SAINT-SIMON JUGE DE SAINT-SIMON
Me voici enfin parvenu au terme jusqu’auquel je m'étais pro- posé de conduire ces Mémoires. Il n’y en peut avoir de bons que de parfaitement vrais, ni de vrais qu'écrits par qui a vu et manié lui-même les choses qu’il écrit, ou qui les tient de gens dignes de la plus grande foi, qui les ont vues et maniées ; et de plus, il faut que celui qui écrit aime la vérité jusqu’à lui sacrifier toutes choses. De ce dernier point, j'ose m'en rendre témoignage à moi-même, et me persuader qu'aucun de tout $ ce qui m'a connu n’en disconviendrait. C’est même cet amour de la vérité qui a le plus nui à ma fortune; je l’ai senti souvent, mais J'ai préféré la vérité à tout, et je n’ai pu me ployer à aucun déguisement ; je puis dire encore que je l'ai chérie jusque contre moi-même.
Reste à Hbehee l’impartialité, ce point si essentiel et tenu pour si difficile, je ne crains point de le dire, impossible? à qui écrit ce qu’il a vu et manié. On est charmé des gens droits et vrais ; on est irrité contre les fripons dont les cours fourmillent ; on l’est encore plus contre ceux dont on a reçu du mal. Le stoïque* est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas d'impartialité, je le ferais vainement. On trouvera trop, dans ces Mémoires, que la louange et le blâme coulent de source à
[4. De se tenir et de se composer, de prendre une attitude et une physionomie. — 2. Un uf, une sorte d'élincelant: adjectifs employés substantivement (une vivacité, une sorte d'éclat...). — 3. Malgré qu'ils en eussent, en dépit de leurs efforts. — 4. Ilest intéressant d'étudier dans ces pages l’art avec lequel Saint- Simon sait brosser de larges tableaux et la pénétration avec laquelle il serute les physionomies et fouille jusqu’au fond des âmes.]
[5. De, au sujet de. — 6. De tout ce qui, de tous ceux qui. — 7. Impossible se rattache à impartialité. — 8. Des, par les. — 9, Le stoïque, l'attitude stoique.]
l'égard de ceux dont je suis affecté !, et que l’un et l’autre? est plus froid sur ceux qui me sont plus indifférents; mais néanmoins vif toujours pour la vertu, et contre les malhonnèêtes gens, selon leur degré de vice ou de vertu. Toutefois, je me rendrai encore ce témoignage, et je me flatte que le tissu de ces Mémoires ne me le rendra pas moins, que j'ai été infiniment en garde contre mes affections et mes aversions, et encore plus contre celles-ci, pour ne parler des uns et des autres que la balance à la main, non seulement ne rien outrer, mais ne rien grossir, m'oublier, me défier de moi comme d’un ennemi, rendre une exacte justice, et faire surnager à tout? la vérité la plus pure. C'est en cette manière que je puis assurer que j'ai été entièrement impartial, et je crois qu'il n’y a point d'autre manière de l'être.
Pour ce qui est de l’exactitude et de la vérité de ce que je raconte, on voit par les Mémoires mêmes que presque tout est puisé de‘ ce qui a passé par mes mains, et le reste, de ce que j'ai su par ceux qui avaient traité les choses que je rapporte. Je les nomme ; et leur nom ainsi que ma liaison intime avec eux est hors de tout soupçon. Ce que j'ai appris de moins sûr, je le marque ; et ce que j'ai ignoré, je n'ai honte de l'avouer. De cette façon les Mémoires sont de source, de première main. Leur vérité, leur authenticité ne peut être révoquée en doute ; et je crois pouvoir dire qu'il n’y en a point eu jusqu'ici qui aient compris plus de différentes matières, plus approfondies, plus détaillées, ni qui forment un groupe plus instructif ni plus curieux..
Direrie enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l'obscurité qui naît souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions ? J'ai senti ces défauts ; je n'ai pu les éviter, emporté toujours par
[4. Dont je suis affecté, pour lesquels j'éprouve un sentiment quel qu'il soit, — . 2. L'un et l'autre, la louange et le bläme. — 3. Surnager à lout : construction usitée au xvue siècle. — à De : on dirait aujourd’hui dans. — 5. Dans le manuscrit il y a qui ait compris, de même qu'un peu plus loin il y a de répéltions trop prochaine : de telles négligences et incorrections ne sont pas rares sous la plume de Saint-Simon]
la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour |
la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique, je n'ai pu me défaire d’écrire rapidement. De rendre mon style plus
correct et plus agréable en le corrigeant, ce serait refondre tout
l'ouvrage, et ce travail passerait mes forces, 1l courrait risque d’être ingrat. Pour bien corriger ce qu'on a écrit il faut savoir bien écrire ; on verra aisément ici que je n'ai pas dû men piquer. Je n'ai songé qu’à l'exactitude et à la vérité. J’ose dire que l'une et l’autre se trouvent évidemment dans mes Mémoires, qu'ils en sont la loi et l’âme, et que le style mérite en leur faveur une bénigne indulgence. Il en a d'autant plus besoin, que je ne
puis le promettre meilleur pour la suite que je me propose. (Ibidem, tome XIX, chap. 1x, conclusion.)