LA JEUNESSE
Vous dirai-je en ce lieu ! ce que c’est qu’un jeune homme de vingt-deux ans ? Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impé=. tuosité de désirs ! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud ct bouillant, semblable à un vin ? fumeux”*, ne leur“ permet rien de rassis5 n1 de modéré. Dans les âges suivants on commence à prendre son pli, les passions s ‘appliquent : à quelques objets, et alors celle qui domine ralentit du moins la fureur des autres : au lieu que cette verte jeunesse n'ayant rien encore de fixe mi d'arrêté, en cela même qu'elle n’a point de passion dominante ° par dessus les autres, elleï est emportée, elle est agitée tour à tour de toutes les tempêtes des passions, avec une incroyable, violence. Là® les folles amours, là le luxe, l’ambition et le vain désir de paraître exercent leur empire sans résistance. Tout sy fait par une chaleur ° inconsidérée ; et comment accoutumer à la règle !°, à la solitude, à la discipline, cet âge qui ne se plait que dans le mouvement et dans le désordre, qui n'est PESTE 5 jamais dans une action composée !! ?, “
Certes, quand nous nous voyons penchants 2 sur le retour de notre âge, que nous comptons déjà une longue suite de nos ans écoulés, que nos forces se‘? diminuent, et que le passé occupant la partie la plus considérable de notre vie, nous ne tenons plus … au monde que par un avenir incertain : ah! le présent ne nous
[4. Bossuet semble s’excuser de faire ici une analyse psychologique, à la façon « des prédicateurs mondains. — 2. Dans son portrait de la jeunesse Aristote com- M parait déjà les jeunes gens à des personnes prises de vin (oivéuévor). — 3. Fu: meux, dont les vapeurs montent à la tête. — 4, Leur: syllepse. — 5. Rassis, " posé. — 6. Dominante par-dessus les autres : à remarquer l'emploi de l'adjectif. verbal variable là où nous emploierions aujourd’hui le participe présent, et > pléonasme que forment les derniers mots. — ‘7. Elle : le sujet de la phrase étant éloïgné, Bossuet le reprend par le pronom (ce tour incorrect est assez fréquent chez les orateurs). — 8. La, dans la jeunesse. — 9, Chuleur inconsidérée, u ardeur irréfléchie. — 10. Règle, solitude, discipline : ces trois termes résument les conditions de la vie monastique. — 44. Composée, ordonnée. — 42. Penchants : voir note 6. — 13. Se diminuent: on n'emploie plus aujourd'hui ce verbes
réfléchi.]
LA LITTÉRATURE RELIGIEUSE eut
touche plus guère. Mais la jeunesse qui ne songe pas que rien! lui soit encore échappé?, qui sent sa vigueur entière et présente, elle? ne songe aussi qu'au présent, et y attache toutes ses pensées. Dites-moi*, je vous prie, celui qui croit avoir le présent tellement à soi, quand est-ce qu'il s’adonnera aux pensées sérieuses de l'avenir? Davantage quelle apparence ° de quitter le monde, dans un âge où il ne nous y paraît rien que de plaisant 7? Nous voyons toutes choses selon la disposition où nous sommes : de sorte que la jeunesse, qui semble n'être formée que pour la joie et pour les plaisirs, ah! cllef ne voit rien de fâcheux ; tout lui rit, tout lui applaudit. Elle n’a point encore d'expérience des maux du monde, ni des traverses® qui nous arrivent : de là vient qu'elle s’imagine qu'il n’y a point de dégoût, de disgrâcc!° pour elle. Comme elle se sent forte et vigoureuse, elle bannit la crainte et tend les voiles de toutes parts à l'espérance qui l’enfle et qui la conduit.
(Bossuet, Panégyrique de saint Bernard, premier point.)
c) Développements lyriques.
Les critiques ont plusieurs fois signalé dans les Sermons de Bossuet.la présence de développements lyriques. Grâce à sa puissante imagination, qu’alimentent les réminiscences bibliques et les souvenirs de sa culture classique, il excelle à renouveler des lieux communs, tels ceux des vicissitudes de la fortune et de la vanité de la vie.
[{. Qui ne songe pas que rien, qui ne pense pas qu'une chose (rien, conformément à son étymologie: rem, n'avait pas autrefois le sens négatif; le mot a conservé cette signification dans l'expression un rien). — 2. On disait au xvne siècle être échappé ou avoir échappé. — 3. Voir p.544, note 7. — 4. Dites-moi : à ces mots forment une phrase indépendante destinée à attirer l’attention des auditeurs. — D. Davaniage, de plus. — 6. Quelle apparence de quilter, est-il vraisemblable qu'on quitte. — 7, Plaisant, agréable, qui plait. — 8. Voir note 3. — 9. Traverses, difficultés, obstacles qui se mettent au travers de notre route, — 10. Disgräce, malheur.]