LA MORT DE LA MÈRE ANGÉLIQUE
… Bien qu’elle eût passé sa vie dans des exercices continuels de pénitence, et n’eût jamais fait autre chose que de travailler à son salut et à celui des autres, elle était si pénétrée de la sainteté infinie de Dieu et de sa propre indignité, qu'elle ne pouvait penser sans frayeur au moment terrible où elle comparaîtrait devant lui. La sainte confiance qu’elle avait en sa miséricorde gagna ? enfin le dessus. Son extrême humilité la rendit fort attentive, dans les derniers jours de sa vie, à ne rien dire, à ne rien faire de trop remarquable, ni qui donnât occasion de parler d’elle avec estime après sa mort...
Il est incroyable combien ses souffrances augmentèrent dans les trois dernières semaines de sa maladie, tant par les douleurs de son enflure que parce que son corps s’écorcha en plusieurs endroits ; ajoutez à cela un si extrême dégoût, que la nourriture lui était devenue un supplice. Elle endurait tous ces maux avec une paix, une douceur étonnante, et ne témoigna jamais d'impatience que du trop grand soin qu’on prenait de chercher des * moyens de la mettre plus à son aise.
La veille de sa mort, les médecins jugeant qu’elle ne pouvait plus aller guère loin, on lui apporta, pour la troisième fois, le saint viatique. Bien loin de se plaindre de n'être pas secourue en cette occasion par les ecclésiastiques en qui elle avait eu tant de confiance, elle remercia Dieu de ce qu’elle mourait pauvre de tous points, et également privée des secours spirituels et des temporels.… Bientôt après elle entra dans l’agonie, qui fut d’abord très douloureuse ; mais enfin ses souffrances se terminèrent en une espèce de léthargie, pendant laquelle elle s’endormit du sommeil des justes, le soir du sixième d’août 1661, jour de la Transfiguration, âgée de soixante-dix ans moins deux jours : fille véritablement illustre, et digne, par son ardente charité envers Dieu et envers le prochain, par son extrême amour pour la pauvreté et pour la pénitence, et enfin par les grands talents de son esprit, d'être comparée aux plus saintes fondatrices. |
(J. Racine, Abrégé de l'histoire de Port-Royal.)
RRAUNSCHVIG, — NOTRE LITTÉRATURE. 19
578 LE XVHSRÈCLE