‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 294 sur 532 · DÉSESPOIR DE CÉLADON · texte numérisé non relu

DÉSESPOIR DE CÉLADON

[Le berger Céladon et la bergère Astrée s’aiment depuis trois ans; mais des propos calomnieux inspirent à Astrée des soupçons sur la fidélité de Céladon ; et, quand ce dernier vient au début du roman s’entretenir avec Astrée, celle-ci irritée le repousse. Céladon, désespéré, se jette dans le Lignon, d’où fort heureusement des nymphes le retireront simplement évanoui.]

Ignorant son prochain malheur, après avoir choisi pour ses brebis le lieu le plus commode près de celles de sa bergère, il lui vint donner le bonjour, plein de contentement de l’avoir rencontrée : à quoi elle répondit et de visage et de parole si froidement, que l'hiver ne porte point tant de froideurs et de glaçons.

[ls étaient si proches du Lignon?, que le berger y pouvait facilement atteindre du bout de sa houlette, et le dégel avait si fort grossi son cours, que, tout glorieux et chargé des dépouilles de ses bords, il descendait impétueusement dans Loire *.…

… Quandilvoulutouvrir la bouche, elle ne lui donna pas même le loisir de proférer les premières paroles sans l’interrompre, en disant : « Ce ne vous est donc pas assez, perfide et déloyal berger, d'être trompeur et méchant envers la personne qui le méritait le moins, si, continuant vos infidélités, vous ne tâchiez d'abuser celle qui vous a obligé‘ à toute sorte de franchise !

4. Des 12 livres de la traduction les 8 premiers sont d'Herberay des Essarts. Le livre I vient d’être réédité par H. Vaganay (Société des Textes français modernes, Hachette, 1918, 2 vol.).

[2. Le Lignon : petite rivière du Forez. — 3. Dans Loire : l’article était souvent omis devant les noms géographiques. — 4. Celle qui vous a obligé..., celle dont la conduite vous fait un devoir (d’user de franchise à son égard).]

478 LE XVIIe SIÈCLE -

Donc vous avez bien la hardiesse de soutenir ma vue après m'avoir tant oflensée; donc vous m'osez présenter sans rougir … ce visage dissimulé qui couvre une âme si double et si parjure! Ah! va en tromper une autre, va, perfide, et t’adresse ! à quelqu'un de qui tes perfidies ne soient pas encore reconnues, et ne pense plus de? te pouvoir déguiser à moi qui ne reconnais que trop à mes dépens les effets de tes infidélités et de tes trahisons. » | Que devint alors ce fidèle berger, celui qui a bien aimé le peut juger, si jamais telle * reproche lui a été faite injustement. Il tombe à ses genoux, pâle et transi plus que n’est une personne morte. « Est-ce, belle bergère, lui dit-il, pour m’éprouver ou pour me désespérer ? — Ce n’est, dit-elle, ni pour l’un ni pour l'autre, mais pour la vérité, n'étant plus de besoin ‘ d'essayer 5 une chose si reconnue... Va-t-en, déloyal, et garde-toi bien de te faire jamais voir à moi que? je ne te le commande. » | Céladon voulut répliquer ; mais Amour, qui oït° si clairement, à ce coup lui boucha pour son malheur les oreilles; et parce qu'elle s’en voulait aller, il fut contraint de la retenir par la robe... Mais elle, que la colère transportait, sans tourner seulement les yeux vers lui, se débattit de° telle furie qu’elle échappa, et ne lui laissa autre chose qu'un ruban, sur lequel par hasard 1il avait mis la main... « Sois témoin, dit-il, à cher cordon, que plutôt que de rompre un seul des nœuds de mon affection, j'ai mieux aimé perdre la vie, afin que, quaud je serai mort et que cette cruelle te verra peut-être sur moi, tu l’assures qu'il n’y a rien au monde qui puisse être plus aimé que je l'aime !°, ni amant plus mal reconnu !! que je suis. » Et lors se l’attachant au bras et baisant la bague? : « Et toi, dit-il, symbole d’une entière et parfaite amitié, sois content de ne me point

[4. Et l'adresse, et adresse-toi (quand deux impératifs se suivent, on plaçait souvent devant le second le pronom complément que nous plaçons après). — 2. Ne pense plus de...: la construction du verbe penser est ici la même que celle des verbes souhaiter, espérer. — 3. Telle reproche : ce mot était alors du féminin. —. 4. N'étant plus de besoin : tournure usitée au xvne siècle, — 5, D’essayer, d'éprouver. — 6. Si reconnue, si connue. — 7. Que, avant que. — 8. Qui oit, qui entend. — 9. De, avec. — 10. On dirait aujourd'hui : que je ne l’aime, tout comme à la fin de la phrase : que je ne suis. — 44. Reconnu, connu pour ce qu'il est. — 42. La bague, qu'Astrée lui avait donnée.]

éloigner ! en ma mort, afin que ce gage pour le moins me demeure de celle qui m'avait tant promis d'affection. »

À peine eut-il fini ces mots que, tournant les yeux du côté d'Astrée, il se jeta les bras croisés dans la rivière.

(Honoré d’Urfé, L’'Astrée, 1° partie, livre [.)

2° Le roman d’aventures ?.

Ce sont encore des peintures galantes, mais placées le plus souvent dans un cadre historique dépourvu d’ailleurs de toute exactitude, que présentaient aux lecteurs patients du xvr® siècle les auteurs des interminables romans d’aventures, aujourd’hui illisibles, et dont voici les plus connus :

Pierre Camus, évêque de Belley (1582-1653) : Agatomphile ou Les martyrs siciliens (1623), Palombe ou La femme honorable (1624).

GousaurD (1570-1666) : L’Endymion (1624).

Mann Le Roy pe Gom8ervize (1600-1674) : La Caritée (1621); Polexandre (1629-1637, en 8 vol.); La jeune Alcidiane (suite de Polexandre, 1651); La Cithérée (1640-1642, en 2 vol.).

Deswarers DE Sawrt-Sorun (1595-1676) : Ariane (1632, en 10 vol.) ; Aspasie (1636).

Gaurien DE Coste bé LA CarprenèDe (1610-1663) : Cassandre (1642-1645, en 0 vol.) ; Cléopâtre (1647, en 12 vol. et 4 153 pages) ; Faramond ou L'Histoire de France (inachevé, 1661, en 12 vol.).

Gronces (1601-1667) et Mapecene 3 (1607-1701) ne Scunéry : Jbrahim ou L'illustre Bassa (1641, en 4 yol.).; Artamène ou Le Grand Cyrus (1649-1653, en ro vol. et 15 000 pages); Clélie, histoire romaine (1654-166r, en 10 vol. et 10000 pages).

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