‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 296 sur 532 · MONOLOGUE DE CYRUS · texte numérisé non relu

MONOLOGUE DE CYRUS

[Cyrus (Artamène), qui s’est épris de Mandane, princesse de Cappadoce, hésite à s’abandonner à sa passion.]

« Quel est ce tourment que je sens, disait-il, et d’où me peut venir l'inquiétude où je me trouve? Quoi! pour avoir vu la plus belle personne du monde, faut-il que j'en sois le plus malheureux? Les beaux objets, ajoutait-il, n'ont accoutumé? d’inspirer que de la joie; d’où peut donc venir que le plus bel objet qui sera - jamais ne me donne que de la douleur ? Je ne sais, poursuivait-il,

si ce que je soupçonne être amour ne serait point quelque chose de pire; car enfin que veux-je et que puis-je vouloir? Mais hélas ! ajoutait-1l, c'est parce que je ne sais ce que je veux ni ce que je puis vouloir: que je suis malheureux. Je sais bien toutefois que, si je suis mon inclination, j aimerai la belle Mandane, toute mon ennemie qu'elle est. Mais hélas! infortuné que je suis, poursuivait-il, ne viens-je pas d'apprendre qu’elle fait des sacrifices pour remercier les Dieux de ma mort? Et ne viens-je pas de savoir que Cyrus ne lui peut jamais plaire que dans le tombeau où elle le croit enseveli )...

Souviens-toi, Artamène, ajoutait-il, combien de fois on t'a dit en Perse que l’amour était une dangereuse passion : dispute-lui donc l'entrée de ton cœur, et ne souffre pas qu’elle en triomphe. Mais hélas !” ajoutait-il tout d’un coup, que dis-je et que fais-je : ) Je parle de résistance et je suis vaincu ; je parle de liberté et je suis chargé de fers ; je parle de régner et je suis esclave ; ; Je parle Abies et je n'en ai pas d'autre que celle de pouvoir

[4. Les Reines : la femme de Darius et sa mère Sisigambis.] (2. N'ont accoutumé, n'ont l’habitude.]

BRAUNSCHVIG, — NOTRE LITTÉRATURE, 16

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être aimé de Mandane ; je parle de gloire et je ne la veux plus chercher qu’aux pieds de ma Princesse... Je sens même que ma. raison, toute révoltée qu'elle pourrait être contre mon cœur, commence de me parler pour ma Princesse. Elle me dit oh: ment que cette belle passion est la plus noble cause de toutes les actions héroïques, qu'elle a trouvé place dans le cœur de tous les héros... Enfin elle me dit que, Mandane étant la plus belle chose du monde, je suis excusable d’en être amoureux, et n'osant pas m'avouer que jen dois être loué, elle m’assure du moins que je n'en suis pas fort blâmable. Suivons donc, suivons cet amour qui nous emporte malgré nous, et ne résistons pas davantage à une ennemie, que nous ne pourrions jamais vaincre et que nous serions même bien marris! d’avoir surmontée?. »

(Georges et Madeleine de Scudéry, Artamène ou Le Grand Cyrus, 1" partie, livre IT.)

3° Le roman d’analyse.

Le chef-d'œuvre du roman au xvri* siècle est un roman d’analyse de Me de la Fayette : La Princesse de Clèves (commencé en 1672, écrit surtout pendant l’ hiès de l’année 1677, et publié en 1678 sous lé nom de Segrais). Il est à peu pi certain que La Rochefoucauld, intime ami de Mme dé La Fayette, s’il n’a pas directement collaboré à cet ouvrage, en a du moins suivi de prés la composition et inspiré des passages. On a même essayé parfois de démêler la part qui reviendrait à chacun d’eux

[A. Marris, fâchés. — 2. Voir p. 495 la parodie que Boïleau a faite de : ce monologue de Cyrus dans son Dialogue des héros de roman.]

3. Mre de La Kayette (1634-1693) avait d’abord cornposé en collabottion avec Segrais, l’auteur des Nouvelles françaises et Divertissements de la princesse Aurélie (1657), et publié sous le nom de ce dernier le petit roman d'aventures de Zayde (1670). Elle a également écrit, — sans parler de ses mémoires (voir p. 465) —, deux nouvelles : Mademoiselle de Montpensier, parue sans nom d'auteur en 16ba. et La Comtesse de Tende, qu’elle fit pour expliquer et justifier La Princesse de Clèves, et qui ne parut qu'en 1720.

Edition. — Mie de La Fayette: La Princesse de Glives (éd. de Lescure, 1881).

nas ne — D'Haussonville : Madame de La Fayette (Collection des grands écrivains français, Hachette, 1891).— E: Angot : Dames du grand siècle (chap. sur Mne de La Fayette), Paris, Emile-Paul, 1919.

dans la conception de l’œuvre : il faut toujours accomplir son devoir à l’exemple de la Princesse de Clèves, telle serait la thèse de Mme de La Fayette; mais à ce conseil de sagesse élevée La Rochefoucauld aurait ajouté cette amère constatation que de l’accomplissement du devoir résulte souvent la souffrance. Le grand mérite de ce roman, c’est à la fois d’être court et simplement écrit, de peindre la vie conjugale, et d’unir à la délicatesse morale la finesse psychologique. Mais, si exceptionnel qu'il soit par ses qualités originales, ce roman, unique en son genre, n’en est pas moins l’aboutissement naturel de cette abondante littérature romanesque du xvri* siècle et, pour ainsi dire, sa quintessence.

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