CONTRE MALHERBE ET SON ÉCOLE
[Régnier avait déjà attaqué Malherbe dans sa satire IV (à Motin), mais seulement en passant et sans mème le nommer : ,
Si, pour savoir former quatre vers ampoulés, Faire tonner des mots mal joints et mal collés, Ami, l’on était poète, on verrait, cas étrange, Les poètes plus épais que mouches en vendange.
La satire IX, adressée au poète Nicolas Rapin (1535-1608), l’un des auteurs de La Satire Ménippée (voir p. 239), est un long réquisitoire contre lui.]
.… Contraire ! à ces réveurs?, dont la muse insolente,
Censurant les plus vieux ?, arrogamment se vante
De réformer les vers, non les tiens seulement,
Mais veulent * déterrer les Grecs du monumentf,
Les Latins, les Hébreux, et toute l’antiquaille?,
Et leur dire à leur nez qu'ils n’ont rien fait qui vaille. Ronsard en son métier n’était qu'un apprentif?,
Courir en souriant tes beaux vers ingénus, Tantôt légers, tantôt boîteux, toujours pieds nus | Gaïté, génie heureux, qui fut jadis le nôtre, Rire dont on riait d’un bout du monde à l’autre, Esprit de nos aïeux, qui te réjouissais
Dans l'éternel bon sens, lequel est né français, Fleurs de notre pays, qu’êtes-vous devenues ?
(A. de Musset, Sur la paresse.)
[4. Contraire : adjectif pris adverbialement. — 2, Réveurs : au sens péjora- . tif de fous, insensés (il s’agit de Malherbe et de ses partisans). — 3. Les plus vieux : comparatif (ceux qui sont plus vieux qu'eux, c'est-à-dire les poètes de la Pléiade). — 4. Mais veulent : ellipse du sujet et changement irrégulier de construction. — 5. D’après les Mémoires de Racan, Malherbe « n’estimait point du tout les Grecs, et particulièrement il s'était déclaré ennemi du galimatias de Pindare. » — 6. Monument, tombeau. — 7. L'antiquaille, l'antiquité (le mot n'avait pas alors la signification péjorative qu'ont généralement les substantifs terminés par le suffixe aille). — 8. Ronsard : Régnier exprime ici le jugement de Malherbe et de ses amis (voir p. 333 ce que Malherbe fit de son exemplaire de Ronsard). — 9. Apprentif (pour apprenti) : forme usitée au xvn siècle.]
352 LE XVIIe SIÈCLE
Il avait le cerveau fantastique! et rétif ; Desportes n’est pas net ; du Bellay trop facile? ; Belleau ne parle pas comme on parle à la ville, Il a des mots hargneux #, bouffis et relevés , Qui du peuple ÿ aujourd’hui ne sont pas approuvés. Comment ! il nous faut donc, pour faire une œuvre grande, Qui de la calomnie et du temps se défende, Qui trouve quelque place entre les bons auteurs, Parler comme à Saint-Jean © parlent les crocheteurs ? !. Encore je le veuxf, pourvu qu'ils puissent faire Que ce beau savoir entre en l'esprit du vulgaire ; Et, quand les crocheteurs seront poètes ° fameux, Alors, sans me fâcher !°, je parlerai comme eux. Pensent-ils, des plus vieux ‘! offensant la mémoire, Par le mépris d’autrui s’acquérir de la gloire, Et, pour quelque vieux mot étrange ou de travers, Bron qu ‘ils ont raison de censurer leurs vers ? (Alors qu’une œuvre brille et d'art et de science, La verve quelquefois s’égaye en la licence ‘?.) .…. Cependant leur savoir ne s'étend seulement Qu'’à regratter un mot douteux au jugement, Prendre garde qu’un qu ne heurte une diphtongue ‘#, Epier si des vers la rime est brève ou longue ‘#, Ou bien si la voyelle, à l’autre s’unissant, Ne rend pointà à l’oreille un vers trop languissant !5 ;
[4. Fantastique, fantasque. — 2. Sous-entendu : est trop facile, — 3. Hargneux, rébarbatifs. — 4. Relevés, emphatiques. — 5. On sait que Malherbe prenait le peuple pour juge en matière de langage. — 6. Le marché Saint-Jean se trouvait. sur la place de Grève, au Port-au-Foin. Voir p. 332 la boutade de Malherbe, à laquelle Régnier fait allusion, en faisant d’ailleurs exprès de mal l’interpréter ; car Malherbe n'a pas conseillé d'écrire comme parlent les crocheteurs, mais d'employer uniquement des mots français que les crocheteurs soient capables de comprendre. Remarquons d’ailleurs que, dans leurs œuvres, c’est Malherbe qui emploie le langage le plus noble et Régnier le plus populaire. — 7. Crocheteurs, portefaix. — 8. Je le veux, j'y consens. — 9. Poètes : ce mot compte ici, comme à la page précédente (note préliminaire), pour deux syllabes. — 40. Sans me fâcher, sans le regretter. — 44. Des plus vieux : voir p. 351, note 5. — 42. S'égaye en la licence, aime à prendre des libertés. — 18. C'est-à-dire : éviter les hiatus. — 44. Malherbe interdisait de faire rimer, par exemple, cou-. ronne et trône. — 45. Tandis que la Pléiade comptait pour une syllabe l'e muet se trouvant après une voyelle à la fin d’un mot (vie, armée), quand le mot.
Là Ne
Et laissent sur le vert! le noble? de l'ouvrage.
Nul aiguillon divin n’élève leur courage” ;
Ils rampent bassement *, faibles d’inventionsf,
Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions,
Froids à l’imaginer$ : car, s’ils font quelque chose, C'est proser? de la rimef, et rimer de la prose,
Que l’art lime et relime, et polit de façon
Qu'elle rend à l’oreille un agréable son ;
Et, voyant qu'un beau feu leur cervelle? n’embraset?, Ils attifent ‘! leurs mots, ageollivent ‘? leur phrase ‘?, Affectent leur discours tout !‘ si relevé d’art,
Et peignent leurs défauts de couleur et de fe d. Aussi je les compare à ces femmes jolies
Qui par les afliquets ‘ se rendent embellies,
Qui, gentes !$ en habits et sades 7 en façons,
Parmi ‘* leur point coupé !* tendent leurs hameçons ; Dont l’œil rit mollement avec afféterie 2°,
Et de qui le parler n’est rien que flatterie ;
De rubans piolés ?! s'agencent proprement ??,
Et toute leur beauté ne gît qu'en l’ornement ;
Leur visage reluit de céruse ?* et de peautre * ;
suivant commençait par une consonne, Malherbe exigeait qu'il fût toujours suivi d’un mot commençant par une voyelle et par conséquent toujours élidé.]
[4. Laissent sur le vert, laissent de côté (comme on laisse sur le pré les toiles qu'on blanchit, suivant l'explication de Littré). — 2. Le noble : adjectif employé substantivement (la partie vraiment noble). — 3. Courage, cœur. — 4. Bassement, à terre. — 5. D'inventions, pour ce qui est des inventions. — 6. À l'imaginer : infinitif pris substantivement (en ce qui concerne l’imagination). — 7. Proser : mot forgé par Régnier pour servir d’antithèse à rumer. — 8. La rime : dans le sens général de poésie. — 9, Leur cervelle : inversion. — 10. N'embrase — n'embrase pas (voir p.354, note 22). — 44. Attifent, parent. — 12. Ageollivent, enjolivent. — 13. Leur phrase, leur style. — 44. Tout si relevé d'art, tout entier et à tel point relevé par l’art. — 45. À ffiquets, menus objets de toilette. — 16. Gentes, gentilles (forme archaïque). — 47. Sades, agréables (vieux mot qui vient du latin sapidus et qui se retrouve dans le composé maussade). — 18. Parmi : s'employait autrefois avec un singulier, conformément à son étymologie (per medium). — A9. Point coupé: petit collet de dentelle. — 20. A fféterie, affectation. — 24. Piolés, bigarrés (comme le plumage de la pie). — 22. Proprement, élégamment. — 23. Güt, consiste. — 24. Céruse : sel de plomb avec lequel on fait du fard. — 25. Peautre : sel d'étain qui sert au même usage que la céruse.]
BRAUNSCHVIG, — NOTRE LITTÉRATURE. 12
LE XVIE SIÈCL
= Propres ‘ en leur coiffure, un poil? né ons Paut Lo Où ces divins ie hautains 5 et relevés,
Qui des eaux d'Hélicon ? ont les sens abreuvés? un. De verve et de fureur leur ouvrage étincelle® ; De leurs vers tout divins la grâce est naturelle, Et sont !°, comme l’on voit, la parfaïte beauté, Qui, contente !! de sot, laisse la nouveauté !? Que l’art !? trouve au Palais ‘* où dans le blanc d Espagne Rien que le naturel sa grâce !* n’accompagne ; Son front, lavé d’eau claire, éclate d’un beau teint ; De roses et de lys la nature l’a peint ; Et, laissant là Mercure !f et toutes ses malices, Les nonchalances !? sont ses plus grands artifices 18...
(Régnier, Sattre IX : Le critique outré.)