SECONDE SÉPARATION
A Mme de Grignan.
Montélimar, 9 octobre 1673.
Voici un terrible jour, ma chère enfant ; je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un élat qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas * que vous faites et à tous ceux que je fais, et nu il s’en faut qu’en marchant toujours de
[A Mne de Sévigné semble s'être mieux entendue avec sa fille de loin que de près.|
(2. Mne de Sévigné venait de quitter Grignan, après être restée plus d’un an auprès de sa fille (voir p. 451, note 1). — 3, Mme de Grignan était allée à Salon, en même temps que sa mère rentrait à Paris.
cette sorte nous puissions jamais nous rencontrer. Mon cœur est en repos quand 1l est auprès de vous; c’est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s’est passé ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre philosophie‘ sait les raisons : je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le cœur et l imagination tout remplis de vous; je n’y puis penser sans pleurer, et jy pense toujours; de os que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable ; comme il est extrême, j'espère quil ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent plus : le temps agréable qui est passé rend rare douloureux, jusqu’à ce que ] à sois un peu accoutumée.!. [l me semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant : qu’ avais-je à ménager ? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse ; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan ; je ne l’ai point assez remercié de ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi ?.…. Je suis déjà dévorée de curiosité ; ; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot ma fille, je ne vis que pour vous : : Dieu me fasse la grâce de l'aimer quelque : Jour comme je vous aime...
d) Ses amitiés.
Mne de Sévigné eut un cercle assez restreint d’amis. Mais si elle ne prodigua pas son amitié, elle sut témoigner aux amis de son choix une affection délicate, fidèle et dévouée.
LE COMTE DE BUSSY-RABUTIN A Bussy-Rabutin.
Paris, 27 février 1679.
J'étais l’autre jour en un lieu où l’on taillait en plein drap
sur les grâces que le public attendait de la bonté du roi. On
[4. M°®° de Grignan pratiquait beaucoup les philosophes, surtout Descartes, que Mre de Sévigné appelait plaisamment dans ses lettres à sa fille : « votre père Descartes. » — 2, Mme de Sévigné vivait en très bonne intelligence avec son gendre (voir p. 448 la lettre qu'il écrivit après sa mort).]
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ouvrait des prisons, on faisait revenir des exilés, on remettait plusieurs choses à leurs places, et on en ôtait plusieurs aussi de celles qui y sont. Vous ne fütes pas oublié! dans ce remue-ménage, et l’on parla de vous dignement. Voilà tout ce qu'une lettre vous en peut apprendre.
MONSIEUR DE COULANGES | A M. de Coulanges.
Grignan, 26 avril 1695.
Quand vous m'écrivez, mon aimable cousin ?, j'en ai une joie sensible ; vos lettres sont agréables comme vous ; on les lit avec un plaisir qui se répand partout ; on aime à vous entendre, on vous approuve, on vous admire chacun selon le degré de chaleur qu'il a pour vous. Quand vous ne m'écrivez pas, je ne gronde | point, je ne boude point, je dis : « Mon cousin est dans quelque palais enchanté ; mon cousin n’est point à lui; on aura sans doute enlevé mon pauvre cousin », et j'attends avec patience le retour de votre souvenir, sans jamais douter de votre amitié ; car le moyen que vous ne m'aimiez pas? C'est la première chose que vous avez faite quand vous avez commencé d'ouvrir les yeux; … et c’est moi aussi qui ai commencé la mode de vous aimer et de vous trouver aimable : une amitié si bien conditionnée ne craint point les injures du temps...
LE CARDINAL DE RETZ A Bussy-Rabulin.
Paris, 25 août 1679.
.…Plaignez-moi, mon cousin, d’avoir perdu le cardinal de » Retz®. Vous savez combien il était aimable, et digne de l'estime
[4. Le comte de Bussy-Rabutin avait été disgracié par Louis XIV à cause de quelques pamphlets licencieux ; son exil dura dix-sept ans.]
[2. Emmanuel de Coulanges était le cousin germain de Mme de Sévigné. Il … avait épousé une cousine de Louvois, Mme de Sévigné parle souvent dans ses lettres de ce ménage qu'elle aimait.] ;
[3. Le cardinal de Retz avait été l'un des meilleurs amis de Me de Sévigné. IL était le parrain de sa petite-fille Pauline.]
de tous ceux qui le connaissaient. J'étais son amie depuis trente ans, et je n’avais jamais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m'était également honorable et délicieuse. IT était d’un commerce aisé plus que personne au monde. Huit jours de fièvre continue m'ont ôté cet illustre ami. J’en suis touchée jusqu’au fond du cœur.
. LA ROCHEFOUCAULD ET Mme DE LA FAYETTE A Me de ,Grignan.
Paris, 30 mai 1672.
.. Mme de La Fayette! est toujours languissante, M. de La Rochefoucauld toujours éclopé ; nous faisons quelquefois des conversations d’une tristesse qu'il semble qu'il n’y ait plus qu’à nous enterrer. Le jardin de M"*° de La Fayette est la plus jolie chose du monde : tout est fleuri, tout est parfumé. Nous y passons bien des soirées, car la pauvre femme n'ose aller en carrosse. Nous vous souhaiterions bien quelquefois derrière une palissade pour entendre certains discours de certaines terres? inconnues que nous croyons avoir découvertes.
e) Son amour de la nature.
Le sentiment de la nature est presque absent de la littérature du xvu® siècle, qui s’intéressait surtout à la vie de société et à la peinture de ‘âme humaine, et d’ailleurs n’admettait pas l’expression des sentiments personnels. À peine en trouve-t-on des traces dans quelques vers de Saint-Amant et de Théophile de Viau, dans plusieurs lettres de Mme de Sévigné, dans d’assez nombreuses fables de La Fontaine (voir p. 701-705) et dans certaines phrases de Bossuet et de Fénelon, où l’on rencontre des souvenirs bibliques et des réminiscences de l’antiquité gréco-latine.
[4. Mne de La Fayette et La Rochefoucauld vivaient dans l'intimité. — 2. Allusion aux « terres inconnues » qui sur la Carte de Tendre se trouvent au delà de la Mer dangereuse, et en même temps aux analyses psychologiques que fai saient La Rochefoucauld et ses deux amies.]
LE PRINTEMPS A Mme de Grignan.
Livry, 29 avril 1671.
Je vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai : le rossignol, le coucou, la fauvette ont ouvert le printemps dans nos forêts ; je m'y suis promenée tout le soir toute seule. J'y a trouvé toutes mes tristes pensées ; mais je ne veux plus vous en parler. J'ai destiné une partie de cette après-dinée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tête...
A Mme de Grignan,
Aux Rochers, 19 avril 1690.
Je reviens encore à vous, ma bonne, pour vous dire que si vous avez envie de savoir, en détail, ce que c’est qu’un printemps, il faut venir à moi. Je n’en connaissais moi-même que la superficie; j'en examine cette année jusqu'aux premiers petits commencements. Que pensez-vous donc que ce soit que la couleur des arbres depuis huit jours? répondez. Vous allez dire : « Du vert. » Point du tout, c’est du rouge. Ce sont de petits boutons, tout prêts à partir, qui font un vrai rouge ; et puis ils poussent ! tous une petite feuille, et comme c’est inégalement, cela fait un mélange trop? joli de vert et de rouge. Nous couvons tout cela des yeux; nous parions de grosses sommes — mais c'est à ne jamais payer — que ce bout d’allée sera tout vert dans deux heures; on dit que non; on parie. Les charmes ont leur manière, les hêtres une autre. Enfin je sais sur cela tout ce que l’on peut savoir.
[4. Poussent, produisent. — 2. Trop : dans le sens de trés.]
CLAIR DE LUNE A Mme de Grignan.
12 juin 1680.
L'autre jour on vint me dire : « Madame, il fait chaud dans le mail! ; il n'y a pas un brin de vent ; la lune y fait des effets les plus plaisants du monde. » Je ne pus résister à la tentation ; .…je vais dans ce mail, dont l’air est comme celui de ma chambre, je trouve mille coquecigrues ?, des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches, du linge jeté par ci, par là, des hommes noirs, d’autres ensevelis tout droits contre des arbres, de petits hommes cachés, qui ne montraient que la tête, des prêtres qui n'osaient approcher. Après avoir ri de toutes ces figures, et nous être persuadés que voilà ce qui s'appelle des esprits, et que notre imagination en est le théâtre, nous nous en revinmes sans nous arrêter, et sans avoir senti la moindre humidité. Ma chère enfant, je vous demande pardon, je me crus obligée à l'exemple des anciens, comme disait ce fou que nous trouvâmes dans le jardin de Livry, de donner cette marque de respect à la lune : je vous assure que je m’en porte fort bien.
f) Réflexions philosophiques.
On comprend la prédilection qu'avait Mme de Sévigné pour les moralistes, Pascal, La Rochefoucauld, Nicole, quand on lit certaines de ses
lettres, où elle a semé chemin faisant de graves et substantielles réflexions sur la vie, la vieillesse et la mort.
SUR LA VIE A Bussy-Rabutin.
| 6 août 1675.
Pour ma vie, vous la. connaissez aussi. On la passe avec cinq ou six amies dont la société plaît, et à mille devoirs à quoi
[4. Mail : on appelait déjà ainsi au xvne siècle une promenade publique, généralement très ombragée, où l'on jouait au mail (sorte de jeu de boules). — 2. Coquecigrues, animaux imaginaires.]
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l’on est obligé, et ce n’est pas une petite affaire. Mais ce qui/me fâche, c’est qu’en ne faisant rien les jours se passent, et notre pauvre vie est composée de ces jours, et l’on vieillit, et l’on meurt. Je trouve cela bien mauvais. La vie est trop courte : à peine avons-nous passé la jeunesse, que nous nous trouvons dans la vieillesse. Je voudrais qu’on eût cent ans d’assurés, et le reste dans l'incertitude. Ne le voulez-vous pas aussi, mon cousin ? Mais comment pourrions-nous faire ? |
“SUR LA VIEILLESSE Au Président de Moulceau!.
27 janvier 1687.
..La Providence nous conduit avec tant de bonté dans tous ces temps différents de notre vie, que nous ne les sentons quasi pas ; cette pente va doucement, elle est imperceptible ; c'est l’aiguille du cadran que nous ne voyons pas aller. Si à vingt ans on nous donnait le degré de supériorité dans notre famille, et qu'on nous fit voir dans un miroir le visage que nous avons, et que nous aurons à soixante ans, en le comparant à celui de vingt, nous tomberions à la renverse, et nous aurions peur de cette figure ; mais c’est jour à jour que nous avançons; nous sommes aujourd’hui comme hier et demain comme aujourd'hui ; ainsi nous avançons sans le sentir, et c’est un des miracles de cette Providence que j'adore.
SUR LA MORT “a A Me de Grignan.
À Paris, 16 mars 1672.
.. Vous me demandez, ma chère enfant, si j'aime toujours Fe la vie. Je vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort : je me trouve si malheureuse d’avoir à finir tout ceci par elle, que si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve
[1. Président de la Ghambre des comptes à Montpellier.]
dans un engagement qui m'embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consentement ; il faut que j'en sorte, cela m'assomme, et comment en sortirai-je ? par où? par quelle porte ? quand sera-ce ? en quelle disposition ? souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée ? aurai-je un transport au cerveau ? mourrai-je d’un accident? comment serai-je avec Dieu ? qu'aurai-je à lui présenter ? la crainte, la nécessité ferontelles mon retour vers lui ? n’aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur ? que puis-je espérer ? suis-je digne du paradis ? suis-je digne de l'enfer? quelle alternative! quel embarras !.…. Je m'abime dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène, que par les épines qui s’y rencontrent. Vous me direz que je veux vivre éternellement. Point du tout, mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice : cela m'aurait Ôté bien des ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément. Mais parlons d’autre chose.
g) Ses goûts littéraires.
Mne de Sévigné a porté de nombreux jugements sur les écrivains de son temps. Bien que parfois sujets à caution (elle préfère Nicole à Pascal, les dernières tragédies de Corneille aux pièces de Racine, les sermons de Bourdaloue à ceux de Bossuet, les romans de La Calprenède à celui de Mne de La Fayette..….), ils sont du moins toujours intéressants et significatifs.
CORNEILLE ET RACINE A Me de Grignan,
Paris, 16 mars 1672.
Il y a pourtant (dans Bajazet) des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine ; sentons-en la différence. IL y a des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin qu'Alexandre et qu'Andromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien
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des gens, et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des comédies 1! pour la Champmeslé ? : : ce n’est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n’est plus jeune, et qu'il cesse d’être Rae ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami! Po. nons-lui de méchants vers, en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi ; et en un mot, c’est le bon goût : tenez-vous y‘
NICOLE A Mme de Grignan.
30 septembre 1671.
Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m’enlève... Ce qui s’appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c’est ce qu'il fait : il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, ce que nous n'avons pas l'esprit de déméler ou la sincérité d’avouer ; en un mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là $.
A Mme de Grignan.
4h novembre 1 671.
.…. Devinez ce que je fais : je recommence ce traité (les Essais de morale, de ue je voudrais bien en faire un bouillon et l’avaler….
[4. Comédies, pièces de théâtre. Le mot est resté avec ce sens dans certaines appellations : rue de la Comédie (rue du Théâtre), la Comédie Française (le Théâtre Français). — 2. La Champmeslé (1641-1698), tragédienne célèbre qui fut pendant un temps très liée avec Racine. — 3. On a prêté à Mme de Sévigné un mot, auquel fait allusion Voltaire dans son Siècle de Louis X1V (chap. xxxu) et qui ne se trouve nulle part dans sa correspondance : « Racine passera comme le café. » (Le café, introduit en France en 1657 par le voyageur Thévenot, fut mis à la mode à Paris en 1669 par l'ambassadeur de Turquie Soliman-A ga : il rencontra dans le monde médical de nombreux adversaires). — 4. Tout en restant fidèle à son admiration de jeunesse pour Corneille, Mme de Sévigné finit par se montrer plus juste à l'égard de Racine, surtout quand elle le vit très goûté à la cour (voir notamment p. 767 la lettre du 21 février 1689, où elle raconte la représentation d’Esther à Saint-Oyr). — 5. Les Messieurs de Port-Royal.]
BOURDALOUE A Me de Grignan.
25 décembre 1671.
J'ai été cette nuit aux Minimes! : je m'en vais en Bourdaloue ; on dit qu'il s’est mis à dépeindre les gens, et que l’autre jour il fit trois points de la retraite de Tréville? ; 1l n ÿ manquait que le nom ; mais il n’en était pas besoin. Avec tout cela, on dit qu'il passe * toutes les merveilles passées, et que personne n’a préché jusqu'ici...
A Mne de Grignan.
| 29 mars 1680.
Nous entendimes, après diner, le sermon du Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue.… |
: LA FONTAINE A Bussy-Rabutin.
20 juillet 1679.
.… Faites-vous envoyer promptement les Fables* de la Fon-
taine : elles sont divines. On croit d’abord en distinguer quel-
ques-unes et à force de les relire on les trouve toutes bonnes. C’est une manière de narrer et un style à quoi l’on ne s'accoutume pas...
À Bussy-Rabutn.
14 mai 1686.
Il y a de certaines choses qu'on n'entend jamais, quand on ne les entend pas d’abord : on ne fait point entrer certains
[4. A l'Église des Minimes, de la Place Royale. — 2. Henri-Joseph de Peyre, comte de Tréville (1641-1708), homme d’esprit et brillant officier, se retira du monde après la mort d'Henriette d'Angleterre. — 3, Passe, dépasse. — 4. Le second recueil, qui parut en 1678 et 1679.]
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esprits durs et farouches dans le charme et dans la facilité de ballets de Benserade! et des fables de la Fontame; cette porte leur est fermée, et la mienne aussi ; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de.beautés, et sont condamnés au mälheur de les improuver et d'être improuvés aussi des gens d'esprit.
LS