LE PARI
.…. Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est, ou il n’est pas. » Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n’y peut rien déterminer ‘ : il y a un chaos infini qui nous sépare?. Il se joue un jeu, à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix * ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre‘; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.
Ne blâmez donc pas de fausseté® ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien 5. — « Non ; mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de point parier. »
— Oui; mais il faut parier”; cela n’est pas volontaire, vous
[4. La raison, d'après Pascal, ne peut prouver ni que Dieu est ni que Dieu n’est pas. — 2. Pascal a expliqué précédemment qu'il n'y a pas de commune mesure entre Dieu et nous. — 3. Où il arrivera croix ou pile, où il y aura un gagnant et un perdant (sur un des côtés des monnaies anciennes était généralement représentée une croix). — 4. Vous ne pouvez parier ni pour ni contre, — 5. De fausseté, d'erreur. — 6. Vous ne savez pas s'ils se trompent ou non. — 7. Pour Pascal on ne peut s ‘empêcher de parier, parce que d'après lui notre conduite dépend étroitement de notre croyance, et que nous sommes bien obligés de nous conduire dans la vie d’une façon ou d’une autre. Tout son raisonnement repose, en somme, sur l'idée — contestée aujourd’hui par de nombreux philosophes — qu'il ne peut exister de morale indépendante de la religion.]
590 | LE XVIIe SIÈCLE
êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc? Voyons. Puteut ge. faut choisir, voyons ce qui vous intéresse! le moins. Vous avez. deux choses à perdre : : le vrai et le bien, et deux choses à. enge ger : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, en choisissant l'un que l’autre, puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point É vidé. Mais Res béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix? que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, VOus gagnez tout? ; si vous perdez, vous ne perdez rien #. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. — « Cela est admirable Oui, | il ru gager ; mais je gage peut-être trop. Di tee
Il ne sert de rien de dire qu’il est incertain si on gagnera, et. qu'il est certain qu’on hasarde, et que l'infinie distance qui est entre la certitude de ce qu'ons ‘expose 5, et incertitude decequ’on gagnera, égale le bien fini, qu'on expose certainement, à l'ilni : qui est incertain $. Cela n'est pas; aussi tout joueur hasarde avec
[4. Ce qui vous intéresse le moins, ce qui est le moins de votre intérêt, (C'est ici que Pascal déplace très habilement le terrain de la discussion, en substituant à une question de vérité une simple question d'utilité,) — 2. En prenant croix, : en pariant. — 3. Vous gagnez tout : puisque vous gagnez le bonheur éternel. — 4. Vous ne perdez rien : puisque pour Pascal les plaisirs de la vie, que doit sacrifier le croyant, ne comptent pas. Mais de là pourront venir les hésitations de l’incrédule qui ne partagera pas ce pessimisme ascétique, Sully Prudhomme sur ce point répondu à Pascal dans un sonnet intitulé Heat ou noire : -
. Pitié, maitre, j'avance et retire la main; J oueur que le tapis sollicite et repousse, J'hésite, tant la vie est légitime et douce !
Tout mon être répugne à ce choix inhumain;, …. Le cœur a ses raisons où la raison s’abime, i Et ton calcul est faux si je m'en sens victime.
(Sully Prudhomme, Les Épreuves) L
5. La certitude de ce qu'on s'expose, la certitude du fait qu’on s'expose (de ce que, ici et dans la proposition suivante, est une conjonction). — 6, L'o ec-. ra tion, que Pascal formule lui-même, revient à ceci : la disproportion qu ’on a Es valoir entre le peu de valeur de la mise et le prix infini de l'enjeu, n 'est- > pas détruite par cette considération que du moins cette mise est cree ‘tandis que l'enjeu est incertain ?] |
CG Las D ST NON ES S- : ie A C
certitude pour gagner avec incertitude! ; et néanmoins il hasarde certainement le fini, sans pécher contre la raison…
— « Je le confesse, je l’avoue. Mais encore n'y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu?? » — Oui, l'Écriture, et le reste, etc.
— « Oui; mais j'ai les mains liées et la bouche muette; on me force à parier, et je ne suis pas en liberté ; on ne me relâche pas, et je suis fait d’une telle sorte que je he puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse? »
— Il est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte’, ét que néanmoins vous ne le pouvez. Travaillez donc, non pas à vous convaincre par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions‘. Vous voulez aller à la foi, et vous n’en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l'infidélité$, et vous en demandez le remède : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien‘ ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé : c'est en faisant tout? comme s'ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc.
[4. LH est vrai que la certitude de la mise et l’incertitudé de l'enjeu n'empêchent pas le joueur de jouer, ...à moins toutefoisquela mise n’ait pour lui unetrop grande importance. Ainsi, dans une loterie où le gros lotest de 100 000 francs on risquera bien 1 franc sans hésitation ; mais risquerait-on toute sa fortune, en payant r00 000 francs un billet, dans une loterie où le gros lot serait de 10 000 000 000 de francs ? Le rapport est pourtant le même dans les deux cas entre la mise et l'enjeu. — 2. Le dessous du jeu, ce sont les différentes preuves de la religion, qui d'ailleurs pour Pascal sont de simples présomptions en faveur de l'existence de Dieu, puisqué la vérité de la religion ne peut pas être prouvée. — 3. Vous porte à croiré par les pretrves dont il vient d’être question. — 4. C’est sur cette idée que repose le plan que La Bruÿère prétend avoir suivi dans ses Caractères (voir p. 592- 593). — 5. De l'infidéhité, de l'incrédulité. — 6. Tout leur bien : entendez tout leur être, toute leur existence. — 7, Il faut sans doute comprendre ainsi la phrase : c’est en faisant tout, comme s'ils croyaient. — 8. Ces conseils qu'on a souvent reprochés à Pascal comme une injure à la dignité de l'intelligence humaine, prendraient, semble-t-il, plus de valeur, si on les interprétait à la lueur de la théorie la plus récente que les psychologues ont donnée de l'émotion (voir p. 521, note 2): car, si le sentiment n’est que la répercussion en notre conscience des mouvements et des gestes qui l’expriment au dehors, il suffit peut-être de reproduire ces derniers pour provoquer l'apparition du premier.]
592 | LE XVIP SIÈCLE.
« Mais c’est ce que je crains. » Et pourquoi À qu ‘avez-vous à perdre sh
Fin de ce discours. — Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, “bienfaisant, ami sincère, véritable ?. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices ; mais n’en aurez-vous point d’autres ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie’; et qu'à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain, ettant de néant | de ce que vous hasardez, que vous reconnaîtrez à la fin que vous … avez parié pour une Shot certaine, infinie, pour ne vous à. n'avez rien donné.
— « Oh! ce discours me transporte *, me ravit, elc. >
(Ibidem, section III, n° 34 ie
2° Le XVI° chapitre des Caracteres de La Bruyère.
Avec beaucoup moins d’ampleur et de force que Pascal, La Bruyère a aussi entrepris dans le dernier chapitre de ses Caractères une défense de la religion. Et même, à l’en croire, ce serait là le centre de son ou vrage : « N’ont-ils6 pas les premiers, dit-il dans la Préface du discours de réception à l’Académie française, reconnu le plan et l’économie du livre des Caractères ? N’ont-ils pas observé que, de seize chapitres qui le com
[4. Puisque c’est la raison qui oppose à la foi le plus de résistance, c’est d elle selon Pascal qu’il faut avant tout avoir raison. Mais si pour aller à Dieu il. est. indispensable de la sacrifier, on peut alors se demander pourquoi Dieu a mis en nous cette faculté qui nous éloigne de lui. — 2, Véritable, disant la vérité. — 3. Le meilleur argument de Pascal consiste à montrer qu’en pariant pour Dieu on gagne dans cette vie, même si on ne gagne pas dans l’autre. — - 4, Fe ‘incrédule se déclare donc finalement convaincu par Pascal. ] :
5. Interprétation qu'il n’a d’ailleurs donnée qu ‘après coup (en 1693) et pour se justifier du reproche qu’on lui avait adressé de n’avoir pas suivi de plan : € qui déjà la rend suspecte. Interprétation que ne confirmè, au surplus, nil lecture attentive de son livre, ni ce que nous savons de la manière dont LE fa composé, au jour le jour et sans idée directrice.
[6. Ceux qui ont attaqué l’œuvre de La Bruyère.]
posent, il y en a quinze qui, s’attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements
humains, ne tendent qu’à ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d’abord et qui étergnent ensuite, dans tous les hommes, la connaissance de Dieu : qu’ainsi ils ne sont que des préparations au svizième et dernier chapitre, où l’athéisme est attaqué, ct peut-être confondu ; où les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont apportées; où la providence de Dieu est défendue contre l’insulte et les plaintes des libertins ? »