oreilles pudiques |

Mais dans la V® Réflexion sur Longin (1694) il l'appelle « le poète français qui, du consentement de tout le monde,. a le mieux connu, ; avant Molière !, les mœurs et le caractère des hommes. » Et dans son Épître X 60) il se place modestement à côté de lui :

4. Alfred de Musset a signalé lui aussi la parenté intellectuelle de Régnier et de Molière :

Otez votre chapeau : c'est Mathurin Régnier,

De l’immortel Molière immortel devancier.….

ENT TITRES DR CRAN Dee

et, rappelant sa lignée bien française, il a très joliment caractérisé sa ç manière» tu dans ces vers : -

Comme ils tressailleraient, les paternels tombeaux, Si ta voix douce et rude en frappait les échos !... D Et quel plaisir de voir, sans masques ni lisières, : : À travers le chaos de nos folles misères, :

J’allai d’un pas hardi, par moi-même guidé,

Et de mon seul génie en marchant secondé, Studieux amateur et de Perse et d'Horace,

Assez près de Régnier m’asseoir sur le Parnasse.

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