‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 287 sur 532 · PREMIÈRE SÉPARATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SÉPARATION

A Me de Grignan.

Paris, 9 février 1677.

Je recois vos lettres, comme vous avez reçu ma bague; je fonds en larmes en les lisant ; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié; on croirait que vous m'’écrivez des

{[4. Les esprits animaux (voir, pour cette théorie de Descartes, p- 520). — 2. On pourrait rapprocher de ces deux lettres de Mne de Sévigné la description que Montaigne, dans son Journal de Voyage (éd. d’Ancona, 1889, p. 16), fait des bains de Plombières, où il vint en 1580 se soigner de la pierre.

[3. M. de Grignan avait été nommé lieutenant général en Provence le 29 novembre 1669. Mme de Grignan, qui venait d'avoir une petite fille, Marie- Blanche, ne rejoignit son mari que le 5 février 1671. C'était la première fois depuis son mariage (1668) que la fille se séparait de la mère. Mme de Sévigné souffrit de la séparation beaucoup plus que Mme de Grignan, de naturetrès froide et même un peu indifférente.'En dédiant à Mile de Sévigné sa fable Le lion amoureux (IV, 1), La Fontaine n'avait pas caché ce trait de son caractère :

Sévigné, de qui les attraits Servent aux Grâces de modèle, Et qui naquîtes toute belle, A votre indifférence près.

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injures ou que vous êtes malade ou qu'il vous est arrivé quelque accident, et c’est tout le contraire ; vous m'aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d’une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse, et lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce qui me peut être le plus agréable, voilà l’état où je suis. Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrire vos sentiments que vous n’aimez à me les dire‘. De quelque façon qu'ils me viennent, ils sont reçus avec une sensibilité qui n'est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu il est possible de sentir de tendresse; mais, si vous songez à moi, Soyez assurée aussi que je pense at à vous : c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle : c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l’on faisait son denis Rien ne me donne de distraction ; ; Je vois ce carrosse qui avance toujours, et qui n'approchera jamais de moi : je suis toujours dans les grands chemins, il me semble que j'ai quelquefois peur que ce carrosse ne verse ; les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au désespoir : ; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant mes yeux; je sais tous les lieux où vous couchez : vous êtes ce soir à Nevers; vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre.

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