CROMWELL
Un homme s'est rencontré d’une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite‘ raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu’il pouvait lui ôter par conseil ÿ et par prévoyance; mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qu’il n’a Jamais manqué les occasions qu’elle lui a présentées ; enfin, un
[4. Ézéchiel (VII, 27). — 9, D'étonnement, de stupeur.]
[3. Par délicatesse Bossuet ne prononce pas le nom de Cromwell devant la fille de Charles Ier, — 4. Bossuet se montre ici injuste pour Cromwell, qui paraît avoir élé plutôt un mystique très sincère, — 5. Conseil, calcul.]
de ces esprits remuants et audacieux qui semblent être nés pour
changer le monde. Que le sort de tels esprits est hasardeux !, et
qu'il en parait 7 dans l’histoire à qui leur audace a été funeste ! Mais aussi que ne font-ils pas quand il plaît à Dieu de s’en servir ? Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples, et de prévaloir contre les rois. Car comme il eut aperçu“ que, dans ce} mélange infini des sectes qui n'avaient plus de règles certaines, }: le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune |. autorité ecclésiastique ni séculière était le charme qui possé- ; dait les esprits, il sut si bien les concilier par là 5, qu'il fit un corps redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par lappât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu’elle en entende seule- |
ment L nom. Geux-ci?, occupés? du | remier objet qui les avait transportés, allaient toujours, sans regarder w'ils allaient à la servitude ; et leur subtil conducteur, qui, en combattant,
en “dogmatisanf, en mêlant r mille p personnages divers, en faisant
le docteur et le prophète, “aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté° le monde, qu ’il était regardé :
de toute l’ar ‘mée comme un chef envoyé de Dieu pour la pro-
tection de l'indépendance, commença à s’apercevoir qu'il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne ne ne suite trop fortunée de ses entreprises, ni ses fameuses victoires dont la vertu était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné l'univers. C'était le conseil !° de Dieu d’instruire les rois à ne point quitter son Église. Îl voulait découvrir ‘!, par un grand exemple, tout ce que peut l’hérésie, combien elle est na-
turellement indocile et indépendante, combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime ‘2.
(Bossuet, Oraison fanèbre d’Henriette-Marie de France.)
(1. Hasardeux, plein de dangers. — 2. Parait, apparaît. — 3. Souvenir de L'Apocalypse CM, 7). — à. Des il eut aperçu, ayant aperçu. — 5. Le charme, la vertu magique. — 6. Par là, en laissant la liberté de dogmatiser. — 7. Ceuxci, ceux qui forment la multitude (syllepse). — 8. Occupés, absorbés. — 9. En= chanté : voir p. 552, note 3. — 40. Le conseil, le dessein (consilium). — 44. Décou= vrir, montrer ouvertement. — 42. À part le reproche injuste d’hypocrisie qu'il lui adresse, Bossuet a fait en somme de Cromwell un portrait impartial et exactr voyant en lui l'instrument des desseins de la Providence.]