IV. — L'APOLOGIE DE LA RELIGION
1° Les Pensées de Pascal?.
Quel eût été le plan de l’Apologie de la religion chrétienne, que Pas avait entreprise. pour convertir les incroyants, et dont les Pensées sont que les matériaux accumulés en vue de sa préparation ?
[4. Entremetteurs, intermédiaires.] | 2. Biographie. — Blaise Pascal est né en 1623 à Clermont- Format où père, Étienne Pascal, était président à la Gour des aides. Celui-ci, paie
S’adressant avant tout à des indifférents, Pascal aurait vraisemblable ment tâché d’abord d’éveiller la curiosité de l’homme sur les problèmes qui concernent sa place dans le monde et sa destinée future. Deux sentiments naturels sont en lui : le désir de la vérité et le désir du « bien » ou du bonheur. Livré à ses seules forces, peut-il les satisfaire ?
Comme il dispose d'instruments imparfaits, de sens trompeurs, d’une imagination décevante, d’une raison impuissante, l’homme n’aperçoit du monde que « quelque apparence du milieu des choses » et constate en lui-même un étrange amalgame d'éléments contradictoires : «°Quelle chimère est-ce done que l’homme ! Quelle nouveauté, quel.-monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre; dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur; gloire et rebut de l’univers. » Tel est le scepticisme de Pascal.
faire l'éducation de ses enfants (Blaise avait deux sœurs, Gilberte, née en 1620, qui épousa en 1641 M. Périer, et Jacqueline, née en 1625, qui entra à Port- Royal le 4 janvier 1652 sous le nom de sœur Sainte-Euphémie), vendit sa charge en 1631 et vint s'établir à Paris, où, très versé lui-même dans les sciences, il fréquenta un cercle de savants tels que Roberval et le P. Mersenne. Dès son enfance, Pascal montra une singulière précocité intellectuelle et une ardeur à l'étude qui compromit de bonne heure sa santé naturellement fragile.
En 1646 il est initié au jansénisme, lors de l'accident de son père à Rouen (où il fut intendant de 1639 à 1648), par deux gentilshommes qui lui font lire ainsi qu'à toute sa famille les écrits de Jansénius, de Saint-Cyran et d'Arnauld. Cette première conversion ne le détourne pas de ses travaux scientifiques (voir p. 526-530, Pascal savant), et ne l’arrache même pas à la vie mondaine, qu'il mène surtout après la mort de son père (24 septembre 165r) et l'entrée de Jacqueline à Port-Royal, quand il fréquente le duc de Roannez, le chevalier de Méré et Miton.
Sa conversion définitive n'a lieu qu'après son accident de voiture du pont de Neuilly (8 novembre 1654) et sa fameuse nuit d’extase du 23 novembre 1654. En janvier 1655 il se retire à Port-Royal, où M. Singlin, directeur depuis 1643, le confie aux soins de M. de Saci. C’est là qu'il écrivit les Provinciales en 1656- 1657 (voir p. 575), pour aider les Jansénistes dans leur lutte contre les Jésuites, et que son ardeur religieuse, encore accrue par le miracle de la sainte Épine, le 2, mars 1656 (voir p. 575, note 1), lui fit concevoir le projet de son Apologie de la religion chrétienne, à laquelle il travailla aux heures de répit que lui laissa la souffrance. Il mourut chez Mme Périer le 19 août 1662, âgé de 39 ans 2 mois.
Œuvres. — Outre les Provinciales, les Pensées et ses ouvrages scientifiques, Pascal a écrit divers opuscules : Sur l'autorité en matière de philosophie, fragment d'un traité du vide (1647). — Prière pour le bon usage des maladies (1648). — Lettre sur la mort de M. Pascal père (1651). — Discours sur les passions de l'amour (1652-1653). — Entretien avec M. de Saci sur Épictète et Montaigne (1655), — De l'esprit géométrique (1655). — Sur la conversion du pécheur (1655), — Comparaison des chréliens des premiers temps avec ceux d'aujourd'hui (1655). — Trois discours » sur la condition des grands (1660), extraits du Traité de l'éducation d'un prince par
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Pas plus qu’à la vérité l’homme ne saurait parvenir au bonheur. En tête à tête avec lui-même il s'ennuie : « Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tris-. tesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. » Pour échapper au sentiment de sa misère, l’homme se divertit. Mais le divertissement — distraction du jeu ou distraction du travail — est un remède pire que le mal : «La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement et | cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est ce qui nous em- | pèche principalement de songer à nous et qui nous fait perdre insensiblement. » Tel est le pessimisme de Pascal. à
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Nicole, paru en 1690. — Écrit sur la signature, à propos du formulaire conte- É nant les cinq propositions extraites de l’Augustinus (1661). ;
Editions. — Les notes, que Pascal avait accumulées en vue de son + de la religion, furent publiées pour la première fois en 1670 par les Soins de” Port-Royal sous le titre de Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont élé trouvées après sa mort parmi ses papiers, avec une. préface de son neveu Étienne Périer (la Vie de Blaise Pascal par Mme Périer, qui d'abord ” avait été destinée à être mise en tête de la 1e édition des tous ne fut i insérée qu’à partir de la 5e, en 1687).
Les éditions des Pensées de Pascal, données par Port-Royal, front suivies de bien d’autres, de plus en plus complètes et exactes, dont les principales furent, au xviue s., celles de Condorcet (1776) et de l’abbé Bossut (1779), et, au xixe, après le rapport de V. Cousin à l’Acad. fr. Sur la nécessité d'une nouvelle é des Pensées de Pascal (1842), celles de Faugère (1844), de Havet (1851), de Molinier (1877), de Michaut (1896) qui reproduit l’ordre du manuse., de Léon Brunschvicg (1897), de Strowski (1925), de J. Chevalier (1925), de H. Massis (1925-29).
La meilleure édition et la plus récente des Œuvres complètes de Pascal est celle de Léon Brunschvicg et Pierre Boutroux (Collection des Grands Écrivains de. France, Hachette, 1904-1914, 14 vol.). — M. L. Brunschvicg a aussi publi une Reproduction en photolypie du manuscrit des Pensées (Hachette, 1909).
À consulter. — Voltaire : Remarques sur les pensées de M. Pascal (1728- 1734 — Condorcet : Éloge de Pascal (1776). — Sainte-Beuve : Port-Royal (18 1848). — V. Cousin : Jacqueline Pascal (1844). — P. Faugère : Lettres, opu cules el mémoires de Mme Périer et de Jacqueline Pascal, sœurs de Pascal, ets Marguerite Périer, sa nièce (1845). — Docteur Lélut : L'amulette de Pase (1846). — Vinet: Études sur Pascal (1848). — Édouard Droz : Étude sur le s ticisme de Pascal (1886). — J. Bertrand : Blaise Pascal (1891). — Lanson: cal (article de La Grande Encyclopédie). — F, Rauh: Philosophie de P (1892). — Boutroux : Pascal (Hachette, 1900). — Hatzfeld : Pascal (1gor). Michaut : Les époques de la pensée de Pascal (Fontemoïing, 1902). — V. Giraud Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence (1900) ; La philosophie religieuse de Pascal la pensée contemporaine (1905). — Sully Prudhomme : La vraie religion selo Pascal (1905). — E. Janssens : La philosophie et l'apologétique de Pascal (Ale 1906). — F. Strowski : Pascal et son temps (Plon-Nourrit, 1907-1909, 3 vol. — V. Giraud : Blaise Pascal. Etudes d'histoire morale (Hachette, 1910).
Ainsi, nous échouons également dans notre recherche de la vérité et
dans notre poursuite du bonheur : « Nous souhaitons la vérité, et ne
trouvons en nous qu’incertitude. Nous cherchons le bonheur, et ne trouvons que misère et mort. »
Les philosophes, qui se flattent de nous enseigner où se trouvent vérité et bonheur, ne sont pas davantage en état de nous l’apprendre. Les divers systèmes philosophiques ne se contredisent-ils pas ? Pour prendre les deux sectes les plus importantes, celle des épicuriens et celle des stoïciens, nous voyons qu'elles ne peuvent ni l’une ni l’autre rendre compte de notre nature complète : « C’est en vain, 6 hommes, que vous cherchez en vous-mêmes le remède à vos misères ! Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu’à connaitre que ce n’est point dans vous-mêmes que vous trouverez mi la vérité ni le bien. Les philosophes vous l'ont promis, et ils n’ont pu le faire. Ils ne savent quel est votre véritable bien, ni quel est votre véritable état. »
Seule la religion, d’après Pascal, est capable de nous tirer d’embarras. Par le double dogme de la chute et de la rédemption elle nous explique les deux aspects de la nature humaine, sa faiblesse et sa grandeur. Par son affirmation de l’existence de Dieu et sa promesse de l’immortalité de l’âme elle nous révèle où se trouve le bonheur. Mais comment amener lincroyant à croire à cette religion ?
1° On peut donner des preuves des vérités religieuses, preuves philosophiques fondées sur le raisonnement, preuves historiques tirées de l’histoire du peuple juif, des prophéties, des miracles, de la vie de Jésus et de l’établissement du christianisme. La portée de ces preuves est d’ailleurs limitée, et cet appel à la raison n’est que provisoire : « Je n’entends pas que vous soumettiez votre croyance à moi sans raison et ne prétends pas vous assujettir avec tyrannie. Je ne prétends pas aussi vous rendre raison de toutes choses. »
2° Mu cas probable où la raison de l’incroyant ne se déclarera pas satisfaite de cet essai de démonstration, elle devra du moins reconnaître que, s’il est impossible de prouver que Dieu est, il est impossible aussi de prouver qu'il n’est pas. Or, si le doute est une attitude théorique, il ne saurait être une attitude pratique ; que nous le voulions ou non, il faut prendre parti ; s’abstenir serait se décider dans un sens. Dès lors il convient de transporter le débat du terrain de la raison sur le terrain de l'intérêt, en conseillant à l’incroyant de croire simplement parce qu’il a tout avantage à parier que la religion est vraie.
3° Mais, s’il a commencé par faire appel à la raison et à l'intérêt, Pascal se rend bien compte que la véritable croyance est affaire de sentiment, Dieu ayant voulu que « les vérités divines entrent du cœur dans l'esprit et non pas de l'esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement qui prétend devoir être juge des choses que
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la volonté choisit. » Seulement cette croyance du cœur ne peut être cos muniquée à autrui : « Ceux à qui Dieu a donné la religion par sen ment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés, Maï ceux qui ne l’ont pas, nous ne pouvons la leur donner que par raisonne ment, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment du Cœur, san quoi la foi n’est qu'humaine et inutile pour le salut. » de.
Ainsi la tentative de démonstration de la religion n’est qu ’une prépa- e. ration à la venue de Ia grâce ; c’est une concession provisoire faite aux exigences de la raison ; et si cette dernière demeure un obstacle, il fa passer outre : « Hurnilies-vous, raison impuissante ; taisez-vous, raison imbécile : apprenez que l'homme passe infiniment l’homme, et entend Z de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu. » Tout ce que nous pouvons faire, c’est de souhaiter la croyance puisque c’est notre intérêt, et, en attendant d’avoir reçu la grâce, de faire comme si nous croyions, «en prenant de l’eau bénite, ee dire des messes », c'est-à-dire en nous mettant en posture de croire.
Tel semble avoir dû être le dernier mot de Pascal. Et l'on peut ie se demander si par son puissant et magnifique effort d’apologie il aurai obtenu le résullat qu’il s’était proposé : en faïssant passer, au cours d sa discussion, le problème religieux du domaine de l'intelligence dans 1 domaine de la volonté, il a très habilement soustrait la foi aux attaque des rationalistes, et par là donné aux croyants de solides raisons de garder leur croyance ; mais, en proclamant lui-même l’impossibilité de d montrer Dieu et en RE de la religion une affaire de sentim a-t-1l fourni aux incroyants d'aussi puissants motifs de renoncer à leu incroyance