AUX ENFERS
[Pour l'aider à réprimer une révolte qui vient d'éclater aux Enfers parmi les condamnés, Pluton fait venir auprès de lui les plus célèbres héros de l'antiquité, tous gagnés depuis peu par la contagion de la galanterie apportée par les gens du monde venus récemment de là terre.]
PLurox.
..Suis-nous, Diogène : j'ai besoin de toi pour nous dire le nom des héros qui vont arriver.
DiocÈxe.
Je ferai de mon mieux.
PLurTox.
Asseyons-nous. Qui est celui-ci qui vient le premier de tous, nonchalamment appuyé sur son écuyer ?
DrocÈèNe.
C’est le grand Cyrus.
PLurTox.
Quoi! ce grand roi qui transféra l'empire des Mèdes aux Perses, qui a tant gagné de batailles? De son temps les hommes venaient ici tous les jours par trente et quarante mille. Jamais personne n y en a tant envoyé. |
DrocÈèxe.
Au moins ne l’allez! pas appeler Cyrus.
Prurox.
Pourquoi ?
Diocëne.
Ce n’est plus son nom. Il s’appelle maintenant Artamène*.
PLurTon.
Artamène ! et où a-t-il pêché ce nom là? Je ne me souviens point de l'avoir jamais lu.
DiocÈne.
Je vois bien que vous ne savez pas son histoire.
Prurox.
Qui? moi ? Je sais aussi bien mon Hérodote qu’un autre. DiocÈne. | Oui; mais avec tout cela, diriez-vous bien pourquoi Cyrus a tant conquis de provinces, traversé l’Asie, la Médie, l’'Hyrcanie, la Perse, et ravagé enfin plus de la moitié du monde?
PLuron.
Belle demande! C'est que c'était un prince ambitieux, qui voulait que toute la terre lui fût soumise.
Drocène.
Point du tout. C’est qu'il voulait délivrer sa princesse, qui avait été enlevée. | PLuTon.
Quelle princesse?
DiocÈèxe.
Mandane :.
[4. (Ve l’allez pas appeler, n'allez pas l'appeler (quand un infinitif dépend d’un verbe à un mode personnel, le pronom était placé de préférence devant ce verbe). — 2. C’est le nom qu'a Cyrus dans le roman de Mlie de Scudéry : Artamène ou Le Grand Cyrus. — 3. Voir p. 48r.]
PLurox.
Mandane ?
DiocÈne.
Oui, et savez-vous combien elle a été enlevée de fois ? | PLuron.
Où veux-tu que je l’aille chercher ?
Drocène.
Huit fois.
Pcuron.
Mais laissons là ce fou de Diogène. Il faut parler à Cyrus lui-même. Eh bien ! Cyrus, il faut combattre. Je vous ai envoyé
chercher pour vous donner le commandement de mes troupes. Il ne répond rien ! Qu'a-t-il ? Vous diriez qu'il ne sait où il est.
Cyrus.
Eh! divine princesse | PLuton.
Quoi ?
Cyrus.
Ah! injuste Mandane !
PLuton.
Plait-il »
Cyrus.
Tu me flattes, trop complaisant Féraulas. Es-tu si peu sage que de penser que Mandane, l'illustre Mandane puisse jamais tourner les yeux sur l’infortuné Artamène ? Aimons-la toutefois ; mais aimerons-nous une cruelle ? Servirons-nous une insensible ? Adorerons-nous une inexorable ? Oui, Cyrus, il faut aimer une cruelle. Oui, Artamène, il faut servir une insensible. Oui, fils de Cambyse, il faut adorer l’inexorable fille de Cyaxare !.
PLuro.
Il est fou. Je crois que Diogène a dit vrai.
(Boileau, Dialogue des héros de roman.)
[4. Cyaxare, roi des Perses et des Mèdes, dont Cyrus était le neveu, et dont Mandane est la fille dans le roman de Mie de Scudéry.]
408 LE XVIIe SIÈCLE
3° Parodie de l'épopée.
Le goût de la littérature héroïque dans la génération qui vécut au milieu du xvic siècle fit cultiver l’épopée! non moins que le roman. Citons, entre autres œuvres :
Saint-Louis ou Le Héros chrétien, du P. Le Moyne (1653) ;
Moyse sauvé, de Saint-Amant (1653);
Saint-Paul, de Godeau (1654) ;
Alarie ou Rome vaincue, de Georges de Scudéry (1654) ;
La Pharsale de Lucain, de Brébeuf (1654-1655);
La Pucelle d'Orléans, de Chapelain (1656-1657) ;
Clovis ou La France chrétienne, de Desmarets de Saint-Sorlin Ho David, de Les Fargues (1660) ;
Charlemagne, de Louis Le Laboureur (1664) ; à Se Jonas, de Coras (1665); Childebrand, de Carel de Sainte-Garde (1666) ; ( ARE Saint-Paulin, de Charles Perrault (1675). £ te
Mais, à côté de ces ouvrages, pour la plupart ridicules autant qu'insi- 0 pides par leur prétention et leur mauvais goût, 1l y eut en France, à peu près vers le même temps, de nombreuses parodies épiques. | L
La parodie de l’épopée a consisté à établir un contraste plaisant entre la qualité et le caractère des personnages qu’on Mie la nature des situations où ils se trouvent placés et le langage qu’on leur prête. Tantôt on choisit des héros consacrés par l’histoire ou la légende, et on nous les. montre accomplissant des actions ridicules ou basses et parlant un langage vulgaire ou grossier : c’est le poème burlesque proprement dit, surtout cultivé par Scarron ? dans Le Die ou La Gigantomachie G644) et
À. Voir J. Duchesne : Histoire des poèmes épiques français du XVIIe siècle (1870). 2. Scarron (1610-1660) fut le premier mari de Mme de Maintenon, quil épousa en 1652. Cul- de. jatte, il supporta avec une gaîté stoïque sa vie de souf. france et composa pour lui-même cette épitaphe touchante : :
Celui qui ci maintenant dort Fit plus de pitié que d’envie,
Et souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.
Passant, ne fais ici de bruit,
Et garde bien qu’il ne s’éveille, Car voici la première nuit
Que le pauvre Scarron sommeille,
Editions. — Œuvres complètes de Scarron (Paris, 1786, 7 vol.), : À consulter. — Théophile Gautier : Les Grotesques (1844): — Victor Fou
L'Enéide travestie (1648-1653), ainsi que par d’Assouci (1604-1679), qui s’était lui-même appelé « l’empereur du burlesque », dans Le Jugement de Päris en vers burlesques (1648) et Le Ravissement de Proserpine ! (1653). Tantôt on choisit de simples bourgeois ou des gens du peuple, à qui l’on fait prendre des attitudes héroïques et un ton solennel : c’est le poème héroï-comique, représenté surtout par Le Lautrin, dont les quatre premiers chants ont paru en 1674 et les deux derniers en 1683. Boileau, qui s’est prétendu l'inventeur de ce dernier genre, l’a ainsi défini par opposition au genre précédent ? : « C’est un burlesque nouveau, dont je me suis avisé dans notre langue ; car, au lieu que dans l’autre burlesque Didon et Enée parlaient comme des harengères et des crocheteurs, dans
nel : La littérature indépendante et les écrivains oubliés du XVIIe siècle (1862). — Paul Morillot : Scarron, sa vie et ses œuvres (1888). — Émile Magne : Scarron et son milieu (1905 ; nl éd., 1923, Emile-Paul) ; Bibliographie générale des œuvres de Scarron (documents inédits), 1924.
4. On pourrait citer beaucoup d’autres poèmes burlesques, qui tous paro-
- dient des œuvres antiques :
Saint-Amant : Rome ridicule (1643).
Furetière : Les amours d'Enée et de Didon (1649).
Richer : L'Ovide bouffon ou Les métamorphoses burlesques (1649).
. D’Assouci : L'Ovide en belle humeur (1650),
H. Picou : L'Odyssée d'Homère en vers burlesques (1650).
Les frères Perrault : Les murs de Troie ou L'origine du burlesque (1653).
Brébeuf : Le premier livre de Lucain travesti (1656).
Colletet : Juvénal travesti (1657).
2. Rappelons que, si Boileau a cultivé le poéme héroï-comique, il a combattu le poème burlesque :
Au mépris du bon sens, le burlesque effronté Trompa les yeux d’abord, plut par sa nouveauté : On ne vit plus en vers que pointes triviales ; Le Parnasse parla le langage des halles ; La licence à rimer alors n’eut plus de frein ; Apollon travesti devint un Tabarin.
Cette contagion infecta les provinces, Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes ; Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs ; Et, jusqu’à d’Assouci, tout trouva des lecteurs. Mais de ce style enfin la cour désabusée Dédaigna de ces vers l’extravagance aisée, Distingua le naïf du plat et du bouffon, Et laissa la province admirer le Typhon.
(L'art poétique, I, 81).
Ce que Boileau ne pardonnait pas sans doute au poème burlesque, c'est son travestissement irrespectueux de la sacro-sainte antiquité.
celui-ci une horlogère et un horloger ! parlent comme Didon et Enée. » (Avis au lecteur placé en tête du Lutrin dans l'édition de 1674).