I. — LES CHANSONS DE GESTE
- C'est aux poèmes du cycle français qu’il faut réserver le nom de chansons de geste ?.
Sur l’origine de ces chansons de geste deux thèses sont en présence. D’après la théorie déjà ancienne de Gaston Paris, les chansons de geste auraient été précédées de chants lyrico-épiques, qui étaient sans doute imités des lieds germaniques, et qu’on appelait des cantilènes ; elles ne seraient que l’amplification de ces chants primitifs, d’ailleurs perdus, pour la plupart contemporains des événements et des héros qu’ils célébraient; elles se rattacheraient donc à des traditions populaires et auraient presque toujours un fondement historique.
Suivant la thèse plus récente de M. J. Bédier, les chansons de geste n'auraient pas une origine populaire, mais une origine savante: elles auraient été composées par des poètes de métier avec la collaboration des
-clercs (l° Église serait ainsi le berceau des épopées aussi bien que des
mystères). Elles ne seraient pas des œuvres historiques contemporaines des événements qn'elles retracent, mais des fictions qui idéalisent des personnages morts depuis longtemps et qui poétisent des faits remontant
4. À consulter. — Gaston Paris : Histoire poétique de Charlemagne (Franck, 1865). — Léon Gautier : Les épopées françaises, études sur les origines et l'hisloire de la littérature nationale (2e éd., 1878-1897, 5 vol.); Bibliographie générale des chansons de geste(1895). — Paul Meyer : Recherches sur l'épopée française (Franck, 1867). — Kr. Nyrop : Den oldfranske Heliedigtning (Copenhague, 1883), trad. en italien par Egido Gorra sous ce titre : Storia dell'Epopea francesa nel medio evo (Turin, 1886). — Pio Rajna : Le origini dell'Epopea francese (Florence, 1884). — Joseph Bédier : Les légendes épiques, recherches sur la formation des chansons de geste (Champion, 1908-1913, 4 vol ).
2. Le mot geste a eu au moyen âge plusieurs sens successifs : 1° il a d'abord signifié, conformément à son étymologie latine (gesta, choses faites, d’où l’expression : faits et gestes), des actions, et, en particulier, des actions glorieuses méritant d’être enregistrées par l’histoire; 20 puis il a désigné les chroniques qui racontent ces faits (c’est ainsi que plusieurs ouvrages historiques écrits en latin portent ce titre : Gesta Francorum) ; 3° par suite, on appela chanson de geste, selon la définition de G. Paris, « une chanson qui a pour sujet des faits historiques » ; 4° ces faits étant le centre auquel se rattachent plusieurs poèmes, on a donné le nom de geste à un ensemble de poèmes relatifs à un même héros (dans ce sens, le motest alors synonyme du mot cycle : la geste de Charlemagne, la geste de Guillaume d'Orange...) ; 5° enfin le mot geste a signifié, non plus les poèmes qui racontent les exploits de tel ou tel héros, mais (a famille même à laquelle appartenaient ces héros (dans La Chanson de Roland, par exemple, Roland dit au vers 788 : Dieu me confonde si je démens ma race, se la geste en desment).
à un passé lointain! (les chansons de geste datent toutes du xrie et du
xinre siècle, et les héros épiques réels ont vécu du vit au x° siècle).
Elles n’auraient pas la moindre source germanique, mais seraient de : à . /
provenance purement française : elles auraient été destinées à être chan- {
tées dans les grandes foires (comme celle du Lendit où avait lieu une
exposition des reliques) ou à l’occasion des pèlerinages qui attiraient les foules vers des sanctuaires fameux (tels que ceux de Blaye, de Bordeaux, de Roncevaux...) et vers de célèbres abbayes (entre autres, celles de Vézelay, de St Denis, de Meaux, de St Riquier, de Fécamp...) ; c’est ainsi
que les poèmes du cycle de Guillaume d'Orange paraissent se rattacher aux étapes du pélerinage de St Jacques de Compostelle; d’autres chan-
sons de geste se rattacheraient aux pèlerinages d’Aix-la-Chapelle, de
St Pierre de Rome...
Presque toutes les chansons de geste sont écrites en vers décasyllabes 5
simplement assonancés? et répartis en laisses ou couplets de longueur.
inégale. Elles étaient chantées par les jongleurs avec accompagnement de vielle (sorte de violon à trois cordes assez volumineux). Quand plus tard, au x1v° siècle, l'usage se fut répandu de lire les chansons de geste, au lieu de les entendre réciter, elles subirent des transformations métriques, qui entraînèrent la décadence de notre littérature épique : la rime remplaça l’assonance, et, comme un vers assonancé fut remplacé très souvent par plusieurs vers rimés, les poèmes eurent une tendance à
à s’allonger ; le décasyllabe céda la place à l’alexandrin® plus lourd; et le récit aban=
donna la laisse pour se développer d’un cours uniforme et plüs monotone. |
Enfin, au xv® siècle, les chansons de geste sont mises en prose par des écrivains, qui les Héron encore plus. C’est sous cette nouvelle forme que Phapriaierté les répandra, d’abord dans la société polie, dont elles furent la lecture favorite jusqu’à l’apparition des romans mondains du xvui® siècle, puis dans les milieux populaires, une fois publiées au xvre
et au xvrri® siècle dans la Bibliothèque Bleue“, qui les remania encore en
4. Ce recul paraît nécessaire pour transformer l’histoire en matière épique: Aussi y a-t-il toujours un certain espace de temps entre l’époque où ont eu lieu es événements chantés par l'épopée et celle où ont vécu les poètes qui chantent ces événements (les poètes homériques, par exemple, ont dû vivre entre le xe et. le vire siècle avant J. C., et les héros homériques entre le xwi° et le x).
2. L’assonance consiste dans l’analogie de son des voyelles de la dernière syllabe
accentuée de chaque vers, sans tenir compte des consonnes qui les suivent ; la rime consiste dans l'identité de son de ces voyelles et des consonnes suivantes, et même — quand elle est riche — des consonnes précédentes ou consonnes d’ appui.
3. Ainsi appelé depuis qu'il avait été employé dans Le Roman d'Alexandre, de Lambert le Tort et d'Alexandre de Bernay, au xue siècle (il l’avait d’ ailleurs été déjà dans Le Voyage de‘ Charlemagne en Orient, au début du xr* siècle),