III. — SES TRAVAUX
Des articles 24, 26 et 45 des Statuts de l’Académie (voir p. 369) il la
résulte très nettement que Richelieu, en la fondant, lui avait assigné une
triple mission : 1° fixer la langue à l’aide d’un dictionnaire et d’une
grammaire ; 2° guider les écrivains en rédigeant pour eux une rhétorique
et une poétique ; 3° apprécier les œuvres soumises à son jugement.
Ce vaste programme n’a pas été réalisé en entier. Le dictionnaire existe : après bien des lenteurs il fut achevé en 1694. L'Académie n’a pas fait de grammaire ; mais un académicien, Vaugelas, a publié en
1647 ses Remarques sur la langue française. La Abe et la poétique
n’ont pas été composées : en 1714, dans sa Lettre sur les occupations de l’Académie Française, Fénelon en est encore à conseiller la rédaction de ces deux traités et celle de trois autres sur la tragédie, la comédie, l’histoire. Comme tribunal littéraire, l’Académie n’a siégé qu’une fois, presque au lendemain de sa création, pour juger le Cid à la demande de Richeheu : Georges de Scudéry ayant écrit ses Observations sur le Gid (novembre 1637), l’Académie, afin de décider entre Corneille et lui, confia à Chapelain (1595-1674) le soin d’exposer Les sentiments de l’Académie sur le Cid' (1638).
1° Le Dictionnaire*.
a) Son histoire.
C’est Chapelain qui dressa le plan du dictionnaire. Mais on ne com-
mença à y travailler qu’en 1639, quand Vaugelas eut été chargé de sa direction et eut reçu pour cette tâche une pension de 2000 livres. En l’espace de dix ans il le mena jusqu’à la lettre [. Sa mort, en 1650, interrompit la besogne et faillit même obliger à tout recommencer. Car ses créanciers avaient saisi ses papiers, et parmi eux le dictionnaire. Pour . rentrer en sa possession, il fallut plaider : ce qui prit beaucoup de temps. . Ce long retard ayant refroidi le zèle des académiciens, Colbert, pour le
ranimer, institua en 1683 le jeton de présence (d’abord fixé à la somme de 32 sous, plus tard porté à 3 francs sous le ministère de Calonne).
À peine s’était-on remis au travail qu’un autre incident se produisit en 1684. L'Académie avait bien eu soin de se faire accorder en 1674 par le chancelier d’Aligre un monopole « portant défense à tous imprimeurs
4. Les sentiments de l'Académie sur le Cid ont été publiés d’après le manuscrit de la Bibliothèque nationale par G. Collas (1912). 2. À consulter : F. Brunot : Histoire de la langue française (tomes III et IV).
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et libraires d'imprimer aucun dictionnaire nouveau de la langue française, sous quel titre que ce pôt être, avant la publication de l’Académie française, ni pendant les vingt années du présent privilège. » Mais Furetière !, qui était lui-même académicien, n’en obtint pas moins un privilège lui permettant d'imprimer « un dictionnaire universel contenant généralement tous les mots français tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts. » La justice fut saisie et ce privilège supprimé. Furetière, exclu de l’Académie, en 1685, se vengea en écrivant contre elle des Factums. Son dictionnaire parut à l'étranger deux ans après sa mort, en 1690, en deux volumes, et obtint d’ailleurs un succès considérable,surtout grâce à l’ordre alphabétique qu’il y avait adopté.
Quant au dictionnaire de l’Académie, il fut péniblement achevé ; et le 24 août 1694 ses deux volumes furent solennellement remis à Louis XIV par M. de Toureil ? (le même jour le libraire Leers, d'Amsterdam, offrit au roi une nouvelle édition du Dictionnaire de Furetière). Le Dictionnaire de l’Académie eut un succès médiocre ; on y releva des lacunes, des inexactitudes, et surtout on trouva son plan peu commode : les mots y étaient rangés par racines et ne le furent par ordre alphabétique qu’à la 2° édition en 1718 (les éditions suivantes sont de 1740, 1762, 1798, 1839 etla 7° de 18783). Il fut complété par le dictionnaire de Thomas Corneille : Dictionnaire des arts et des sciences (1694, 2 volumes).
Avant sa publication le Dictionnaire de l’Académie avait été déjà
tourné en ridicule pour la lenteur avec laquelle il avançait. Boisrobert
avait composé ces vers :
L'Académie est comme un vrai chapitre“:
Chacun à part promet d’y faire bien,
Mais tous ensemble ils ne tiennent plus rien, Et tous ensemble ils ne font rien qui vaille. Depuis six ans dessus l’F on travaille,
Et le destin m'aurait fort obligé
S'il m'avait dit : « Tu vivras jusqu’au Gr. »
Saint-Evremond, dans sa Comédie des Académistes, avait fait aux académiciens le même reproche :
Mais ils passent deux ans à réformer six mots.
4. Antoine Furetière (1620-1688), ami de Racine, Boileau, Molière et La Fontaine, l’auteur du Roman bourgeois, 1666 (voir p. 503).
2. Un fac-simile de-la 1e édition du Dictionnaire de l'Académie (Lille, 1694) a été publié en 1902.