LOUIS XIV
L'esprit du roi était au-dessous du médiocre, mais très capable de se former. Il aima la gloire, il voulut l’ordre et la règle. IL était né sage, modéré, secret, maître de ses mouvements et desa langue ; le croira-t-on ? il était né bonet juste, et Dieu lui en avait donné assez pour être un bon roi, et peut-être même un assez grand roi. Tout le mal lui vint d’ailleurs. Sa première éducation ! fut tellement abandonnée, que personne n’osait approcher de son appartement. On lui a souvent ouï parler de ces temps avec amertume, jusque-là? qu'il racontait qu'on le trouva un soir tombé dans le jardin du Palais-Royal à Paris, où la cour demeurait alors.
Dans la suite, sa dépendance fut extrême. À peine lui apprit-on à lire et à écrire, et il demeura tellement ignorant que les choses les plus connues d'histoire, d'événements, de fortunes, de conduites, de naissances, de lois, il n’en sut jamais un mot. Il tomba, par ce défaut et quelquefois en public, dans les absurdités Les plus grossières…
Ses ministres, ses généraux, ses courtisans s’aperçurent, bientôt après qu'il fut le maître, de son faible plutôt que de son
Scènes et Portraits, par Eug. de Lanneau (Hachette, 1876, 2 vol.), Saint-Simon, par Edm. Barthélemy (Soc. du Merc. de France, 1908), Anecdotes, scènes et portraits, préf. de Louis Bertrand (Bibl. Hisioria, 2 vol., 1926).
Signalons aussi la publication des Projets de gouvernement du duc de Bourgogne (attribués à Saint-Simon) par P. Ménard (Hachette, 1860) et des Ecrits inédits de Saint-Simon par P. Faugère (Hachette, 1880 et suiv., 8 vol.).
A consulter. — Chéruel : Suint-Simon considéré comme historien de Louis X1V (1865). — J. de Crozals: Saint-Simon (Lecène et Oudin, 1891). — Gaston Boissier : Saint-Simon (Hachette, 1892). — A. Le Breton: La « comédie humaine » de Saint-Simon (Société française d'imprimerie et de librairie, 1914). —R. Doumic: Saint-Simon. La France de Louis XIV (Hachette, 1919).
[4. Sur l'éducation de Louis XIV voir p. 780. — 2, Jusque-l4.…, à ce point.]
goût pour la gloire. Ils le louèrent à l’envi et le gâtèrent. Les louanges, disons mieux, la flatterie lui plaisait à tel point que les plus grossières étaient bien reçues, les plus basses encore mieux savourées..
Il regardait à décite et à gauche à son lever, à son coucher, à ses repos, en passant dans les appartements, FE ses jardins de Versailles, où seulement les courtisans avaient la liberté de le suivre ; il voyait et remarquait tout le monde, aucun ne lui échappait, jusqu’à ceux qui n’espéraient pas même être vus. Il distinguait très bien en lui-même les absences de ceux qui étaient toujours à la cour, celle des passagers qui y venaient plus ou moins souvent ; les causes générales ou particulières de ces absences, il les combinait et ne perdait pas la plus légère occasion d'agir à leur égard en conséquence. C'était un démérite aux uns, et à tout ce qu'il y avait de distingué, de ne faire pas de la cour un séjour ordinaire, aux autres d’y venir rarement, et une disgrâce sûre pour qui n’y venait jamais, ou comme jamais. Quand il s'agissait de quelque chose pour eux : « Je ne le connais point », répondait-il fièrement. Sur ceux qui se présentaient ra menée « C’est un homme que je ne vois jamais p'+ .CtCeES arrêts-là étaient irrévocables.…
Jamais personne ne donna de meilleure grâce et n’augmenta tant par là le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son souris même, jusqu’à ses regards. Il rendit tout précieux par le choix et la majesté, à quoi la rareté et la brièveté de ses paroles ajoutaient beaucoup. S'il les adressait à quelqu'un, ou de question, ou de choses indifférentes, toute l'assistance le regardait ; c'était une distinction dont on s’entretenait, et qui rendait toujours une sorte de considération. Il en était de même de toutes les attentions et les distinctions, et des préférences, qu'il donnait dans leurs proportions. Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne ; et s’il avait à reprendre, à réprimander ou à corriger, ce qui était fort rare, c'était toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque Jamais avec sécheresse, jamais avec colère... Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût, il le tourna en maxime par politique, et l'inspira en tout à la cour. C'était lui plaire que de s’y jeter en tables, en habits, en équipages, en bâtiments, en jeu. C’étaient des occasions pour qu'il parlât aux
gens. Le fond était qu'il tendait et parvint par là à épuiser tout Me
le monde en mettant le luxe en honneur, et pour certaines parties en nécessité, et réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister. Il y trouvait encore la satisfaction de son orgueil par une cour superbe en tout, et par une plus grande confusion qui anéantissait de plus
en bis les distinctions naturelles.
(Saint-Simon, Mémoires, éd. Chéruel et FU tome XIT, chap. r et 1v.)