II. — LES MAXIMES
1° Principaux recueils.
Le genre des maximes a été surtout cultivé dans le salon de Madeleine de Souvré, marquise de Sablé # (1598-1678), qui en 1659 se retira près du monastère de Port-Royal de Paris. Chez elle fréquentaient des ecclé-
[4. Cracher sur le lit est incorrect, mais non cracher par terre (sur ce point … les convenances n'étaient pas très sévères au xvue siècle). — 2. Ne s’employait … dans beaucoup de cas où nous employons ne pas. — 8. Ce portrait de Ménalque, selon le témoignage de La Bruyère lui-même, « est moins un caractère particulier … qu ’un recueil de faits de distractions. » Ceci dit pour excuser ses dimensions excessives et l’invraisemblance qu’il y a à prêter à un seul distrait des distractions aussi nombreuses. Si d’ailleurs La Bruyère s’est amusé à accumuler ici tant de traits … comiques, il s’est dispensé de faire une étude psychologique de son personnage : nous voyons un distrait, sans savoir de quoi dépend sa distraction, si elle résulte d’un éparpillement de l'esprit, qui serait signe de légèreté, ou au contraire d’une concentration de l'esprit, telle qu'on l’observe chez des savants dont Détiese furent de grands distraits (entre autres Ampère).] ï
4. À consulter, — Victor Cousin : Mme de Sablé (1854). — Ed. & Barthélemy : Les amis de la marquise de Sablé (1865). — N. Ivanoff: La marquise de ÉGbIE et sen salon (Les Presses modernes, Groville, 192$ S),
siastiques et des savants (l'abbé d’Ailly, qui fut le précepteur des enfants de Mme de Longueville, l'abbé Testut, Jacques Esprit, qui sans être prêtre appartint quatre ans à l’Oratoire, le jurisconsulte Jean Domat, le médecin Martin Cureau de la Chambre !), des Messieurs de Port-Royal (Nicole, Arnauld, Pascal), ainsi que des gens du monde (le duc de La Rochefoucauld, le prince et la princesse de Conti, M. et Mme de Montausier, Mne de Hautefort, la duchesse de Longueville, Mme de La Fayette, la comtesse de Maure, Mie de Vertus)... Dans ce salon, a dit Victor Cousin, « tout tournait à la dissertation morale, presque toujours sous sa forme la plus abrégée : celle des pensées, des sentences, des réflexions et des maximes. » Voici les principaux recueils de maximes publiés au xvire siècle : Réflexions ou Sentences et Maximes morales (1665), par La Rochefoucauld ; Maximes de Mme la marquise de Sablé et Pensées diverses de M. L. D., publiées en 1678 par l'abbé d’Aïlly ; De la fausseté des vertus humaines (1678), par Jacques Esprit (1611-1678); Mazximes, sentences et réflexions morales (1687), par le chevalier de Méré (voir
Et l’on trouve également des maximes dans les Pensées de Pascal et dans Les Caractères de La Bruyère.
2° La thèse de La Rochefoucauld?.
a) Exposé de la ibèse.
La thèse générale de La Rochefoucauld est que l'intérêt, ou, comme il l’appelle, l’amour-propre (au sens d’amour de soi, d’égoïsme) est le mo-
4. Martin Gureau de la Chambre (1594-1669), médecin du roi, académicien, auteur de plusieurs ouvrages de morale : Les caractères des passions (1640-1662, 5 vol.), L'art de connaître les hommes (1659-1667).
2. Biographie. — François de la Rochefoucauld naquit à Paris en 1613. Il eut une jeunesse aventureuse et notamment prit une part très active à la Fronde. Blessé au combat de la Porte Saint-Antoine, déçu dans ses ambitions après le triomphe de la cour, il se retira en 1653 d’abord à l'étranger, ensuite sur sa terre de Verteuil. Il revint en 1656 à Paris, où il passa une paisible vieillesse dans le commerce de quelques femmes distinguées (Mme de Sablé, Mme de Sévigné et surtout Mme de La Fayette). En 1662 il publia ses Mémoires et en 1665 ses Mazximes. Il mourut en 1680. ;
Portrait. — Voici quelques fragments de son portrait, fait par lui-même (il se trouve dans La Galerie des Peintures, éd. Barthélemy, p. 345) :
« Je suis d’une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J’ai le teint brun mais assez uni, le front élevé et d’une raisonnable grandeur, les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés... J’ai les che-
Pa
Lt
bile de toutes nos actions, même des plus désintéressées en apparence. I l’a résumée dans ces maximes :
— Ce que nous prenons pour des vertus n’est souvent qu'un
assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la for |
tune ou notre industrie savent arranger.
D Ed L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.
<— Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. | — Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. T
Partant de ce principe, La Rochefoucauld découvre par son analyse impitoyable l'intérêt qui se cache au fond de toutes les prétendues vertus, amitié, reconnaissance, pitié, justice, clémence, générosité, modestie, etc.
veux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête.
J’ai quelque chose de chagrin et defier dans la mine; cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le soïs point du tout...
Pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à an point que,
depuis trois ou quatre ans, à peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois... Je suis fort resserré (réservé) avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais...
J'ai de l’esprit, et je ne fais point difficulté de le dire ; car à quoï bon façon- …
ner (faire des façons) là-dessus ?... La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus. J'aime qu’elle soit sérieuse, et que la morale en fasse la plus grande partie... J’aime la lecture, en général; celle où u il se trouve quelque chose qui peut façonner l'esprit et fortifier l’âme est celle. que j'aime le plus...
Je suis peu sensible à la pitié, et voudrais ne l'y être point du tout. Ceépen- … dant il n’est rien que je ne fisse pour le soulagement d’une personne aflligée.… …
J'aime mes amis ; et je les aime d’une façon que je ne hbalancerais pas un mo- 2
ment à sacrifier mes intérêts aux leurs... Je suis extrêmement régulier à ma parole ; je n’y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j'ai promis, et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable. »
Voici, d'autre part, un extrait du portrait de La Rochefoucauld qu'a tracé - .
dans ses Mémoires (LI° partie, chap. vnr) le cardinal de Retz, qui ne l’aimait … pas : : .
« Il y a toujours eu du je ne sais quoi en M. de La Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d'intrigues dès son enfance et en un temps où il ne sentait pas les petits intérêts qui n'ont jamais été son faible, et où il ne connaissait pas les. grands, qui, d’un autre sens, n'ont pas été son fort. Il n’a jamais été capable d'aucune,
Ÿ Pau de vice, frs Lavera *.
— Ce que les hommes ont nommé amitié n’est qu’une société, qu'un Méñagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons offices : ce n’est enfin qu’un commerce où l’amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.
— Il en est de la reconnaissance éommé de la bonne foi des marchands : elle entretient le commerce ; et nous ne payons pas ‘ parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent.
— La reconnaissance de la plupart des hommes n’est qu'uné secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits.
— La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui. C’est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber. Nous donnons du secours aux autres, - pour les engager à nous en donner en de semblables occasions ; et ces services que nous leur rendons sont, à proprement parler, des biens que nous nous faisons à nous-mêmés par avance.
— L'amour de la justice n’est, en la plupart des hommes, que la crainte de souffrir l'injustice.
— La clémence des princes n’est souvent qu'une politique pour gagner l'affection des peuples. in
nn. ne te de
affaire, et je ne sais pourquoi ; car il avait des qualités qui eussent suppléé, en tout autre, celles qu'il n’avait pas. Sa vue n'était pas assez étendue, et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui étaità sa portée; mais son bon sens, très bon dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insinuation et à sa facilité de mœurs, qui est admirable, devaient récompenser (compenser), plus qu’il n’a fait, le défaut de sa pénétration. Il a toujours eu une irrésolution habituelle... Nous voyons les effets de cette irrésolution, quoique nous n’en connaissions pas la cause. Il n’a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très-soldat. Il n’a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n’a jamais été bon homme de parti, quoique toutesa vie il y ait été engagé... »
Manuscrits et éditions. — Plusieurs copies des Maximes, mais un seul manuscrit autographe, celui de Liäncourt (du nom du château où il est depuis 1870). — Éd. des Maximes : La Haye, 1664, d’après une copie ; Paris, 1665, chez Barbin. — OEuvres complètes, éd. Gilbert et Gourdault (C6ll. des Grands Écri-
vains de la France, 1868-1883, 4 vol. et un album). | __ À consulter. — A. Vinet: Moralistes français des XVIé ét XVIIe siècles (1859). — Prévost-Paradol : Æfudés sur les moralistes français (1865). — J, Bourdeau : La Rochefoucauld (Collection des grands écrivains français, 1895). — F. Hémon : La Rochefoucauld (1896). — Dreyfus-Brisac : La clef des maæimes de La Rochefoucauld (1904). — G. Grappe : La Rochefoucauld (Plon, 1914). — R. Grândsaigues d'Hauterive: Le pessimisme de La Rochefoucauld (Celin, 1914).
par vanité, pe par paresse, Dao par crainte, et presque toujours par tous les trois ensemble. ,
— Ce qui paraïl générosité n’est souvent qu'une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts, pour aller à de plus hands. '
— Ce qu'on nomme libéralité n’est le plus souvent que la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons.
— On ne loue d'ordinaire que pour être loué.
— Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois.
— Nous ne louons d'ordinaire de bon cœur que ceux qu nous admirent.
Cet universel égoïsme ne prend même pas toujours la peine de se dis simuler ainsi sous le masque des vertus; et La Rochefoucauld, avec sa fine et pénétrante ironie, prend un malin plaisir à nous le montrer dans ses manifestations les plus variées : |
— Nous avons tous assez ds force pour supporter les maux d'autrui. |
— Les vieillards aiment à ondes de bons préceptes pour | se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples. ‘æ
— On ne donne rien si libéralement que ses conseils.
— On aime mieux dire du mal de soi-même, que de n' en point parler.
— Quand les vices nous quittent, nous nous dattons: de la créance que c "est nous qui les quittons. :
— Nous oublions aisément nos fautes, lorsqu’ ces ne sont sues que de nous.
b) Examen de la thèse. : .
La thèse de La Rochefoucauld n’est peut-être pas aussi absolue qu’ le semble au premier abord. Il en a lui-même atténué la rigueur pa #
l'emploi de ces mots restrictifs, que Mme de Sablé lui fit, paraît-il, ajou ter : souvent, d'ordinaire, chez la plupart des hommes... On peut aussi re lever dans ses analyses quelques lacunes, significatives : 1l y a plusieu sentiments qu’il n’a pas osé ramener à l’égoïsme, tels que l’amour paternel, maternel, filial, fraternel, Poe de la patrie... Et il fau
enfin noter le démenti qu’il a personnellement donné à ses affirmations générales dans le passage de son portrait (voir p. 433-434, en note), où il se déclare toujours prêt à consoler les affligés et à rendre service à ses amis.
Sans chercher à diminuer la portée de sa thèse, on a du moins tâché d’en trouver l'explication soit dans les déboires de sa vie, soit dans son expérience politique du temps de la Fronde. Mais s’il fallait expliquer les opinions des moralistes par des raisons personnelles, comment rendre compte de la confiance optimiste que Vauvenargues (voir vol. Il, chap. xxx111) garda dans la vertu humaine en dépit de ses déceptions beaucoup plus graves encore? Et, s’il est vrai que les Maximes de La Rochefoucauld s’éclairent d’un jour singulier à la lecture de ses Mémoires, le spectacle d’une période troublée ne justifiait pas tout de même une telle généralisation philosophique.
Il faut d’ailleurs reconnaitre que la thèse de La Rochefoucauld ne lui est pas tout à fait personnelle. On en retrouve la trace chez plusieurs moralistes contemporains, qui justement fréquentaient comme lui le salon de Me de Sablé, et chez Mme de Sablé elle-même : le livre de Jacques Esprit sur La Fausseté des vertus humaines (le titre seul est caractéristique) s'inspire de la même croyance dans l’universelle domination de l’amourpropre, et Jean Domat fonde aussi sur cette constatation toute sa doctrine du droit. Il est vraisemblable que cette idée de la prédominance en l’homme de l’amour de soi avait été répandue dans le salon de Mme de Sablé par les Messieurs de Port-Royal, qui souvent venaient voir leur voisine et l’avaient convertie à leur doctrine. Et nous savons que les Jansénistes se firent les défenseurs du livre des Maximes et prétendirent reconnaître en Jui la peinture de l’homme privé du secours de la grâce : interprétation religieuse que La Rochefoucauld n’a jamais explicitement autorisée.
Cette thèse de La Rochefoucauld, contre laquelle notre sentiment pro- teste, il est, au demeurant, très difficile de la réfuter ; car on n’aboutit ainsi qu’à opposer à ses affirmations d’autres affirmations contraires. Pour en apprécier la valeur, le mieux est d’essayer plutôt d’en démasquer les tendances cachées et d’en déméler la pensée profonde.
Il y a d’abord chez La Rochefoucauld une part d’exagération, qui perpétuellement le fait conclure du particulier au général. N’a-t-il pas dit lui-même que « nos actions sont comme des bouts rimés que nous complétons » ? Son tort est d'interpréter toujours les actions de la manière la plus défavorable, et de conclure de la légitimité possible d’une telle interprétation dans un certain nombre de cas à son universelle nécessité.
On peut aussi lui reprocher de ne pas faire de distinctions suflisantes entre les diverses formes que prend l’égoïsme. Il y a tant de mobiles, de
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valeur bien différente, qui peuvent présider à un acte de dévouement, par éxemple, à l’acte de celui qui se jette à l’eau pour sauver son sem-
blable : depuis l’espoir d’une récompense pécuniaire ou hononifique (don en Jen citation élogieuse dans les journaux, médaille de areas 7 jusqu’au désir très noble d’éprouver le plaisir intérieur qu’on ressent à faire le bien et à manifester son courage |
La Rochefoucauld commet encore l'erreur de confondre souvent la conséquence imprévue d’une action avec le but qu’on se proposait en l’accomplissant : de ce qu’une bonne action parfois nous rapporte, doit-on en conclure que hous avions en vue le profit que nous en avons retiré P
En outre, pour prêter toujours, comme le fait La Rochefoucauld, des intentions intéressées aux hommes, il faudrait être sûr que toutes nos actions sont accompagnées de réflexion et de calcul. Son erreur, peut-être la plus grave, est d’avoir méconnu la place que tiennent dans la vie humaine les actions spontanées et irréfléchies : comme si le travail d’analyse, auquel ïl se livre sur l’action une fois accomplie, précédait aussi toujours l’accomplissement de l’action ! Nous agissons souvent d’instinct ; et si parfois nous cédons alors à de « mauvais mouvements », à la poussée de nos passions et de nos vices, parfois aussi nous nous laissons entraîner par de « bons mouvements », par des élans vertueux et désintéressés.
Au fond de la pensée dé La Rochefoucauld réside cette idée que le bien consisté uniquement dans l'effort et dans l'effort douloureux. « Nul ne mérite d’être loué de sa bonté, a-t-1l dit, s’il n’a pas la force d’être méchant. » La moralité ne serait donc pas naturelle à l’homme, et ne pourrait être conquise qu’au prix d’une résistance à nos instincts. Faut-il voir là une trace de la conception chrétienne de la vertu considérée comme une réaction de la volonté humaine contre notre nature corrom- … x 2 pue ? Mais le christianisme n’a-t-il pas placé l’idéal moral dans l’état de sainteté, c’est-à-dire dans l’état où l’homme en vient, après une période de lutte plus ou moins longue, à faire le bien sans effort, aussi naturellément qu’il respire ? Ou ne net pas de voir plutôt dans la philo sophie de La Rochefoucauld une conception précieuse de la moralité ? N’oubliôns pas que son livre est né au temps et dans le milieu de la préciosité, dont les traces apparaissent même dans la forme de bien des maximes. Tout comme les précieux et les précieuses avaient cherché ce : qu'est « le fin du fin » dans les choses de l'esprit, La Rochefoucauld semble s'être demandé cé qu’est « le fin du fin » en matière morale. Et ainsi l’auteur des Mavimés nous apparaît, en somme, non pas comme un moraliste incrédule, qui douterait de la vertu, mais comme un grand seignéur subtil et dédaigneux, qui réserve le nom de vertu à des actions exceptionnelles. :
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di
5° La philosophie de La Bruyère.
Les pensées, que La Bruyère a jointes à ses portraits dans son livre des Caractères, ne forment pas une doctrine systématique, comme les Maximes de La Rochefoucauld. Une philosophie néanmoins s’en dégage, dont les éléments, épars à travers tous les chapitres, se trouvent plus par ticulièrement rassemblés dans le chapitre De l’homme. Cette philosophie
4, Biographie. — Jean de La Bruyère, né à Paris en 1645, était de famille bourgeoise, Son éducation terminée, il fit son droit ct fut reçu avocat au Parlement de Paris. L'héritage d’un oncle, en 1671, lui permit de renoncer à cette profession, pour laquelle il avait peu de goût, et d’acheter l'office de Trésorier des finances de la généralité de Caen, sans d’ailleurs cesser de résider à Paris, où il habitait rue des Grands-Augustins un tout petit appartement « proche du ciel », selon le mot d’un contemporain, Vigneul-Marville.
Sur la présentation de Bossuet il entre le 15 août 1684 dans la maison du Grand Condé comme précepteur du duc de Bourbon, son petit-fils (voir p. 739- 748). S'il n'eut pas à souffrir personnellement, comme le poète Santeul, des étrangetés de caractère de la plupart des membres de la famille des Condés, il eut sans doute à essuyer plus d’une fois l'indifférence et les mépris de leur entourage de grands seigneurs entichés de noblesse et dédaigneux du mérite. Mais il était là très bien placé, comme « aux premières loges », pour observer les mœurs de son temps. Et c'est pourquoi, son préceptorat terminé, au bout de yingt-huit mois, à la mort de Condé (décembre 1686), il accepta de rester dans la maison comme gentilhomme du duc, ayant un logement au Petit Luxembourg à Paris, à l'Hôtel du Prince à Versailles, ainsi qu'à Chantilly.
En 1688 il fait paraître chez le libraire Michallet Les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, L'ouvrage, en tête duquel se trouvait le Discours sur Théophraste (philosophe grec, né à Erèse, dans l’île de Lesbos, en 372 et morten 287, disciple d’Aristote et son successeur dans la direction de l’école péripatéticienne), était publié sans nom d’auteur, Selon la prévision de M. de Malézieu (voir vel. II, p. 114, n. 2), ce livre lui attira « beaucoup de lecteurs et beaucoup d’ennemis, » Le suceès fut très vif et permit de doter richement la fille du libraire, au profit de laquelle La Bruyère avait abandonné son manuscrit. L'ouvrage eut huit éditions du vivant de l’auteur; la neuvième parut quelques semaines après sa mort. Chacune d'elles était enrichie d’un certain nombre de portraits et de maximes, les deux éléments dont se compose le livre. La huitième édition (1694) contenait le Discours de réception à l'Académie Française, où La Bruyère était entré en 1693 après deux échecs, ainsi que la Préface de ce Discours, dans laquelle il répondait aux attaques dont il avait été l’objet.
La Bruyère mourut d’une apoplexie le 10 mai 1696 dans le petit appartement
. qu'il occupait à Versailles, sous les toits, à l'Hôtel de Condé.
Editions. — Dans la première édition des Caractères (qui a été rééditée en 1868 dans le Cabinet du bibliophile), la traduction de Théophraste était imprimée
De
est un pessimisme, qui se résume en ces deux affirmations générales : a) la vie est mauvaise ; b) les hommes sont méchants. LÉO
a) Pensées sur la vie. .
Il faut rire avant que d’être heureux, de peur de mourir sans
avoir ri. | (Les Caractères, chap. 1v: Du cœur.)
La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est agréable, puisque, si l’on cousait ensemble toutes les heures que (ee passe avec ce qui plait, l’on ferait à peine d'un. grand nombre d’années une vie de quelques mois. :
(Du cœur)
Il y a de certains biens que l'on désire avec emportement, et dont l’idée seule nous enlève et nous transporte. S'il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu’on ne l’eûüt pensé, on en jouit moins que l’on n’aspire encore à de plus grands.
(Chap. 1x: De l’homme.)
en gros caractères, et les Caractères de ce siècle en tout petits. Finalement on imprima très fin les caractères de Théophraste, et plus gros ceux de La Bruyère, qui tenaient à peine 200 pages dans l'édition originale et en formèrent plus de : 600 dans l'édition définitive. Les trois premières éditions ne renfermaïent que k20 pensées ou portraits, la quatrième (1689) près de 770 ; la cinquième (1690) s’accrut de 150 morceaux, la sixième (1691) et la septième (1692) de 160, la huiïtième (1694) de 4o : ce qui portait à r120 le nombre total des portraits et pensées.
La première édition critique des Caractères fut celle de Walckenaer, en 1845.
L'édition de La Bruyère, qu'il faut surtout signaler, est celle des OEuvres complètes (Caractères, Dialogues posthumes sur le quiétisme, Discours à l’Académie Française, Lettres), par G. Servois (Coll. des Grands Écrivains de la France, 1865-1878, 4 vol. et un album ; nle éd., 6 vol. et un album, 1923). .. À consulter. — A. Vinet : Morales français des XVIe et XIE siècles
(1859). — Prévost-Paradol : Etudes sur les moralistes français (1865). — Taine : Nouveaux essais de critique et d'histoire (1865). — Édouard Fournier : La comédie de Jean de La Bruyère (1866, 2 vol.). — Ét. Allaire : La Bruyère dans la maison des Condés (1886, Firmin-Didot, 2 vol.). — Maurice Pellisson : La Bruyère (1892, Lecène et Oudin). — P. Morillot : La Bruyère (1904, Hachette). G. Michaut : Le La Bruyère de la bibliothèque ae Sainte-Beuve avec notes de sa main (Revue d'Histoire Littéraire, 1906). — Maurice Lange : La Bruyère critique des conditions et des institutions sociales (1909, Hachette), — Émile Magne : La Bruyère (Plon, 1914).
LA LITTÉRATURE MONDAINE kA1
La vie est courte et ennuyeuse ; elle se passe toute à désirer. L'on remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge où les meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps arrive, qui nous surprend encore dans les désirs : on en est là, quand la fièvre nous saisit et nous étreint ; si l’on eût guéri, ce n'était que pour désirer plus longtemps.
(De l’homme.)
Il y a un temps où la raison n’est pas encore, où l’on ne vit que par instinct, à la manière des animaux, et dont il ne reste dans la mémoire aucun vestige. Il y a un second temps où la raison se développe, où elle est formée, et où elle pourrait agir, si elle n'était pas obscurcie et comme éteinte par les vices de la complexion, et par un enchaînement de passions qui se succèdent les unes aux autres, et conduisent jusqu’au troisième et dernier âge. La raison, alors dans sa force, devrait produire ; mais elle est refroidie et ralentie par les années, par la maladie et la douleur, déconcertée ensuite par le désordre de la machine, qui est dans son déclin : et ces temps néanmoins sont la
vie + l’homme.
(De l’homme.)
Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter ; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre : l’un revient à l’autre.
(De l'homme.)
b) Pensées sur l’homme.
Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d’euxmêmes et l'oubli des autres; ils sont ainsi faits, c’est leur nature : c’est ne pouvoir supporter que la pierre mnbe ou que le feu s'élève.
(De l’homme.)
L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme une seule nation et n’ont point voulu parler une même langue, vivre sous les mêmes lois, convenir entre eux des mêmes usages et d'un même culte ; et moi, pensant à la contra-
Se