‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 239 sur 532 · DÉFENSE DU MOT « CAR · texte numérisé non relu

DÉFENSE DU MOT « CAR

[Gomberville s'étant déclaré contre le mot car, qu'il voulait remplacer par pour ce que (voir ci-après la scène de la Comédie des Académistes, de Saint-Évreinond) « on conclut de son discours, dit Pellisson, que l’Académie voulait bannir le car, et bien qu’elle n'en ait jamais eu la moindre pensée, on en fit mille railleries, et ce fut le sujet de l’agréable lettre de Voiture » adressée en

1037 à Mike de Rambouillet (Julie d’Angennes).]

Mademoiselle, car étant d’une si grande considération ! dans notre langue, j'approuve extrêmement le ressentiment? que vous avez du tort qu’on veut lui faire, et je ne puis bien espérer de l’Académie dont vous me parlez, voyant qu'elle se veut établir ® par une si grande violence. En un temps où la fortune joue des tragédies par tous les endroits de l’Europe, je ne vois rien si digne * de pitié que quand je vois que l’on est prêts de chasser et faire le procès à un motf qui a si utilement servi celte monarchie’, et qui, dans toutes les brouilleries de royaume, s’est toujours montré bon Français. Pour moi, je ne puis comprendre quelles raisons ils pourront alléguer contre une diction $ qui marche toujours à la tête de la raison, et qui n’a

int d'autre charge que de l’introduire®. Je ne sais pour quel intérêt ils tâchent d’ôter à car ce qui lui appartient pour le donner à pour ce que, ni pourquoi ils veulent dire avec trois mots ce qu'ils peuvent dire avec trois lettres. Ce qui est le plus à craindre, Mademoiselle, c’est qu'après cette injustice, on en entreprendra 1° d’autres. On ne fera point .de difficulté d’attaquer mais, et je ne sâis si st demeurera en sûreté. De sorte qu'après nous avoir Ôté toutes les paroles !! qui lient les autres, les beaux esprits nous voudront réduire au langage des anges, ou, si cela ne se peut, ils nous obligeront au moins à ne parler que par signes. Certes,

[4. Considération, importance. — 2. Ressentiment: voir p. 342, note 6. — 3. Se veut établir, établir son autorité. — 4. Rien si digne : tournure usitée au xvrre siècle pour rien de si digne. — 5. Prêt de : on dit aujourd’hui prêt à ou près de. — 6. Construction qui serait aujourd’hui irrégulière ; il faudrait dire : de chasser un mot... et de lui faire son procès. — 7. Aïllusion à la formule des actes royaux : « car tel est notre bon plaisir ». — 8. Diclion, mot. — 9.. Car se met en tête de la phrase et annonce une explication. — 40. On en entreprendra : après le verbe craindre on emploie aujourd’hui le subjonctif (on en entreprenne). — 41. Paroles, mots.]

j'avoue qu'il est vrai ce que vous dites!, qu'on ne peut mieux

connaître par aucun exemple l'incertitude des choses humaines.

Qui? m'eût dit, il y a quelques années, que j'eusse dû vivre plus longtemps que car, j'eusse cru qu'il m'eüt promis une vie

plus longue que celle des patriarches. Cependant, il se trouve

qu’ après avoir vécu onze cents ans, plein de force et de crédit, après avoir été employé dans Les plus importants traités, et

assisté toujours honorablement dans le conseil de nos rois, il

tombe tout d’un coup en disgrâce et est menacé d'une fin violente. Je n’attends plus que l'heure d'entendre en l’air des voix lamentables, qui diront : le grand car est mort, et le trépas du grand Cam“ ni du grand Pan ne me semblerait pas si important ni si étrange. Je sais que si l’on consulte là-dessus un des plus beaux esprits de notre siècle et que j'aime extrêmement, il dira qu'il faut condamner cette nouveauté, qu’il faut user du car de nos pères, aussi bien que de leur terre et de leur soleil, et que l’on ne doit point chasser un mot qui a été dans la bouche de Charlemagne et de saint Louis. Mais c’est vous principalement, Mademoiselle, qui êtes obligée? d’en prendre la protec-

tion. Puisque la plus grande force et la plus parfaite beauté de

notre langue est en la vôtre, vous y devez avoir une souveraine puissance, et faire vivre ou mourir les paroles comme 1il vous plaît. Aussi crois-je que vous avez déjà sauvé celle-ci du hasard ® qu’elle courait, et qu'en l’enfermant dans votre lettre, vous

l'avez mise comme dans un asile et dans un lieu de gloire, où le

temps et l'envie ne la sauraient toucher *.

(Vincent Voiture.)

[4. Il est vrai ce que vous dites, ce que vous dites est vrai (il est ici un pronom

neutre). — 2. Qui — si quelqu'un (tour très usité au xvue siècle et qu’on retrouve . dans le proverbe : tout vient à point qui sait attendre). — 3. Assisté : et avoir assisté. — 4, Cam: ou plutôt Khan (prince tartare ou persan). — 5. Pan : d’après

un récit de Suétone et de Plutarque, les passagers d’un navire, en longeant une île, avaient entendu une voix qui répétait ces mots entremêlés à des gémissements: « le grand Pan est mort ». — 6. Balzac. — 7. Qui êtes obligée, qui avez l’obligation, — 8. Hasard, péril. — 9. Car, ainsi défendu par Voiture, en même temps que par Vaugelas et Desmarets, échappa à la proscription dont il était menacé. La Bruyère, dans ses Caractères (chap. xiv, De quelques usages), se félicite qu'il n’ait pas disparu : « Quelle persécution le car n’a-t-il pas essuyée ! et, s’il n’eût trouvé de la protection parmi les gens polis, n’était-il pas banni honteusement d’une langue à qui il a rendu de si longs services, sans qu’on sût quel mot lui substituer P »]

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