MORT DE ROLAND
[L'arrière-garde de l’armée franque, commandée par Roland, le neveu de Charlemagne, a été surprise dans la vallée de Roncevaux par l'armée sarrasine, très supérieure en nombre, et, malgré des prodiges de valeur, complètement détruite, à l'exception, de Roland et de l'archevêque Turpin blessé à mort. Mais les Sarrasins, entendant les trompettes de l’armée de Charlemagne qui avait rebroussé chemin, se sont enfuis. Resté seul sur le champ de bataille, Roland essaye de briser sur un rocher son épée Durandal, puis s'apprête à mourir.]
Rodlanz ferit! en une piedre? bise :
Plus en abat que jo ne vos sai dire;
L'espede* croist#, ne froisset 5 ne ne briset, Contre lo ciel a mont f est ressortide.
Quant veit li coms que ne la fraindrat? mie, Molt° dolcement la plainst a sei medisme !° :
« E! Durendal, come 1és!! bele e saintisme !? | En l'orie ‘* pont ‘# assez i at reliques,
Un dent saint Piedre e del ! sanc saint Basilie, E des chevels 5 mon seignor saint Denisie,
[4. Ferit, frappe. — 2. Piedre bise, pierre de couleur brune. — 3. Espede, épée (spata). — 4. Croist, grince. — 5. Ne froisset, ne s’ébrèche (frustum-iare). — 6. À mont, vers le haut de la montagne. — 7, Fraindrat, brisera (fringere). — 8. Mie, pas du tout (mica). — 9. Molt, très. — 40. À sei medisme, en soimême (metipsissimus). — AA; Jés, tu es. — 42. Saintisme, très sainte (sanclissima). — 13. Orie, dorée (auratum). — 14. Pont, pommeau. — 15. Del sanc, du sang. — 16. Chevels. cheveux.]
Del vestement 1 at sainte Marie :
Il n’en est dreit! que paien te baïllissent? ;
De crestiiens devez estre servide*.
Molt larges terres de‘ vos avrai conquises,
Que Charles tient, qui la barbe at floride :
Li emperedre en est e ber° e riches.
Ne vos ait om qui facet codardie
Dieus, ne laissiez que France en seit honide $ ! »
Co° sent Rodlanz que la mort l’entreprent !°, Devers la teste sour lo cuer li descent.
Dessoz un pin 1 est alez corant,
Sour l’erbe vert s1!! s’est colchiez ‘2? adenz 8, Dessoz lui met s’espede e l’olifant ;
Tornat sa teste vers Espaigne la grant :
Por ço l’at fait qued il vuelt veirementt* Que Charles diet 15 e trestotef sa gent,
Li gentilz coms !7, qu'il est morz conquerant. Claimet ‘ sa colpe e menut{° e sovent,
Por ses pechiez Dieu porofrit ?° lo guant.
Ço sent Rodlanz de son tems ni at plus; Devers Espaigne gist?! en un pui ?? agut;
[A. Dreit, juste (directum, droit). — 2. Baillissent, possèdent (du verbe baillir). — 3. Servide, servie, honorée. — 4. De, avec. — 5. Ber, baron. — 6. Ne vos ait om, qu'un homme ne vous ait. — ‘7. Codardie, couardise, lacheté. — 8. Horde, deshonorée. — 9, Ço (ecce hoc), cela. — 140. L'entreprent, s'empare de lui. — 44. Si, ainsi, alors. — 12. Colchiez, couché (collocare). — 43. Adenz, face contre terre (ad dentes, du côté des dents). — 44. Qued il vuelt veirement, afin qu'il vit vraiment, — 45. Diet, dise (subjonctif). — 46. Trestole, absolument
toute. — 17. Li gentilz coms, le noble comte. — 18. Claimet sa colpe. il fait son
mea culpa. — A9. Menut, rapidement. — 20. Porofrit lo guant, offre le gant (geste tout féodal : Dieu est comme un seigneur suzerain, auquel le vassal abandonne sa personne, que symbolise le gant). — 21. Gist, est couché. — 22. Pui agut (podium acutum), montagne pointue, pic élevé,]
À l’une main si at son piz! batut :
« Dieus, meie? colpe, par la toe vertut,
De mes pechiez, des granz et des menuz, Que jo ai faiz dès l’ore* que nez fui
Tresqueÿ a cest jornf que ci’ sui conseüz ! » Son destre® guant en at vers Dieu tendut :
Angele!° del ciel en‘! descendent a lui.
Li coms Rodlanz se jut !? dessoz un pin, Envers Espaigne en at tornet son vis!.
De plusors choses a remembrer ‘# li prist 15 : De tantes!5 terres come li ber conquist,
De dolce France, des omes de son ling {7,
De Charlemagne, son seignor, quil ‘8 nodrit !?, E des Franceis dont il est si cheriz.
Ne puet muder??° ne plort e ne sospirt ?{ ;
Mais sei medesme ?? ne vuelt metre en oblit ?? : Claimet sa colpe, si priet Dieu mercit ?{ :
« Veire? paterne?f, qui onques?7 ne mentis, Saint Lazaron de mort ressurrexis ?8
E Daniél des lions guaresis ??,
Guaris de meï l’aneme °° de toz perilz e Por les pechiez que en ma vide fis! »
Son destre guant a Dieu en porofrit,
E de sa main sainz Gabriëls l’at pris.
[4. Piz (pectus), poitrine, — 2. Meie colpe, mea culpa. — 3. Par la toe vertut, par la toute puissance, — 4, Dès l'ore que nez fui, depuis l’heure où je suis né, — 5. Tresque, jusqu’à. — 6. Jorn (diurrum), jour. — 7. Gi, ici. — 8. Conseüz, atteint (par la mort): du verbe consivre (consequere). — 9. Destre, de la main droite. — 40. Angele, les anges. — 41. En (inde) : cet adverbe, qui dans l’ancienne langue se joignait à beaucoup de verbes, était presque explétif. — 42. Se Jjut, se couche (du verbe gesir, jacere ou jacire). — 13, Vis (visum), visage. — 44. Remembrer (rememorare), se rappeler. — 45. Li prist, il se mit, — 16. Tantes, si grandes. — 47. Ling, lignage (linea).. — 18. Quil, qui le. — 19. Nodrit (nutrire), éleva. — 20. Ne puet muder, il ne peut s'empêcher, — 24, Sospiri, soupire. — 22, Sei medesme, soi-même. — 23. Oblit, oubli. — 24, Si priet Dieu mercit, il prie Dieu de lui faire grâce. — 25. Veire (verus), vrai. — 26. Paterne, personne du père, père. — 27. Onques, jamais. = 28. Ressurreæis, ressuscitas, — 29. Guaresis, protégeas. — 30. L'aneme (animam), l'âme. ]
Dessour son braz teneit lo chief! enclin ? :
Jointes ses mains est alez a sa fin.
Dieu li tramist* son angele cherubin
E saint Michiel de la mer del peril ; Ensemble od * els sainz Gabriëls 1 vint ; L'’aneme del comte portent en paredisÿ.
(La Chanson de Roland, cax-cevr.)