‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 289 sur 532 · IV. — LES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

IV. — LES MÉMOIRES

Si la lettre est un entretien avec les amis éloignés, les mémoires sont une conversation à plus longue portée encore, avec les contemporains inconnus et même avec la postérité. La presse n’existant pour ainsi dire pas au xvire siècle (voir p. 444-445), ceux qui avaient joué un rôle dans les événements importants, ou qui en avaient été simplement les témoins, éprouvaient le besoin de les raconter. Ce genre des mémoires fut alors cultivé par bien des gens du monde.

1° Principaux mémoires du XVII: siècle.

a) Mémoires du temps de la Fronde.

La régence d'Anne d'Autriche, qui fut une période de trouble et d’agitation, vit naître de nombreux mémoires, parmi lesquéls il faut surtout citer :

Les Mémoires de La Rochefoucauld ?, écrits entre 1652 et 1659, et publiés pour la première fois sous leur forme authentique à la mort de leur auteur, en 1662.

Les Mémoires du cardinal de Retz, qui furent rédigés entre 1062 et 1077, mais ne parurent qu’en 1717.

[4. Les ballets d'Isaac de Benserade (1612-1691), l’auteur du fameux sonnet de Job (voir p. 399), avaient un très grand succès.]

2. Voir dans la Collection des Grands Écrivains de la France l'édition Gourdault et Gilbert (Hachette, 1868-1883).

3. Biographie. — Paul de Gondi (1614-1679) fut par sa famille destiné à l’église, bien qu'il eût, de son propre aveu, « l’âme la moins ecclésiastique de l’univers, » A dix-sept ans il écrivit une Histoire de la conjuration de Fiesque. Après avoir déjà conspiré sous Richelieu, il prit parti contre Mazarin pendant la Fronde. Par ses intrigues il obtint en 1652 le chapeau de cardinal. L'ordre une fois rétabli, il fut emprisonné par le roi d’abord à Vincennes, puis à Nantes d’où il s’évada en 1654. Il passa huit ans en exil, en Espagne, aux Pays-Bas, à Rome. En 1662 il obtint de rentrer en France, et reçut en échange de son évé- | ché plusieurs abbayes, parmi lesquelles celle de Saint-Denis, où il mourut après

Les Mémoires pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche, de Me de Motteville (1621-1689), écrits de 1643 à 1666, publiés en 1723.

Les Mémoires de Mie de Montpensier, écrits en partie en 1052, en partie après 1688.

Les Historiettes 1 de Tallemant des Réaux (1619-1692), achevées vers 1657 et éditées seulement au xix* siècle. On les a appelées « les mémoires des autres ».

b) Mémoires du règne de Louis XTV.

Les Mémoires ? de Louis XIV, rédigés d’après les notes et sur l’ordre du roi par Périgny et Pellisson, et destinés à l'instruction du Dauphin. C’est une histoire, d’ailleurs très incomplète, du règne de Louis XIV (pour les années 1661r- 62, 1666-68). Ils furent publiés seulement en 1749.

Les mémoires de Mme de La Fayette: Mémoires de la Cour de France pour les

avoir consacré à la rédaction de ses Mémoires les dernières années de sa retraite studieuse. |

Portrait. — Tout comme le cardinal de Retz a fait le portrait, d’ailleurs peu indulgent, de la Rochefoucauld, son grand adversaire (voir p. 434-435), La Rochefoucauld a fait le portrait, beaucoup plus impartial, du cardinal de Retz (il date de 1675 et parut pour la première fois dans le tome III des Lettres de Mme de Sévigné publiées en 1754 par le chevalier de Perrin). En voici quelques extraits :

« Paul de Gondi, cardinal de Retz, naquit avec beaucoup d'élévation et d’étendue d'esprit, et de grandeur de courage. Il eut une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles, l’humeur facile, une docilité admirable à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, peu de piété, beaucoup de religion. Il parut plus ambitieux qu'il ne l'était en effet; la vanité seule * lui a fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession... Sa retraite est la plus éclatante action de sa vie ; elle prouva sa foi et sa religion. Il se démit de la dignité de cardinal ; il partagea ce qui lui restait de bien avec ses amis, ses domestiques et les pauvres ; mais, en renonçant à tout, il demeura encore exposé à la malignité des jugements du monde, et il laissa en doute si la piété seule ou la faiblesse humaine lui a fait entreprendre un si grand dessein. »

Editions. — Mémoires du cardinal de Retz, par Feillet, Gourdault et Chantelauze(Coll. des Güs Écriv. de la France, 1870-88, Hachette, 10 vol.), par André Maurois (Coll. « Classiques franç. », A la Cité des Livres, en 4 vol., t. I. 1929); Gardinal de Retz (Coll. des plus belles pages, Soc. du Merc. de France).

A consulter. — Ch. Normand: Le cardinal de Retz (Lecène et Oudin, 1895). — L. Battifol: Le cardinal de Retz (Hachette, 1927).

4. Editions. — Les Historieltes de Tallemant des Réaux, par Monmerqué et : Taschereau (1833-1835, 6 vol.); par Paulin Paris et Monmerqué (1853-1860, 9 vol.); Tallemant des Réaux (Coll. des plus belles pag., Soc. du Merc. de Fr., 1906).

A consulter.— Magne : La Joyeuse existence de T. des Réaux (Émile-Paul, 1921).

2. Edition. — Mémoires de Louis XIV, par Ch. Dreyss (Didier, 1859); nlle éd, par Jean Longnon (J. Tallandier, 1927).

&66* LE XVII SIÈCLE de

fe

années 1688 et 1689, publiés en 17931, auxquels il faut ajouter la Vie d'Henreté d'Angleterre, écrite en partie en 1669, en partie en 1684.

Les Souvenirs de Mme de Caylus (1673-1729) sur la cour de France à la fin du xvue siècle, publiés par Voltaire.en 1770.

Les mémoires de l’abbé de Choisy (1644-1724) : Monte pour servir à l'histoire de Louis XIV (1727).

Les Mémoires de Bussy-Rabutin (1618-1693), publiés en 1696.

Le Journal du marquis de Dangeau (1638-1720), qui relate les menus événements de la cour de 1684 à 1720, et qui servit de premier canevas aux mémoires de Saint-Simon.

Les Mémoires de P. de la Porte, le valet de chambre de Louis XIV.

Le Journal de Dubois, le valet de chambre du Dauphin.

c) Mémoires divers.

Le Testament politique de Richelieu, publié pour la première fois à Amsterdam en 1688, et dont l'authenticité n’est plus contestée aujourd’hui.

Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne tenus à Glermont en 1665, écrits par par Fléchier pour Mme de Caumartin, qui, comme lui, y avait assisté,

Abrégé de l'histoire de Port-Royal, par J. Racine (rédigé en 1697, publié en 1742).

Les mémoires composés par deux Solitaires de Port-Royal : les Mémoires sur la vie de Suint-Cyran, de Claude Lancelot (publiés en et les Mémoires de Nicolas Fontaine (publiés en 1736). rar

De tous ces mémoires les plus intéressants sont ceux du cardinal de. Retz: par leurs peintures si pittoresques et si animées ils annoncent déjà ceux de Saint-Simon.

LA JOURNÉE DES BARRICADES (26 août 1648).

[Un conflit éclata, sous la minorité de Louis XIV, entre le pouvoir royal, représenté par Anne d'Autriche et Mazarin, et le Parlement : trois conseillers furent arrêtés, parmi lesquels était un vieillard très populaire, Broussel. Ce fut. l’origine de cette journée d’insurrection, principal épisode de la première partie

de la Fronde. ]

Le parlement s'étant assemblé ce jour-là de très bon matin, et devant! même que l’on eût pris les armes, apprit le mouvement par les cris d’une multitude immense qui hurlaït dans la salle du palais? : Broussel ! Broussel ! et il donna arrêt par lequel il

[1. Devant que, avant que. — 2. Le palais de justice.]

+): LÉ SEX ETES AR ent.

: LA LITTÉRATURE MONDAINE ac?

fut ordonné que l’on irait en corps et en habit! au Pälais-Royal ?

redemander les prisonniers... L'arrêt fut exécuté à l'heure même : le parlement sortit au nombre de cent soixante officiers ?. Il fut reçu et accompagné dans toutes les rues avec des acclamations et des applaudissements incroyables : toutes les barricades tombaïient devant lui.

Le premier président # parla à la reine avec toute la liberté que l’état des choses lui donnait. Il lui représenta au naturel le jeu que l’on avait fait en toutes occasions de la parole royale ; les illusions honteuses, et mêmes puériles, par lesquelles on avait éludé mille et mille fois les résolutions les plus utiles et même les plus nécessaires à l'État ; il exagéra avec force le péril où le public se trouvait par la prise tumultuaire et générale des armes. La reine, qui ne craignait rien parce qu’elle connaissait peu, s’emporta, et elle lui répondit avec un ton de fureur plutôt que de colère : « Je sais bien qu'il y a du bruit dans la ville ; mais vous men répondrez, messieurs du parlement, vous, vos femmes et vos enfants. » En prononçant cette dernière syllabe, elle rentra dans sa petite chambre grise et elle en ferma la porte avec force.

Le parlement étant sorti du Palais-Royal, et ne disant rien au peuple de la liberté de Broussel, ne trouva d’abord qu’un morne silence au lieu des acclamations passées. Comme? il fut à la barrière des Sergents *, où était la première barricade, il y rencontra du murmure, qu’il apaisa en assurant que la reine lui avait promis satisfaction. Les menaces de la seconde furent éludées par le même moyen. La troisième, qui était à la Croix du

| Tirouer°?, ne se voulut pas payer de cette monnaie; et un garçon rôtisseur, s’avançant avec deux cents hommes et mettant la hallebarde!° dans le ventre du premier président, lui dit : « Tourne, traître ; et, si tu ne veux être massacré toi-même, ramènenous Broussel ou le Mazarin et le chancelier en otages. » Vous - ne doutez pas, à mon opinion, ni de la confusion ni de la ter-

[4. En habit, en costume officiel (avec les robes rouges). — 2. Où habitaient

» le roi et la régente (c'était l’ancien Palais-Cardinal, que Richelieu avait légué au roi). — 3. Officiers (de justice). — 4. Mathieu Molé. — 5. Tumulluaire, qui s'était faite avec tumulte. — 6. La reine-mère, Anne d'Autriche. — 7. Comme, lorsque. — 8. Rue Saint-Honoré, — 9, Même rue. — 40. Hallebarde : sorte de pique].

468 LE XVIIe SIÈCLE

reur qui saisit presque tous les assistants; cinq présidents au | mortier‘ et plus de vingt conseillers se jetèrent dans la foule pour 5 "échapper. L'unique premier président, le plus intrépide homme, à mon sens, qui ait paru dans son siècle, demeura ferme et bide Il se donna Île temps de rallier ce qu'il put de la compagnie ; il conserva toujours la dignité de la magistrature et. dans ses paroles et dans ses démarches, et il revint au Palais- Royal au petit pas, sous le feu des injures, des menaces, des exécrations et des blasphèmes.

Cet homme avait une sorte d’éloquence qui lui était particulière. Il n’était pas congru ? dans sa langue, mais il parlait avec une force qui suppléait à tout cela; et il était naturellement si hardi, qu'il ne parlait jamais si en que dans le péril. Il se passa à lui-même lorsqu'il revint au Palais-Royal, et il est constant qu'il toucha tout le monde, à la réserve de la reine qui demeura inflexible.

Monsieur“ fit mine de se jeter à genoux devant elle: ne ou cinq princesses, qui tremblaient de peur, s’y jétèrent effectivement. Le cardinal, à qui un jeune conseiller des enquêtes 5 avait dit en raillant qu'il serait assez à propos qu'il allât lui-. même dans les rues voir l’état des choses, le cardinal, dis-je, se. joignit au gros de la cour, et l’on tira enfin à toute peine cette parole de la bouche de la reine : « Hé bien ! messieurs du parle-. ment, voyez donc ce qu'il est à propos de faire. » L'on s'assem-. bla en même temps dans la grande galerie ? ; 1; l’on délibéra et l’on donna arrêt par lequel la reine serait remerciée de la liberté | accordée aux prisonniers.

Aussitôt que l'arrêt fut rendu, l’on expédia les lettres de cachet, et le premier président montra au peuple les copies, qu'il avait mises en forme, de l’un et de l’autre®; mais l’on 10 ne voulut pas quitter les armes que l'effet ne s’en fût ensuivi ‘1.

[î. Au mortier, à mortier (coiffure des présidents du Parlement dont la forme rappelait celle du vase employé en pharmacie pour piler les drogues). — 2. Congru, correct. — 3. Îl se passa, il se surpassa. — 4. Monsieur : le duc d'Orléans, beau- 2 frère d'Anne d'Autriche. — 5. Des enquêles : de la Chambre des enquêtes. — 8. À toule peine, à grand’peine. — 7. La grande galerie des peintures. — 8. Lettres de cachet : lettres portant le cachet du roi et contenant un ordre donné … par lui. — 9. De l'un et de l'autre : pronoms employés au neutre. — 10, L'on: le : peuple. — 44. Que l'effet ne s'en fût ensuivi, avant que l’ordre n’eût été exécuté. a

Le parlement même ne donna point d'arrêt pour les faire poser; qu'il n’eùt vu Broussel dans sa place. IL y revint le lendemain, ou plutôt il y fut porté sur la tête des peuples! avec des acclamations incroyables. L'on rompit les barricades, l’on ouvrit les boutiques, et en moins de deux heures Paris parut plus tranquille que je ne l’ai jamais vu le vendredi saint ?. (Cardinal de Retz, Mémoires, I° partie, éd. Feillet, Gourdault et Chantelauze, tome IT, p. 47-55.)

2° Les mémoires de Saint-Simon :.

Les Mémoires de Saint-Simon, qu'on a pris l’habitude de rattacher à la littérature du xvrre siècle, doivent être mis à part pour deux raisons

‘ principales. D’abord ils ont sur les précédents une incontestable supério-

rité littéraire : si, aveuglé par ses rancunes et ses haines, Saint-Simon est souvent suspect de partialité dans ses jugements, si, écrivain grand seigneur, il traite la syntaxe avec dédain, il possède, en revanche, le don de faire revivre les personnages et les scènes historiques grâce à sa puis-

[4. Des peuples, de la population. — 2. En réalité Paris ne rentra dans l’ordre que le 29 août.]

3. Biographie. — Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, est né à Paris en 1679. Élevé par son père dans l’admiration du règne de Louis XIII, auquel remontait sa noblesse dont il était si fier, il entra en 1691 aux mousquetaires, quitta l’armée en 1702 se prétendant victime d’une injustice, assista en courtisan boudeur à la fin du règne de Louis XIV, joua un rôle politique sous la Régence (il fit partie en 1715 du Conseil de Régence et fut nommé en 1721 ambassadeur en Espagne), s'éloigna de la cour à la mort du Régent (1723), et dès lors, retiré tantôt dans son château de la Ferté-Vidame, tantôt à Paris dans son Hôtel de la rue Saint-Dominique, où il possédait une bibliothèque de 6 000 volumes, il rédigea ses Mémoires, d'abord en se contentant d'’annoter le Journal de Dangeau (voir p. 466), que lui avait communiqué le duc de Luynes, puis en en élargissant le cadre et en le continuant jusqu’à la fin de la Régence, en 1723 (il voulait aller jusqu’à la mort de Fleury, 1743). 11 mourut en 1755.

Histoire du manuscrit. — Voir le Supplément.

Éditions. — Des Mémoires d'abord parurent quelques extraits en 1781 et 86, et deux éd., très incomplètes et inexactes, faites d’après des copies du manuscrit, en 1788-8y (éd. Soulavie, 7 vol.) et en 1791 (éd. Treuttel, 13 vol.). En 1829-30 un petit-neveu de l'écrivain, le général de Saint-Simon, mis en possession du manuscit, en donna la re éd. véritable (21 vol.). Puis vinrent les éd, de Chéruel (1856-58, 20 vol.), de Chéruel et Ad. Régnier (1873-86, 22 vol.), enfin celle entreprise en 1879 par A. de Boislisle, continuée par J. de Boislisle et L. Levestre (Coll. des Grands Écriv. de la France, en 42 vel. plus les tables, dont 4o vol. parus jusqu’en 1928). — Comme extraits des Mémoires, il faut citer les

470* LE XVIIe SIÈCLE

sante imagination et à sa sensibilité frémissante. Ensuite ils présentent historiquement un cas très singulier : Saint-Simon offre, en effet, cette étrange particularité de se rattacher au début du xvur* siècle par son style ainsi que par ses idées et ses tendances politiques (il place son idéal sous le règne de Louis XIII et reproche à celui de Louis XIV d’avoir été un règne de roture et de vile bourgeoisie), d’appartenir par sa vie (1675-1 755) plutôt au xvrrre siècle, et d’avoir écrit de 1728 à 1755 une œuvre qui n’a. été pleinement connue qu’au xix° siècle.

Page 1