UN MÉCHANT SERMON
A. Eh bien, monsieur, vous venez donc d’entendre le sermon où vous vouliez me mener tantot? Pour moi, je me suis contenté du prédicateur de notre paroisse.
B. Je suis charmé du mien ; vous avez bien perdu, monsieur, de n’y être pas. J’ai arrêté une place, pour ne manquer aucun sermon du carême. C’est un homme admirable; si vous l'aviez une fois entendu, il vous dégoüterait de tous les autres.
À. Je me garderai donc bien de l'aller entendre, car je ne veux point qu'un prédicateur me dégoûte des autres; au con- … traire, je cherche un homme qui me die un tel Pi et une … telle estime pour la parole de Dieu, que j'en sois plus disposé à l'écouter partout ailleurs. Mais, puisque j'ai tant perdu et que vous êtes plein de ce beau sermon, vous pouvez, monsieur, me dédommager ; de grâce, dites no ds quelque ne de ce que vous avez retenu.
B. Je défigurerais ce sermon par mon récit : ce sont vent
finesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse, Il fallait effort pour cesser de le regarder... Avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie, une politesse Re mais noble ct proportionnée; une éloquence facile, | nette, agréable... Jamais homme n’a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet Aitaut qu'au maître ; jamais homme ne l’a portée plus loin, avec une | application plus suivie, plus constante, plus universelle; jamais homme n'y a plus entièrement réussi... »
Editions. — Œuvres complètes de Fénelon, éd. de Versailles, par Gosselin et Caron (1820-1830, 22 vol. d'œuvres et 11 vol. de correspondance): éd. de Saint-Sulpice (1851-1852, 10 vol.). — Leltres et opuscules inédits, par Gosselin (1850). — Pages choisies de Fénelon, par Mer Moïse Cagnac (Libr. A. Colin, 1911).
A consulter. — Le chevalier de Ramsay : Hidotre de la vie et des ouvrages de Fénelon (Londres, 1723). — D'Alembert : Hloge de Fénelon. — F. Brunetière : Article Fénelon (dans La Grande Encyclopédie). — Emmanuel de Bro-. glie : Fénelon à Cambrai (1884, Plon). — Paul Janet : Fénelon (Collection des grands écrivains français, Hachette, 1892). — Mer Moise Cagnac : Fénelon direc- 2 teur de conscience (Paris, Poussielgue, 1901); Fénelon, études critiques (Lecène et. Oudin, 1909); Fénelon apologiste hi la, foi (De Gigord, r917): — H. Brémond : Apologie pour Kénelon (Perrin, 1910). — J. Lénattte. Fénelon (Fayard, 1910). a | Eug. Griselle : Fénelon, études historiques (Hachette, 19r1). — Albert Chérel: Fénelon au XVIIIe siècle en France (1715-1820); son prestige, son influence (Hachette, 1917; nelle éd, H. Champion, 1925). ie
beautés qui échappent ; il faudrait être Le prédicateur même pour vous dire.
A. Mais encore ? Son dessein, ses preuves, sa morale, les principales vérités qui ont fait le corps de son discours? Ne vous reste-t-il rien dans l’esprit ? est-ce que vous n'étiez pas attentif »
B. Pardonnez-moi, jamais je ne l'ai été davantage.
GC. Quoi donc ! vous voulez vous faire prier ?
B. Non; mais c’est que ce sont des penses si délicates, et qui dépendent tellement du tour et de la finesse de l’expression, qu'après avoir charmé dans le moment, elles ne se retrouvent pas aisément dans la suite. Quand même vous les retrouveriez, dites-les dans d’autres termes, ce n’est plus la même chose, elles perdent leur grâce et leur force.
À. Ce sont donc, monsieur, des beautés bien fragiles ; en les voulant toucher, on les fait disparaitre. J'aimerais bien mieux
un discours qui eùt plus de corps et moins d'esprit ; il ferait une
forte impression, on retiendrait mieux les choses. Pourquoi parle-t-on, sinon pour persuader, pour instruire, et pour faire en sorte que l'auditeur retienne ?.… Fénelon, Dialogues sur l’éloquence, 1° dialogue. ) 2 O