CONTRE L'AUTOMATISME DES BÊTES
[Mne de Sévigné, ne pouvant se faire à l’idée que sa chienne Marphyse ne fût qu’une machine, écrivait le 23 mars 1672 à la fin d'une lettre à Mne de Grignan, qui, elle, admettait la thèse cartésienne :]
Parlez un peu au Cardinal (de Retz) de vos machines, des machines qui aiment, des machines qui ont une élection pour quelqu'un, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent : allez, allez, vous vous moquez de nous ; jamais Descartes n'a prétendu nous le faire croire.
[Mie de Scudéry, qui aimait s’entourer de bêtes (elle avait un chien, une guenon, un perroquet, auquel Leibniz adressa des vers latins, et trois caméléons qu'on lui avait rapportés d'Égypte), proteste également contre la théorie de Descartes dans une lettre (1689) à Huet, dont elle venait de recevoir un ouvrage latin dirigé contre ce philosophe : Censura philosophica cartesiana.]
Je suis fort aise, Monseigneur, que vous m'’ayez fait l’honneur de vous souvenir de moi, sans vous souvenir de mon ignorance ; car peut-être, si vous vous en éliez souvenu, ne m’eussiezvous pas donné votre excellent ouvrage. Je voudrais bien cependant que vous m'eussiez aussi envoyé quelque habile traducteur, afin de ne perdre rien d’un livre qui n'est pas favorable à certaines machines cartésiennes, contre lesquelles je me suis déclarée hautement il y a loégtetes, sans employer pourtant contre le philosophe que mon chien, ma guenon et mon perroquet. Le philosophe que vous attaquez si vivement a une nièce! que j'aime beaucoup et qui a infiniment de mérite ; mais elle entend raillerie sur la philosophie de son oncle, comme vous le verrez par un madrigal qu'elle m'envoya au commencement d'avril, lorsqu'elle sut que la pauvre fauvette était revenue dans mon pelit bois?, suivant sa coutume. te
[4. Catherine Descartes, renommée pour sa culture et son esprit, morte vers 1706 à Rennes. — 2. Le jardin attenant à la maison qu’elle avait rue de Beauce. au Marais. ]
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Quand la plus belle des fauvettes Je vis revenir où vous êtes, Ah! m'écriai-je alors avec étonnement, N’en déplaise à mon oncle, elle a du jugement. LAS
[La Fontaine, comme il était naturel, défendit les bêtes contre Descartes dans … < son Discours à Mme de la Sablière (paru en 1679, à la suite du livre IX des Fables), beaucoup mieux d’ailleurs par les anecdotes qu'il y raconte que par J'obscure théorie philosophique qui le termine. Il est revenu sur la doctrine cartésienne dans la fable IX du livre XI : Les souris et le chat-huant.]
…Hs! disent donc Que la bête est une machine ; Qu'en elle tout se fait sans choix ? et par ressorts : Nul sentiment*, point d'âme ; en elle tout est corps. s Telle est la montre‘ qui chemine* À pas toujours égaux, aveugle et sans dessein. Ouvrez-la, lisez dans son sein :
Mainte roue y tient 4 de tout l'esprit du monde ; : La première y meut la seconde ; Une troisième suit : elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la bête est toute telle : « L'objet f la frappe en un endroit ; Ce lieu frappé s'en va tout droit, Selon nous”, au voisin en porter la nouvelle. - Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit. l'impression se fait. » Mais comment se fait-elle ? Selon eux°, par nécessité 10, Sans passion, sans volonté : de L'animal se sent agité :
De mouvements que le vulgaire appelle ne Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle, |
Le
[L. Jis : les cartésiens. — 2. Sans choix, sans discernement. — 3. Nul sentiment, aucune conscience. — 4, La montre : comparaison de Descartes lui-même (voir p. 522). — 5. Chemine : ce mot indique une marche lente et régulière. — 6. L'objet, le corps qui agit sur elle. — 7. Selon nous : d’après la croyance commune.— 8. Le sens : c’est par les nerfs que se fait cette communications. — 9. Selon eux : d’après les cartésiens. — 10. Par nécessité, d'une manière automatique.] |
Ou quelque autre de ces états ; Mais ce n'est point cela : ne vous y trompez pas. — Qu'est-ce donc? — Une montre. — Et nous ? — C’est autre Voici! de la facon que Descartes l’expose, [chose. Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu Chez les païens?.… (Discours à M"° de la Sablière.)
h° L’influence cartésienne.
La plupart des œuvres philosophiques et même théologiques du xvre siècle sont imprégnées de cartésianisme : La Recherche de la vérité (1674), de Malebranche (1638-1719), son principal disciple; La Logique de Port-Royal (1661), d’Arnauld ct de Nicole; le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, de Bossuet ; le Trailé de l’Existence de Dieu, de Fénelon. Grâce à Descartes la philosophie vécut en bonne intelligence avec la religion ; car les philosophes concilièrent le culte de la raison avec le respect de la tradition religieuse, et la religion trouva pour la foi un fondement rationnel.
De même, en littérature, le cartésianisme, d'accord avec les tendances prédominantes du xvr® siècle, auxquelles il communiqua plus de force en leur donnant une forme claire ct consciente, encouragea les écrivains à soumettre l’imagination et la sensibilité à l’autorité souveraine de la raison et par conséquent à s’aitacher à l’étude générale de l’âme humaine, en négligeant l’analyse des sentiments personnels, la recherche des particularités historiques et la description de la nature extérieure,
Mais, si l’esprit cartésien a dominé ainsi la philosophie religieuse et le mouvement littéraire du xvri° siècle, c’est au xvin® siècle seulement qu'on a tiré du cartésianisme loutes les conséquences qui y étaient contenues ?. Quelques esprits clairvoyants avaient déjà entrevu au xvir® siècle le danger futur du cartésianisme pour la foi. Pascal avait dit dans ses Pensées (édition Léon Brunschvicg, Section IT, 77):
« Je ne puis pardonner à Descartes : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu ; maïs il n’a pu s'empêcher de Jui faire donner une chiquenaude, pour mettre le, monde en mouvement ; après cela, il n’a plus que faire de Dieu. »
[4. Voici de la façon que : on dirait aujourd’hui voici de quelle façon. — 2. Tout en combattant la théorie cartésienne des bêtes-machines, La Fontaine partagea l'admiration de son siècle pour Descartes.]
3. Voir F. Brunctière : Etudes criliques (IVe série, chap. Jansénistes et cartésiens).
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Et, dans une lettre à un disciple de M. Malebranche(21 mai 1687), Bossuet écrivait : ;
« Pour ne vous rien dissimuler, je vois, non seulement en ce point de la nature et de la grâce, mais encore en beaucoup d’autres articles très importants de la religion, un grand combat se préparer contre l'Église, sous le nom de la philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein et de ses principes, à mon avis mal entendus, plus d’une hérésie ; et je prévois que les conséquences qu’on en tire, contre les dogmes que nos pères ont tenus, la vont rendre odieuse, et feront perdre à l Église tout le fruit qu’elle en pouvait espérer, pour établir dans Pesprit des philosophes la divinité et l’immortalité de l’âme. »
Dès la fin du xvri® siècle nous voyons deux penseurs plus hardis, Bayle et Fontenelle, s’armer de Pespnit critique, que Descartes avait manié avec prudence, et manifester, au sujet des problèmes moraux, religieux, scientifiques et sociaux, une curiosité indiscrète et un scepticisme troublant. Fontenelle surtout parait avoir eu nettement conscience de la révolution intellectuelle causée par le cartésianisme ; voici comment il s'exprime dans sa Digression sur les anciens et les modernes (1688) :
« Avant Descartes, on raisonnait plus commodément ; les siècles passés sont bien heureux de n’avoir pas eu cet homme-là. C’est lui, à ce qu’il me semble, qui a amené cette nouvelle méthode de raisonner, beaucoup plus estimable que sa philosophie même, dont une bonne partie se trouve fausse ou incertaine, selon les propres règles qu'il nous a apprises. Enfin il règne non seulement dans nos bons ouvrages de physique et de métaphysique, mais dans ceux de religion, de morale, de critique, une précision et une justesse qui, jusqu'à présent, n avaient été guère connues. »
Par l'intermédiaire de Bayle et de Fontenelle on peut rattacher à Descartes les encyclopédistes du xvui siècle, qui n’hésiteront pas à livrer au libre examen de la raison les deux domaines que Descartes avait cru devoir lui interdire, la politique et la religion. Et par l'intermédiaire de l'Encyclopédie c’est toute la libre pensée moderne qui dérive du cartésianisme.